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»■ • 4.. .
T
DE LA MARCHE
IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR,
A NOGENT-LE-ROTROU.
MÉMOIRES
D'OLIVIER
DE LA MARCHE
MAITRE D'HOTEL
ET
CAPITAINE DES GARDES DE CHAULES LE TÉMÉRAIRE
PlRLlés POUE LA SOCIÉTÉ DE L^aiSTOIEB DE FRliXCB
l'AR
Henri BEA UNE et J. D'ARBAUMONT
TOME DEUXIÈME
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
HENRI LOONES, SUCCESSEUR
LinBAlRK DE LA SOCIÉTÉ DE LIIISTOIRE DE FRANCE
nUE DE TUUHNON, N° fi
M DCCC Lxxxrv
Î19
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 44. — Le Conseil désigne les ourrages à publier, et
choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en
suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire
responsable, chargé d'en surveiller Texécution.
Le nom de l'éditeur sera placé à la tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une
déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail
lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que l*édition
des Mémoires d'Olivier de la Marche, préparée par MM. H.
Beaune et J. d'Arbauuont, lui a paru digne d'être publiée
par la SociiiTi de l'Histoire de France.
Fait à Paris, le 7 août 4884.
Signé : M»- DE BEAUfiOURT.
Certifié :
Le Secrétaire de la Société de THistoire de France,
■
J. DESNOYERS.
168125
MÉMOIRES
D^OLIVIER DE LA MARCHE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE X.
Comment le bon duc Philippe de Bourgongne gaigna
plusieurs places en la duché de Luxembourg.
Ainsi ce noble pas fut achevé et soubstenu par le
seigneur de Gharny et par ses compaignons , en
chevaleureuse exécution d'armes, en grans pompes
d'habitz et d'acompaignemens, et à grande, large et
habandonnée despense de mangiers et de festiemens ;
et pendant ce temps que le bon duc prenoit ses plai-
sances et honnestes passetemps, messire Nycolas Raou-
lin, son chancellier, messire Anthoine, seigneur de Gry^ ,
son premier chambellan, ne ceulx de son conseil,
n'estoient pas oyseulx; mais practiquoient par con-
seil et par grant advis les expedicions des affaires du
duc, et principallement des deux matières dont dessus
est faicte mencion, c'est assavoir la response de l'em-
i . Sic dans le ms. n* 2869. Lisez : Croy,
Il 1
2 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
bassadeur de TEmpereur de Gonstantinoble qui estoit
venu pour si haulte matière que pour le confort et
secours de la foy et de Testât d'ung Empereur si noble
et si anticque en generacion que celluy de Gons-
tantinoble, et aussi practiquoit le conseil^ ce [que
Ton pourroit faire] avec la duchesse de Lucem-
bourg, affin que le duc la puist secourir et ayder
en son désir, par juste tiltre et querelle de raison ^ ;
1. Quatre mots omis dans les éditions précédentes.
2. Il est indispensable, pour mettre un peu de clarté dans cette
affaire assez obscure du Luxembourg, de rappeler son origine et
les principaux actes auxquels elle donna lieu.
Par contrat de mariage signé à Prague le 27 avril 1409, Elisa-
beth de Gorlitz, nièce des empereurs Wenceslas et Sigismond,
reçut du premier, en faveur de son union avec Antoine, duc de
Brabant, la permission de dégager le duché de Luxembourg, le
comté de Ghiny et Tavouerie d'Alsace du margrave Josse de
Moravie auquel ces domaines avaient été engagés. Elle fut auto-
risée à en jouir et à en prendre le titre. Le 14 août 1411, le rachat
ayant été opéré, Wenceslas assigna à Elisabeth une dot de
120,000 flor. de Rhin, et lui engagea pour cette somme les terres
précitées, avec réserve de la faculté de dégagement pour la cou-
ronne de Bohême. Le 13 juillet 1416, le môme empereur autorisa
Sigismond, son frère, à revendiquer les droits de sa maison sur
le Luxembourg et T Alsace. Après la mort de l'empereur Sigis-
mond, décédé le 9 décembre 1437, sa fille et unique héritière,
Elisabeth, mariée à Albert V d'Autriche, élu empereur en 1438,
sous le nom d'Albert II, manifesta à sa tante, Elisabeth de Gor-
litz, l'intention d'exercer le retrait du duché de Luxembourg en
lui remboursant sa dot de 120,000 flor. (Bertholet, Histoire du
duché de Luxembourg^ t. VIII, aux preuves, p. xi). Mais ce retrait
n'eut pas lieu, et, à la mort de l'empereur Albert II, sa veuve
Elisabeth céda, le 23 décembre 1439, la propriété du duché de
Luxembourg et du comté de Ghiny à sa fille Anne et à son gendre,
Guillaume de Saxe, à la charge expresse de dégager ces terres des
mains de leur possesseur et sous la réserve des droits de son fils,
si elle venait à en avoir un, cas auquel Guillaume de Saxe et sa
femme devraient les rétrocéder au nouveau-né. En effet, le
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 3
et, oultre ces choses, se practiquoit l'allée et le
partement du duc de son pays de BourgoijQgne, pour
22 février 1440, Elisabeth mit au monde un fils posthume, Ladislas,
depuis roi de Hongrie, dont le tuteur, Frédéric d'Autriche , roi
des Romains, ratifia ladite cession. Ces actes ne donnaient à
Guillaume de Saxe le droit d*entrer en jouissance du Luxembourg,
encore détenu par Elisabeth de Gorlitz, qu'à la condition de rem-
bourser les deniers de Tengagère, et c*est ce qu'il n'était pas dis-
posé à faire. Il comptait sans doute sur la mauvaise administra-
tion d'Elisabeth de Gorlitz, qui s'était aliéné la plupart de ses
sujets, sur les secrètes intelligences qu'il entretenait avec ceux-ci,
enfin sur la détresse de la duchesse qui, accablée de dettes, cher-
chait de tous côtés un préteur auquel elle pût hypothéquer le
Luxembourg. Ainsi, en 4440, par l'entremise de Jacques de Sierck,
archevêque de Trêves, elle en négocie la cession à Guillaume de
Saxe et à Anne, à la charge par eux de lui payer 22,000 flor. de
Rhin, une rente viagère de 4,000 flor., et d'acquitter ses dettes, en
stipulant que, si le duc de Bourgogne élevait des prétentions sur
le Luxembourg en raison du transport qu'elle lui en avait fait le
44 mars 1428 (n. st.), la difficulté serait soumise à l'empereur (CompU'
rendu de la Commission royale d^istoire de Belgique, l'» série, t. IV,
p. 282). Ce traité étant resté très vraisemblablement à l'état de
simple projet, Elisabeth, au mois de décembre de la même année,
se décida à engager conditionnellement le Luxembourg au même
Jacques de Sierck et à ses successeurs, archevêques de Trêves,
moyennant 110,000 flor. de Rhin (M., p. 280), par un contrat que
ratifièrent en 1441 la veuve d'Albert II et le roi des Romains,
Frédéric, comme tuteur de Ladislas, sous réserve toutefois du
droit de rachat du duc de Saxe. Bien qu'ayant reçu un commen-
cement d'exécution, ce dernier traité ne mettait nollement fin
aux projets et aux prétentions du duc; aussi Elisabeth, incapable
de lui résister et se voyant délaissée par la plupart des Luxem-
bourgeois, se tourna bientôt du côté de son neveu Philippe le Bon,
l'appela à son aide contre les Saxons et lui céda le duché en jan-
vier 1442, pour en jouir « héritablement » après elle, « en tel
droict et manière • qu'elle les possédait pour le présent, et en l'en
constituant dès lors mainbour et administrateur (v. infra, note,
p. 6, et l'acte donné à Thionville le 5 mars 4442 (n. st.), Ber-
tholet, op. ciU, t. VIII, aux preuves, p. xvn). Le 24 mai 4442,
Philippe le Bon promit de respecter les libertés et privilèges des
4 BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
se retirer en Flandres, Picardie et Brabant, et en ses
aultres ptys, pour ce qu'il avoit desjà esté près de
dix huict mois sans les visiter et veoir ; et desjà estoit
mandé le conte d'Estampes, gouverneur de Picardie,
avec bien deux mille combatans, pour venir au devant
du duc.
D'aultre part, en Bourgoingne se présenta Cor-
nille, bastard de Bourgoingne, pour sa première
armée, et assembla cent hommes d'armes, empluma-
çez et habillez en parure semblable, et n'atendoit on
que la fin du pas pour partir et mectre en chemin ;
et ainsi, le pas et le temps des six sepmaines expiré,
toutes preparacions furent faictes, [et], tout conclud
et desliberé, jour fîit prins pour le partement du duc,
au vingt et ugnieme jour de septembre S et me sou-
vient qu'ioelluy jour disna le duc en l'hostel d'un
nommé Jehan de Yisan^ ; et là, au partir du disné, le
duc expédia l'embassadeur de l'Empereur de Gonstan-
tinoble, [et] luy fet de grans dons ; et fut l'effect de son
expedicion tel, que le duc faisoit sçavoir à l'Empereur
qu'il se tiroit en ses pays marins, et que, luy arrivé
habitants de la contrée placée sous sa protection et, Tannée sui-
vante, entra dans le Luxembourg, tant pour venger l'expulsion de
sa tante que pour sauvegarder ses droits à la succession de
celle-ci (v. Compte-rendu précité, 3* série, t. VI, p. 224 et suiv.,
Bertholet, op. cit., t. VIII, passim, et Publications de V Institut royal
grand^uoal de Luxembourg, années 1872 et 1873, t. XXVII et
XXVIII).
1. Nous verrons plus loin qu'il quitta Dijon le 24 août 1443.
2. Jean de Visen, clerc de la chambre des comptes de Dijon,
ancien secrétaire du duc, receveur général de Bourgogne en 1441,
mort en 1460. Il était fils de Guillaume de Visen, originaire de
Franche-Comté (V. Armoriai de la chambre des comptes de Dijon,
par J. d'Arbaumont, p. 125).
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 5
par delà, il mectroit sus gens et navires, pour l'aide
et confort de la chrestienté et de Testât de l'Empe-
reur, et de ce feroit telle diligence, que l'Empereur
auroit cause de soy contanter ^ . Et après l'expedicion
de l'Empereur, fut expédiée la duchesse de Lucem-
bourg, dont le traicté et l'appoinctement estoient
desjà faictz et concludz par le duc et par la duchesse^ ;
1. Philippe le Bon décida d'envoyer o vu gallées, une gallyace,
ung grant nave et une cravelle (caravelle) » au secours de Tempe-
reur de Cionstantinople, sous le commandement de Walerand de
Wavrin (V. Ànchiennes cronicques d'Engleterre de Jehan de Wavrin,
6* part., liv. I*', VI, t. Il, p. 36, où l'on indique les sommes
payées par la recette du duché à ce seigneur, et le Li\>re des
faits de Jacques de Lalaing, loc. cit,, p. 34). Pierre Vasque et
Gauvain Quiéret, seigneur de Oreuil, accompagnèrent Wavrin
(Id.). Le 17 avril 1444, il fut alloué 1260 saluts à Walerand,
c pour lui, xjan^ de personnes et autant de chevaulx, aler
de nostre ville de Bruges jusques en la ville de Venize et
d'ilec en certaine armée que envoions présentement par mer au
secours des chrestiens et ce pour 60 jours entiers commen-
çans le xvm* jour d'avril darrain passé et s'enssuivans tous ensi
qu'il pourra vacquer tant en alant audit Venize comme séjournant
illec en atendant le partement du navire de ladicte armée, et
nostre féal conseillier et chambellan messire Pieter Vasque, pour,
lui dixiesme de personnes et autant de chevaulx, aler avec ledit
seigneur de Wavrin ou dit voiage et armée par mer. » (Archives
du Nord, B 1983.) Le 19 avril de la même année, Walerand
reçut pour la dépense de son armée 20,000 ducats d'or (Id,). On
peut lire dans VInventaire de ces Archives, t. IV, p. 165, ïé récit
fait par Wavrin de son expédition. Quant à Gauvain Quiéret, il
reçut en 1445 460 ducats pour frais faits par lui dans le voyage
d'outre-mer [Id,, B 1989).
2. Le mardi 12 septembre 1441, Elisabeth de Gorlitz, duchesse en
Bavière et de Luxembourg, donna à Floris de Boschuysen, prévôt
d'Ivoy , plein pouvoir de céder en son nom le duché de Luxembourg
et le comté de Ghiny au duc de Bourgogne et de Brabant, son neveu,
et de traiter avec lui de son douaire. En vertu de cette procuration,
ledit Floris et Philippe le Bon conclurent à Hesdin, le 4 octobre 1441 ,
6 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
et ne restoit que à lire et à veoir ce que de ce estoit
desliberé et escript ; et fut eu effect tel Tappoincte-
un traité portant bail et transport au duc de ces deux territoires.
Ce traité, dont l'instrument porte la signature des deux parties
contractantes et de deux notaires, fut ratifié à Bruxelles, le il jan-
vier suivant, par M">« de Luxembourg, en présence de son fondé
de pouvoirs, de M* Henry Schatere et de Jean de BensdorfiT, maré-
chal de Luxembourg. Le 10 du môme mois, Elisabeth avait donné
des lettres patentes par lesquelles elle commettait le duc comme
mainbour et gouverneur dudit duché, et, le 13, elle déclara que
cette commission ne dérogeait nullement au traité de cession pré-
cédent. (V. aux Archives de Tancien conseil de Luxembourg,
Copies des tiltres estans dans les Chartres de la chambre des comptes
de Bruxelles, t. IL) A la suite de cette dernière convention, Phi-
lippe le Bon avait adressé de Bar-sur-Aube, le 15 décembre 1441,
à la duchesse, sa femme, des lettres closes pour lui faire connaître
ce qui s*était passé entre lui et Elisabeth de Gorlitz. Ainsi instruite,
la duchesse de Bourgogne envoya à Elisabeth, à Luxembourg ou à
Thionville, Guillaume de Lalaing, Antoine de Edighem, Jean van
denBrugghe, chevaliers, Henry Magnus, Thierry de Meingersrewt,
Simon de Harbaeys, conseillers, et M« Adrien van der Ee, secré-
taire de Philippe le Bon, pour c prendre et accepter au nom de ce
dernier la possession de la mainbournie et gouvernement des pays
de Luxembourg et de Chiny. » Ces c ambaxeurs » furent aussi
chargés de régler avec l'archevêque de Trêves le compte de ce
que lui devait Elisabeth do Gorlitz , dette qui fut fixée à 6,302 flo-
rins de Rhin, payables à la Pentecôte 1442, parles soins du duc.
Guillaume de Lalaing reçut pour cette ambassade, qui lui prit
quarante-un jours, du 6 février au 29 mars 1442 (v. st.), 255 saints
de 46 gros, monnaie de Flandres (Archives du Nord, B 1982).
Quant aux détails relatifs à l'exécution du traité de transport
et aux sûretés accordées à Elisabeth pour le paiement de sa pension
annuelle de 7,000 florins et autres sommes dont il lui attribuait
la jouissance, ils furent réglés par des articles spéciaux également
passés à Bruxelles, le 11 janvier 1442 (n. st.), et portant les signa-
tures : Ysabel, Elisabeth, G. de Lamandre et J. de Maison,
secrétaire de la duchesse de Luxembourg. Celle-ci avait dressé en
latin la liste de ses demandes, qu'elle remit à Févôque de Verdun,
conseiller de Philippe le Bon ; soit avant, soit depuis, elle ne laissa
pas néanmoins de négocier avec Guillaume. 11 semble résulter
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 7
ment faict entre le duc et la duchesse, sa tante, que le
bon duc entreprendroit la conqueste de la duchié de
en effet de lettres closes écrites t le grand Vendredi » (1442?), sans
subscription ni superscription, et adressées à cet évoque, que les
gens du duc de Saxe avaient promis à Elisabeth une somme de
26)000 florins de Rhin comptant, un douaire, etc. Ils auraient
ajouté que ce duc devait venir à Luxembourg en personne, entre
Pâques et la Pentecôte, avec 100,000 florins de Hongrie, destinés
à payer cette somme de 26,000 florins. Elisabeth termine ses
lettres par cette formule suppliante : « Je vous prie, rescripvez
moy tost et tout au long et au vray, et parlez amplement de tout
à monseigneur le duc et à monseigneur le chancelier. »
Toutes ces indications sur des négociations jusqu'ici peu con-
nues sont extraites d'un inventaire des pièces originales conservé
aux Archives de la Gôte-d*Or, B 1047. On y voit que ces pièces,
remises le 12 avril 1442 par Paul Oeschamps, secrétaire de la
duchesse de Bourgogne, à Bouesseau pour être placées au trésor
des lettres et chartes du duc à Dijon, en furent extraites le
19 août 1455, sur Tordre de Philippe le Bon, daté de Louvain, le
13 juillet, et livrées à Jean Jacquelin, juge do Màcon, qui les
porta au duc, afln de Pen aider à certaine journée « que brief et
à ceste prouchaine feste de Saint Remy se doit tenir es marches
et pays d'Alemaigne entre le roy d'Ongrie et de Bahaingne d'une
part et mondit seigneur d'autre part, touchant la duchié de Luxem-
bourg. » Les copies collationnées de quelques-unes de ces pièces,
dressées en 1454, sont également conservées aux Archives de la
Gôte-d'Or, même liasse, et on trouvera les plus importantes d'entre
elles reproduites à leur date, par analyse ou in extenso dans le
tome XXVin, p. 56 et suivantes, des Publications de V Institut royal
grand-ducal de Luxembourg. Les Archives de la Côte-d*Or possèdent
aussi, sur la môme période (B 11906), seize lettres échangées entre
la duchesse et Gornille, bâtard de Bourgogne, gouverneur général
du Luxembourg, au sujet des dommages commis en mai 1445 par
Robert de Floquet, écuyer d'écurie du roi de France, bailli et capi-
taine d'Ëvreux, dans plus de quatorze villages du Luxembourg,
du comté de Ghiny et de la prévôté d'Arlon, où il avait dérobé
plus de deux mille tètes de bétail, sans aucun grief ou prétexte.
L'historique de cette cession du Luxembourg sera complété aux
notes du chapitre xxxv où il en est de nouveau question. Nous
8 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
Lucembourg soubs tiltre et querelle d'elle, et se diroit
mambourg et gouverneur de ladicte duchié, et ordonna
et assigna, pour ladicte duchesse et pour son estât,
dix miUe livres par an, à prandre et lever sur les meil-
leurs et plus clers deniers de ses pays ^ ; et de celle
heure manda par ses lettres à messire Symon de
Lalain, à messire Sansse, son frère, et aultres ses cappi-
taines, qu'ilz entrassent audit pays de Lucembourg à
main armée et forte, et commençassent la guerre au
nom de la duchesse et de luy ; et à toute diligence fust
envoyée la deffiance à ung chevalier Zassois , envoyé
de la part du duc de Zasse au lieu de Lucembourg, et
nous bornerons pour le moment à faire remarquer qu'il s'était
écoulé plus d'un an entre la signature du traité de cession et
répoque où Elisabeth, chassée de ses États par une émeute (avril
1443), vint chercher un refuge vers son neveu le duc Philippe.
Aussi est-il probable qu'on dut se borner, lors de cette entrevue,
à prendre les derniers arrangements pour l'invasion du Luxem-
bourg, où l'autorité de Guillaume de Saxe avait été presque par-
tout reconnue, grâce aux injonctions d'Elisabeth, reine de Hongrie,
et de Frédéric, roi des Romains (V. Bertholet, op. et loc, dt,). —
Voy. notamment sur ce point dans les Publications de l'Institut
royal grand-ducal de Luxembourg, t. XXVIII, p. 91, la mention
d'une charte du roi Frédéric, du 13 août 1442, ordonnant à Tar-
chevôque de Trêves de protéger le Luxembourg copitre la Bour-
gogne et de faire reconnaître Guillaume; et, page 108, l'acte du
15 juillet 1443, par lequel les justicier, échevins, bourgeois et
toute la communauté de Luxembourg, rendent foi et hommage
à Frédéric et à Guillaume, frères, ducs de Saxe, comme représen-
tant les légitimes héritiers des duché de Luxembourg et comté de
Ghiny, tant qu'il ne serait pas intervenu d'arrangement entre les
parties en litige.
1. Quittance d'Elisabeth de Gorlitz, duchesse en Bavière et
de Luxembourg, de la somme de 8,000 florins, comme douaire et
en retour de la cession du Luxembourg et du comté de Ghiny,
bien que ce douaire n'eût été fixé par le traité qu'à 7,000 fl. —
{•^ avril 1444. (Archives du Nord, B 1985.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 9
se Dommoit le conte de Glick^, et aux Lucembourgeois
semblablement^, et à tous aultres qui vouldroient con-
tester au droit de la duchesse ; et en celle deffiance
furent nommez tous les parens et aliez et amys^ du
duc de Bourgoingne, mesmes les barons et cappitaines
de sa guerre , car telle est la coustume et la guyse
des ÂUemaignes, qui veut par honneur guerroyer.
La duchesse despeschée, le duc fit venir devant luy le
conte de Sainct Martin et messire Diago de Yaliere,
ensemble Guillaume de Yauldrey et Jaques de Ghal-
lant, auxquelz restoit encoires Tachevement de leurs
armes conunencées les ungs contre les aultres, comme
il est assez cy dessus escript et dedairé. Leur remons-
1. Ernest, comte de Gleichen et seigneur de BUnkenhem,
parent du duc Guillaume de Saxe, qui l'avait envoyé, avec huit
cents combattants des marches d'Allemagne, pour occuper Luxem-
bourg, Thionville et les villes voisines (V. Monstrelet, ch. gglxxtv,
t. VI, p. 74; Anchiennes cronicques d*Engleterre de Jehan de Wa-
vrin, m* part., liv. I", IX, t. II, p. 49; Ghastelain, ch. lxui,
t. III, p. 321). — Dans ses lettres de défiance adressées à Elisa-
beth de Gorlitz le vendredi après le dimanche Oculi de Tan 1441
(v. st.), le comte de Gleichen prend le titre de c capitaine de par
les seigneurs héritiers des pays et duchié de Luxembourg, etc.,
etc. » (Voy. Compt&'rendu des séances de la Commission royale
d'histoire de Belgique, 2* sér., t. XI, p. 179.)
2. Monstrelet les désigne par leurs noms : c'étaient le comte de
Vemembourg, chevalier de la Toison d'or depuis 1433, Henri de la
Tour, le damoiseau de Salm, fils du comte de ce nom, et quelques
autres (/d., p. 75). Ils tenaient le parti de la duchesse de Luxem-
bourg et firent le défi aux Saxons (Jd.). D'après Bertholet, t. VU,
p. 412, les Bourguignons envoyèrent d'abord un héraut au comte
de Gleichen pour lui offrir un combat singulier avec Jacques de
Lalaing, Guillaume de Vaudrey ou Hervé de Mériadec. Mais on
verra plus loin que le héraut Quesnoy fut envoyé porter ce défi
au comte de Gleichen après la prise de Villy.
3. Deux mots passés dans les éditions précédentes.
10 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
tra le duc ses grans affaires, et comme nouvellement
il entroit en guerre et en conqueste pour la querelle
de sa belle tante ; pourquoy il ne pouvoit plus arrester
ne atarger au pays, et que desjà esloit son armée de
Picardie aux champs, à grans fraiz et à grant fouUe,
[et] leur prioit en effect que en faveur de luy , et comme
leur juge en ceste partie , par leur mesme choix et
élection, qu'ilz se voulsissent tenir contens d'icelles
armes commencées, et qu'ilz s'y estoient de chascun
costé si honnorablement portez et maintenuz, qu'ilz
avoient honneur assez en ceste cause. Surquoy tous
quatre se mirent à genoulx, se contentèrent du plaisir
du duc, et en sa présence touchèrent ensemble ; [et]
leur fit le duc de grans dons, et à tous ceulx qui firent
armes au pas dessusdit, et retint le duc le conte de
Sainct Martin de sa maison, lequel y fut toujours
depuis, et s'y conduysit et gouverna honnorablement
et bien * .
Ces choses faictes, le duc se retira en son hostel
pour soy armer et mectre en point, et tandis chascun
montoit à cheval qui mieulx mieulx ; et, ce jour, Gor-
nille, bastard de Bourgoingne dessusdit, tira son pre-
mier estandart aux champs, et fît l'assemblée des cent
1. Par lettres du 6 septembre 1442, le duc autorise Jacques
de Visth ou de Visque, chevalier, des comtes de Saint-Martin,
« pourveu qu'il le serve en son hostel la plus grande partie de
Tan », à prendre ses gages de chambellan, qui lui étaient payés
auparavant par les escroes, sur les revenus de la terre, seigneurie
et chàtei de Fraisans, au bailliage de Dole, dont il lui avait pré-
cédemment donné la garde et capitainerie pour y faire sa résidence
et celle de sa femme, enfants et ménage, et le surplus, en cas
d'insuffisance, sur la recette générale de Bourgogne. Ces gages
étaient de 2 fr. par jour. (Archives de la Gôte-d'Or, B 1725, fol. 68.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 11
lances qu'il avoit de chaîne, en la place qui est devant
la chapelle de la Thoison d'or, et bailla son estan-
dart à porter et en garde à ung escuyer de la conté
de Bourgoingne, nommé Jehan de Monfort, beau gen*
tilhomme et bien renommé. Le duc monta à cheval
environ quatre heures après midi, et pleuvoit mer-
veilleusement, dont ce fut donmiaige que le jour ne
tai bel et cler, car les pompes furëht grandes, et la
seignorie richement en point, et principallement le
duc, qui de son temps fiit ung prince honneste et joly
et curieulx d'habitz et de parures, et dont le porter et
la manière luy seoit si bien et tant aggreablement
que nul plus de luy ne fut trouvé nulle part. Il avoit
dix huict chevaulx d'une parure, harnachez de velours
noir tixuz et ouvrez à sa devise, qui furent fusilz gar-
niz de leurs pierres, rendans feu; et, par dessus le
velours, gros cloz d'or eslevez et esmaillez de fusilz,
et faictz à moult grans coustz. Ses paiges estoient
richement en point, et portoient divers harnois de teste
garniz et ajolivez de parles, de diamans et de balais,
à merveilles richement, dont une seuUe salade estoit
extimée valoir cent mille escus d'or^. Le duc de sa
personne estoit armé gentement de son corps, et riche-
1. Les comptes de la recette générale de Bourgogne mentionnent
on 1445 l'achat fait près de Fréminet Le Maisier, armurier de
Dijon, de douze harnais de guerre complets, destinés au duc, et
envoyés de Dijon au pays de Luxembourg en octobre 1443 c pour
en faire son plaisir, b Chacun d'eux coûtait 18 saints d'or (Archives
de la Gôte-d'Or, B 1694, fol. 135). Ces harnais étaient une faible
partie du brillant équipage ducal. Philippe le Bon n'était pas
satisfait de ce luxe inouï, car, plus tard, au moment de la c con-
queste de Dinant, » il fit encore garnir une salade d'or et de
pierres précieuses (V. Archives du Nord, compte de Guilbert de
Ruple, 1466, B 2061).
12 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
ment es gardes, tant de ses bras, comme de sod har-
nois de jambes, dont icelles gardes et le chanfrain de
son cheval estoient tous pleins et enrichiz de grosses
pierreries qui valoîent un merveilleux avoir ; et de ce
je parle comme celluy qui estoye lors paige du duc, et
de celle parure. Jehan, monseigneur de Gleves, et son
mignon Jaques de Lalain, furent fort en point d'es-
cuyers, de che^Saiulx, de paiges, d'orfavrerie et de
campannes. Aussi furent le seigneur de Beaujeu, filz du
duc de Bourbon, qui lors estoit bien josne, monseigneur
Âdolf de Gleves qui commençoit à soy façonner et à
prendre cueur, le conte de Nevers, et mesmement
ledit bastard de Bourgoingne, qui a voit attiré à soy
plusieurs josnes gens de l'hostel du duc, pour luy
tenir compaignie en sa première armée, comme Jehan
du Bois, ung moult bel escuyer de Picardie, Ânthoine
de Sainct Symon, moult honncste personnaige, et qui
depuis laissa le monde, comme cy après sera declaifé.
Brief , le partement de Dijon fut pompeulx à mer-
veilles et la journée laide et pleyne de pluye, et
furent toutes ces belles parures moult empirées; et
se tira le duc en sa ville de Sainct Saingne pour celle
nuict, et fut son partement par ung jeudi, le neufiesme
jour de septembre mil quatre censtrante^
Ce mesme jour se partit la duchesse pour suivre le
duc, et demourarent le lendemain tout le jour au lieu
de Sainct Saingne^, et furent logez en Tabbaye, et là
1. Lisez : quarante-trois. Le duc quitta Dijon le 24 août et
demeura à Saint-Seine deux jours. Il alla ensuite à Ghâtilion et
à Bar-sur-Âube où il séjourna les 28 et 29 août. Olivier se trompe
donc en parlant du mois de septembre (V. Ganat, Documents iné-
dits, p. 441).
2. Saint-Seine-FAbbaye, arrondissement de Dijon (Côte-d'Or).
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 13
attandirent que chascun se rassemblast ; car à la venté
plusieurs gens s'esgarerent et pardirent celle nuyt, qui
ne sceureut venir au logis ; car le duc estoit parti tart,
et fut assez sa coustume de partir tart et d'arriver de
nuyct ; et le troisiesme jour se partit le duc et la
duchesse, et print le chemin de Bar sur Aube, et de
là à Briane le Conte ^ qui estoit entrée de Ghampaigne;
passa, par Saincte Menehoult, le travers de la basse
Ghampaigne; et sur ce chemin trouva le conte d'Es-
tampes^ et plusieurs seigneurs de Picardie, et pou-
voient estre cinq cens lances et dix huict cens archiers.
En cette compaignie furent le seigneur de Saveuses^,
le seigneur de Neufville, le seigneur de Miramont^, le
seigneur de Plaincourt^, et plusieurs aultres chiefz.
D'aultre part estoient desjà entrez au pays de Lucem-
bourg messire Symon de Lal«D, messire Saurais, son
frère, Henry de la Tour, Philippot de Savigny et
aultres, par Tordonnance et commandement du duc ;
et prestement saisirent Ywis^, Monunedi, Lambu'^, et
1. Brienne.
2. Y. Monstrelet, loc, cit., p. 75.
3. f Les seigneurs de Saveuses, » dans Sauyage et les éditions
postérieures. Philippe, seigneur de Saveuses, et son frère Robert
prirent en effet tous deux part, comme on le verra plus loin, à
l'expédition du Luxembourg.
4. Jean, seigneur de Miraumont.
5. Jean, seigneur d'Happlaincourt (Âplaincourt dans Sau-
vage). Monstrelet cite Walerand de Moreul, Guy de Roye, le sei-
gneur de Humières, le seigneur de Saveuses, Simon de Lalaing,
le seigneur de Neufville, Gauvain Quiéret, Antoine de Vissoch,
Jean de Happlaincourt, capitaine et châtelain de Bapaumes en
1442, Charles de Rochefort, Golard de Mailly (Ibid,).
6. Ivoy ou Garignan, chef-lieu de canton à 20 kil. de Sedan
(Ârdennes), et non Ivry, comme le dit M. de Barante.
7. Le château de Lombut-Gemay, à une lieue d'Ivoy, autrefois
Tune des quatre filles de cette ville.
14 MÉMOIRES d'OUYIER DE LÀ MARCHE.
aultres places, qui firent à la vérité obéissance au duc
au nom de leur dame et princesse ; ensemble plusieurs
nobles honmies du pays, dt nonmiement le seigneur
de Bourset^ et ses enffans, et le seigneur de Souleuvre^
et aultres.
Le duc traversa la basse Ghampaigne jusques à
Maisieres sur Meuse', et là séjourna par aucungs
jours, print ses condusions, et fit ses ordonnances.
Et de là se partît la duchesse de Bourgoingne,
et se mict par bateaulx, et vint, par la rivière de
Meuse, arriver à Namur; et de là se tira à Bruxelles,
où elle trouva son fîlz naonseigneur Charles de Bour-
goingne, conte de Gharrolois, et madame Jehanne
de France^, laquelle madame Jehanne fut fille du roy
Charles ; et avoit esté faict le mariaige du conte de
Gharrolois et de ladîcte dame pour Tentreteneoient
de la paix et de Tunion du royaulme de France ; les-
quelz nobles enffans la receurent àgraotjoye etàgrant
liesse. Et pour le présent nous lairrons à parler de la
duchesse et de sa compaignie , et retournerons au
1 . Bernard de Burschidtt (Bourset)^ le Jeune, et Marsilius de
Burschidtt, figurent seuls sur la liste des nobles luxembourgeois
qui prirent ouvertement le parti de Philippe le Bon; un autre
Bernard, qualifié seigneur de Burschidtt (/ler zt< Burschidtt)^ Giltz,
et le fils aîné, Jean, seigneur d'Esche, s'y rallièrent aussi, mais
sans rupture ouverte avec les héritiers du sang, tandis que Suger
et Louis de Burschidtt, ce dernier seigneur de Brednis, leur res-
taient fidèlement attachés {Publications de l'Institut royal grande
ducal de Luxembourg, t. XXVIII, p. 187 et suiv.).
2. Jean de Boulay (von Bulchen)^ seigneur de Soleuvre (su Zulver).
La Marche lui donne plus loin le titre de damoiseau.
3. Le duc arriva à Mézières le 8 septembre.
4. Non pas Jeanne, mais Catherine, fille de Charles VII, que
le comte de Charolais avait épousée en 1439; morte en 1446, âgée
de 18 ans.
MÉMOIRES D'OUVIER DE LA MARCHE. 15
duc et à son armée, pour deviser comment ne par
quelle manière il exploita sa guerre, et comment en
peu de temps il conquesta toute la duchié de Lucem-
bourg, et la mit en son obéissance.
Gomme dessus est dit, le duc séjourna au lieu de
Maisieres sur Meuse cinq ou six jours, et prépara son
emprise pour entrer en conqueste ; et se partit dudit
Maisieres, par ainsi que sur le my juingS et tira à
Ywis, en la duchié de Lucembourg, et l'une des villes
de sa conté de Gheny. Et sur le chemin luy vindrent
au devant plusieurs chevaliers et escuyers de ladicte
duchié, et les plus grans, qui tous luy ferent obéis-
sance en armes, et prestz de servir le duc en sa con-
queste; et là vint le conte Jehan de Yemambourc^,
qui avoit plus de soixante ans d'eage, mais beau che-
valier, saige et représentant se monstroit. Il estoit
fort accompaigné d'Âllemans, et servit bien le duc à
icelle conqueste. Et fut vray que à une petite lieue
d'Ywis, du long de la rivière, tirant à Marville , a une
place fortiffiée d'une grosse tour, laquelle se nomme
Villy^, et laquelle place avoit prins d'emblée* ung des
soudoyers du damoiseau de Gonunercy^, nonuné
i. a My-jour. »
2. On trouve bien un Jean de Vernembourg cité dans un acte
de la duchesse de Gorlitz, en date du 5 avril 1440 (Publications de
V Institut royal grand-ducal de Luxembourg, t. XXVIII, p. 21),
mais il ne porte pas le titre de comte. Il s'agit plus vraisembla-
blement ici de Robert, ou Ruprecht, comte de Vernembourg,
chevalier de la Toison d'or, personnage très considérable que Phi-
lippe le Bon avait nommé son lieutenant général et gouverneur
pour lui du duché de Luxembourg.
3. Villy, sur la Ghière, près de la Ferté.
4. c Avoit une place nommée Villy, fortifiée d'une grosse tour,
et prise d'emblée par... t
5. Robert de Sarrebruck, damoiseau de Gommercy, qui revenait
16 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Jaquemin de Beaumont, homme subtil et avantaigeux
en guerre, et tel qu'il falloit audit damoiseau, son
maistre. Gestuy Jaquemin couroit tout le pays, et fai-
soit moult de maulx. Si furent envoyez, deux jours
avant le partement du duc, du lieu de Maisieres, les
seigneurs de Saveuses, de Neufville et de Miramont,
avec bien cinq ou six cens archiers de Picardie, pour
essayer de prendre ladicte place, et principallement
ledit Jaquemin, s'il estoit possible ; et firent si bonne
diligence les cappitaines dessus nommez que, à ung
bien matin, ilz mirent leur embusche, et envoyèrent
leurs coureurs pour cuyder entrer en la place, à la
porte ouvrir. Mais le guet et la garde furent grans ;
et quand ilz veirent que par ce bout ils ne pouvoient
riens exécuter, ilz vindrent devant la place et Tassie-
gearent\ et se logearent jusques dedans la basse-
court, et prindrent et gardèrent toutes les saillies du
chasteau; et bien le peurent faire, car ilz estoient assez
de chiefz et de gens duictz et aprins de la guerre et
de^ ce mestier ; et tantost après arriva à leur ayde
Philebert de Vauldrey, maistre de l'artillerie du duc,
ung moult vaillant escuyer boui^gnon, hastif et dili-
gent en armes; etammena bombardes et serpentines,
et ce qui faisoit mestier pour baptre place. Ainsi fut
assiégé le chasteau de Yilly et Jaquemin de Beaumont
dedans, ensemble plusieurs compaignons de guerre,
et dont entre les aultres y avoit ung gentilhomme de
Picardie, nommé Guillaume d'Auroul, qui pour aul-
avec sa compagnie d'Ecorcheurs de délivrer Dieppe assiégée par
les Anglais et secourue par le Dauphin.
i. Sur le siège de Villy, v. Monstrelet, ch. cclxxvi, t. VI, p. 83
et suiv.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 17
cung débat s'estoit party de son pays ; et passa le temps
à son adventure, et se conduisit icelluy Guillaume très
loyaulment avec ledit Jaquemin, dont il ne feust que
mieux prisé, puisque la fortune estoit telle. Et se con-
duisoient ledit Jaquemin et ceulx de la place forte en
gens de guerre, et dura le siège longuement ; et main-
teffois nous aultres, paiges du duc, alasmes veoir le
siège et la manière de faire, ainsi que josnes gens vont
pour apprendre, et pour veoir nouvelletez.
Durant le temps de celuy siège, le duc tira avant en
ses pays, et print son chemin par Marville et par Yier-
ton * , et de là en une ville desemparée que Ton nonmie
Âis^, passa par Harlon, et par tous ces lieux ne trouva
résistance se petite, ou nulle; et les principaulx lieux
du pays qui faisoient la guerre, et où estoit le fort des
gens d'armes, ennemis du duc, c'estoit la ville de
Lucembourget celle de Tionville, qui sont deux bonnes
villes et puissantes ; et estoient garnyes de soldoyers
de guerre, Behaignons et Zassons, et avantureux, sans
les communes des villes, qui sont tous gens armés et
nourriz à leur adventure et au mestier de la guerre ;
et estoit chief de ceste compaignie, et lieutenant pour
les ducz de Zasses^, au pays de Lucembourg et conté
i. Virton, bourg du Luxembourg, à 26 kil. d'Arlon.
2. Es, Clés, d'après Monstrelet; Esch-sur-rAlzette, à quatre
lieues de Luxembourg.
3. Frédéric, duc et électeur de Saxe, et son frère cadet Guil-
laume m. On a peine à s'expliquer l'intervention de Frédéric dans
la querelle de son frère. Il y est fait allusion dans un acte du 21 mai
1442, par lequel le roi des Romains, croyant avoir personnellement
et comme chef de l'empire des prétentions à exercer envers le duc
de Bourgogne, du chef des pays de Hollande, de Brabant et de
Zélande, promet à Frédéric et à Guillaume de ne rien conclure
avec ce prince, sans exiger auparavant de lui le paiement à Elisa-
n %
18 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
de Gheny, le conte de Glick ; et à la venté lesdits
Zassons se cooduisoient en leurs courses très saigement
et s'avanturoient pour gaîgner par bonne façon, voire
jusques à gaigner et enunener de nos gens, prins et
acreantez jusques auprès des portes de Harlon, où
estoit le duc en personne. Hardiment s'aventuroîent
les Zassons à dix ou douze chevaulx ensemble, non
pas à compaignie pour faire rencontre digne de
mémoire; et bien le povoient faire, car en nostre
compaignie estoient plusieurs Âllemaos, auxqueU les
Bourguignons , Picards , Hannuyers et Namurois
n'avoient nulle communicacion de langaige pour la
différence des langues, pourquoy lesditz Zassons,
comme Âllemans, pouvoient fort approucher nos gens
et les prendre d'aguect^, pourtant que Ton ne sçavoit
s'ilz estoient amys ou ennemis, jusques à ce qu'ilz le
monstroient par effect ; et portoient leurs crannequins
bandez et le traict dessus, et enclooient un homme ou
deux s'ilz les trouvoient à part, et premier que remède
y fust mis, ilz luy faisoient dire le mot, conrnie ilz
firent au Martre, un archier du chancelier de Bour-
goingne, bel honune, vaillant et renommé, et lequel
fut depuis archier du corps du duc, lequel Martre,
beth de Gorlitz de certaines sommes dont il était question dans
une convention pa55ée entre les deux frères au sujet du Luxembourg,
par rintermédiaire de Tarchevôque de Trêves (Publications de
l'Institut royal grand-ducal de Luxembourg, t. XXYIU, p. 80).
Dans sa déclaration du 26 octobre 1443, expositive des droits
d'Elisabeth de Gorlitz, Philippe le Bon a bien soin de faire
remarquer que les ducs de Saxe, étrangers à la couronne de
Bohême et à la maison de Luxembourg, c n'y ont que que-
reller ne demander especiallement le dict ducq Fredericq. t (/d.,
p. 155.)
1. D*aguect, par embûche.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 19
pour ce que Tabruvoir estoit hors de la ville d'Arlon,
et doubtoit de perdre son cheval, luy mesme l'alla
abruver, et trouva en Tabruvoîr deux cranequiniers,
qui desjà tenoient manière d'abruver. Si cuida ledit
archier que ce fust de nos Allemans , et les cranequi-
niers luy firent courtoisement place entre eulx deux,
et tantost en revmt deux aultres à la queue, et tous
quatre monstrarent le vireton sur la corde à l'archier,
lequel se trouva despourveu, et le creanterent et rame-
nèrent à Lucembourg, et de là en avant fut ordonné
que gens d'armes garderoient Tabruvoir à l'heure
d'abruver les chevaulx ; et sçay bien que, quand nous
paiges allions à l'eaue avec les chevaulx du duc, dix
ou douze lances estoient ordonnées pour nous con-
voyer. De telles petites prinses et aprinses firent les
Zassons sur nostre compaignie, et peu ou riens de
grandes ne de chose qui à ramentevoir face. Si mar-
cha le duc plus avant en pays, et toujours luy venoient
et croissoient gens de toutes parts, et venoient à luy
tous les seigneurs et nobles hommes de ladicte duchié,
qui tenoient places et seignories en hommaige de
ladicte duchié, comme le Sangler d'Ârdanne, nommé
le Damoiseau ^ Jehan de la Marche^ et aultres grans
personnaiges ; et le plus de résistance que trouva le
duc au pays, avec les deux villes dessusdictes, fut le
damoiseaul de Rodemac^, qui est un grant seigneur en
icelle marche. Gelluy tenoit fort bon pour les Zassons,
et estoit mauvais Bourguignon en couraige ; mais il
1 . Evrard III de la Mark, seigneur d'Arenberg, baron de Lumain.
2. Jean de la Mark, seigneur d'Arenberg et de Sedan , fils
d'Evrard.
3. Gérard, seigneur de Rodemach (Rodenmachmiy de CkvNDien-
bourg et de Neufchâtel.
SO MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
garda sa maisoo et fit petite guerre, car il escoutoit
qui en auroit du meilleur. Pareillemeot le damoiseau
dé Gommercy avoit au pays aucunes places prinses
par ses adherans, comme Jaquemin de Beaumont et
aultres, et avoit ledit Jaquemin, à l'adveu dudit
damoiseau, prins et pillé la ville de Mommedi, qui
luy fut, par le prevost de Merville et aultres Lucem-
boui^eois, recousse et la ville et la proye. Mais tou-
teSbis tenoit encoires ledit damoiseau la place de
Ghavancy, et en son nom ledit de Beaumont tenoit
Villy, qui fut assiégée à l'entrée du duc au pays,
comme dit est ; et tenoit ledit de Gommercy grosse
garnison en ladicte place de Ghavancy secrètement,
attendant son heure, [tant] que à l'aide d'aultres et
d'iceulx, s'il voyoit son advantaige, cuydoit lever le
siège ou faire son prouffîct à l'encontre des Bourgui-
gnons, ses ennemis, comme vous ourrez cy après.
Ainsi chevaucha le duc et son armée par le pays et
duchié de Lucembourg, et toujours gaignans places et
forteresses, qui se rendoient et faisoient obéissance au
duc, au nom de leur duchesse, et venoient nobles
hommes voisins, de toutes pars, eulx présenter au ser-
vice du duc, et mesmement ceulx de Mez ouffroient
leurs soudoyers semblablement au duc ; et à tous et à
chascun faisoit le bon duc si bon visaige et si agréable
recuil, que chascun se contentoit âd sa bonne grâce
avoir et desservir; et n'arresta gueres à icellc fois le
duc en la ville de Arlon, qu'il se tira par le bas pays,
laissant Lucembourg à la main senestre ; et se tira en
une petite ville que l'on nomme Florehenges , apper-
tenant lors à Henry de la Tour, à cause de sa femme ;
et là se logea le duc, et mena avec luy la duchesse de
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 21
Lucembourg, sa tante, qui desjà estoit si goûteuse
qu'il la falloit porter de maison en maison et de lieu
en aultre, en une selle. [Si] se logea le duc au chastel;
et le conte d'Estempes^, et le bastard de Bourgoingne
et son armée se logèrent à une bonne lieue de là sur
costiere, en ung lieu nommé Gatenant^, et aultres vil-
laiges prouchains; et se tenoient sarrez et près de
leurs harnois, car ilz n'estoient que à une petite lieue
de Tionville^, une très bonne ville de guerre plaine de
gens d'armes, et la plus hostinée contre le duc qui
fust en tout le pays. Et pareillement estoit logé le duc
aussi près ou plus, et veoit on de Tionville clere-
ment à Florehenges, et tant que le duc fit en ce voisi-
naige moult de courses devant icelle ville, l'une fois
par le conte d'Estampes, l'aultre par le bastard de
Bourgoingne, et l'aultre par ceulx de la court, et qui
estoyent avec le duc, comme le conte de Nevers qui
aucunefois y faisoit son tour, et autrefois Jehan,
monseigneur de Gleves ; et le plus souvent couroient
les gens d'armes, compaignons de la court, sous
moindre chief, dont le bastard de Sainct Pol, seigneur
de Halbourdin, avoit le plus souvent la conduicte et
la charge, et lequel fut de son temps moult beau
chevalier, saige, vaillant et redoubté en armes, honmie
de conduicte, et qui beaucop avoit veu de la guerre,
homme expérimenté de François et d'Angloix, cheva-
lier de l'ordre de la Thoison d'or, et l'ung des renom-
més de son temps.
1. Jean de Bourgogne, comte d'Ëtampes.
2. Kattenhoven.
3. D'après Brantôme, t. IV, p. 219, on tenait cette ville pour
très forte, parce qu'elle s'appelait ville de Dieu, villa Tkeon,
%
22 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARŒE.
Toutes icelles courtes portèrent petit fruict et
feirent petit exploict. Car les Âllemans et Zassons de
la garnison se gardoient saigement et ne sailloient
que par les marestz, qui sont longs et parfons en la
pluspart du circuyct de ladicte ville, et venoient aux
barrières et à l'entrée de leurs forts ; et ne povoient
gens de cheval les approucher sans grant perte, pour
leurs crannequins , arbalestes et aultre traict dont
ils estoient très bien garniz et dont ils firent des
dommaiges assez à noz gens ; [et] prindrent et deco-
parent ung homme d'armes allemant de la compagnie
de Jehan, monseigneur de Gleves, nommé Rose-
quin, par soy trop aventurer, car il estoit honune très
vaillant de son corps; et plusieurs chevaulx et gens
navrarent et blessarent par telles emprises, et furent
longuement sans ce qu'îlz fissent, de leur costé, saillie
ou emprise sur ceulx de nostre party ; et furent à la
longue advertiz que ung homme d'armes bourguignon,
nommé Jehan de la Plume , accompaigné de environ
trante combatans, s'estoit bouté en une petite place
nommée la Grange, à une demye lieue de Tionville.
Gelluy Jehan de la Plume fut ung compaignon de la
conté de Bourgoingne, qui servoit souldoyer en la cité
de Mez et se maria à une ancienne riche femme, et se
partit de Mez pour servir son souverain seigneur de
nativité, bien en point et bien accompaigné selon son
cas, et fut logié, comme dit est, en la place appelée la
Grange. Si firent les Zassons leur emprise secrètement,
et par une noyre nuyct se partirent trois cens hommes
à pied ou cheval, et moictié d'assault, rooictié d'em-
blée, gaignarent le chastel de la Grange et se retraïrent
à grant dangier ledit de la Plume et ses compaignons
MEMOIRES d'olivier DE LA BfARGHE. 23
en une tour, et là se deffendirent moult Vaillamment
et plusieurs blessarent de leurs ennemis, et furent de
leur part presque tous blessez et navrez. Finablement
les Zassons ^ veirent qu'ilz ne povoient les hommes
avoir, doubterent le jour adjourner et le secours venir,
prindrent^ tous leurs chevaulx et leurs habillemens, et
ce qu'ilz peurent trouver de bagues et de gens, et
s'en retournarent en leur ville ; et fut le plus grant ,
exploict dont j'aye souvenance, qui fust faict en toute
celle guerre à rencontre du duc ne son party.
CHAPITRE XL
De ce qui fut parlementé^ sur la querelle de Luxem^
bourg j entre le duc de Bourgongne et les Sassons.
Pendant ce temps, une journée fut prinse et tenue
au lieu de Florehenges entre le duc et le conte de
Glick, lieutenant gênerai pour le duc de Zasses en la
duchié de Lucembourg; et à celle journée furent
envoyez deux chevaliers allemans tenans le party des
ducz de Zasses, et dont je n'ay mémoire des noms^. A
celle journée fut la duchesse de Lucembourg présente,
et toute la noblesse et chevalerie tenant le party du
duc et de la duchesse, et mesmes plusieurs estrangiers
et voisins qui estoient venuz veoir Testât de l'armée
1. c Qui veirent. >
2. a Et pourtant prindrent. »
3. Apel de Vitzthum, chevalier, et George de Bebemberg,
écuyer. (Déclaration de Philippe le Bon, du 26 octobre 1443, dans
les Publications de l'Institut royal grancMucal de Luxembourg,
t. XVm, p. 135.)
S4 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
du duc, les uns pour le visiter, les aultres pour lui
présenter service, et aultres pour demourer par moyen
neutre en celle guerre et sans tenir party, dont, entre
aultres, y estoit ung notable chevallier, nommé Guil-
laume, seigneur de Fenestranges^, natif de la duchié
de Lorraine, et pour lors mareschal dudit pays de
Lorraine ; et pour ce que iceluy mareschal parloit les
deux langaiges, il eut la charge, de par le duc de
Bourgoingne et de la part des Zassons, de porter le
langage d'une part et d'aultre maintenant ; à l'alle-
mant rapportant du François ce qui estoit dit de par
le* duc, et oultre rappourtoit en François ce que les-
dits Zassons et Âlkmans avoient dit et mis avant en
leur langaige. Ce que il sceut bien et notablement
faire, car il fiit opg ,très saige et notable chevalier en
son temps, et fit depuis des services à la maison de
Bourgoingne es guerres de Liège, qui ne sont pas à
oublier et dont cy après sera parlé.
Le duc fut en celle journée assis sur son banc
paré de tapis, de carreaux et de pâlies, [et] fut
avironné de sa noblesse, accompaigné et adextré
de son conseil, qui estoit derrière la perche du banc,
tous en pied, et prestz pour conseiller le duc, se
besoing en avoit, et dont les plus prochains de sa
personne furent le chancellier^ et le premier cham-
bellan^; et ceux là estoient au plus près du prince,
l'ung à dextre et Taultre à senestre. Le chancelier
proposa pour le duc de Bourgoingne et parla longue-
1. Non pas Guillaume, mais Jean, seigneur de Fencstranges.
2. c De la part du. »
3. Nicolas Rolin.
4. Antoine de Groy.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 25
ment, et me souvient qu'il remonstra en substance tant
pour le droit de la duchesse que pour celluy du duc.
S'ensuyvent les drois et les raisons pourquoy le duc de
Bourgoingne se fit mainbour de Lucembourg^.
Et après que ledit chancellier eut prins ses conclu-
sions et debatu sa matière moult notablement, il dit :
c Quant au faict de la bataille, mon très redoubté sei-
c gneur en respondra, > et plus n'en dit. Le mares-
chal de Lorraine, qui tousjours portoit la paroUe d'ung
costé et d'aultre, declaira, en allemand, aux embassa-
deurs, le proposé dudit chancellier. Et, après son
propoz fini, le bon duc Philippe reprint le langaige,
en ensuyvant la conclusion de son chancellier, et dit :
c J'ai bien entendu ce que, de la part des ducz de
< Zasses, a esté dit et proposé, tant du droit qu'ilz
< peuvent avoir en ceste duchié coimne aultrement, et
< ce que ces deux chevaliers, embassadeurs envoyez
< par le conte de Glick, ont proposé. Et ay bien
< voulu que mon chancellier remonstrast et declairast
< les tiltres, les drois et les gaigeres, tant de ma belle
< tante conmie de moy, affin que eulx et ung chascun
« puistmieulx et plus clairement sçavoir et congnoistre
< que sans grande et évidente cause je n'ay point
« emprins ceste querelle et conqueste, et n'ay pas
< intencion de l'abandonner. Dieu et mon bon droit en
< aide. Et quant au point qu'ilz ont offert, se je vou-
« loye habandonner ce que j'ay conquiz en ceste
< duchié et le mectre en main neutre, soit Empereur
c ou aultre prince, et que je voulsisse prandre et
i . Titre supprimé par Sauvage.
26 ifÉMOmES d'olivier de la marche.
eslire jour pour me trouver au pays des ducz de
Zasses et en Zassonne, tellement accompaigné de
gens d'armes qu'il me plairoit, que pour ceste
querelle les ducz de Zasses me livreroient la bataille
et fut la duchié de Lucemboui^ à qui Dieu donroit
ceste victoire, certes la bataille est ce que je désire;
et ne suis pas venu pardeçà personnellement en
aultre intencion que de rencontrer mes ennemis,
affin que celluy à qui Dieu aideroit en son droit
demourast au pays. Mais d'aller livrer la bataille au
pays de Zassonne, où il peut avoir trois cens lieues
d'AIlemaigne de chemin, et auquel pays je n'ay
quelque droit ou querelle, il me semble que l'offre
n'est pas raisonnable, et que, par raison, je n'ay
cause de le accepter. Mais pour ce que la question
seuUe de nostre guerre meult pour ladicte duchié de
Lucembourg, je seray contant. Dieu en ayde, de
bailler toutes les villes, les chasteaulx et les forts
que je tiens en ma main, tant de la duchié de
Lucembourg comme de la conté de Gheny, es mains
de l'Empereur, et que pareillement les ducz de Zasses
ou leur lieutenant mettent es mains de l'Empereur
ce qu'ilz tiennent et possessent esdictes duchié et
conté , et que , en tel jour qui sera prins par les
ducz de Zasses, nous nous trouvions en telle place
qu'ilz choisiront audit pays, et que lors par l'espée
et ^ par la bataille, avec la permission de Dieu, soit
congnu le droit d'ung diascun, et que le victorieulx
demeure possesseur ; et se j'ay parens ou aliez en
leurs chemins pour venir jusques cy, je feray bailler
1. c Ou. >
BIÉM01RE8 d'olivier DE LA MARCHE. 27
leurs seelez pour laisser passer amiablement lesditz
ducz de Zasses et leur armée. Et pour ce que, à
roccasion du differand de nous et que ^ en Zassonne
a si belle chevalerie et si grande noblesse, de si
longtemps prisée et renommée en armes, et que,
de ma part et en mes pays, a pareillement grande
et belle noblesse, et tant de gens de bien que grant
dommaige seroit, si tant de gens d'un parti et
d'aultre, à l'occasion de nez querelles particulières,
mouroient et se mettoient en dangier de leurs estatz
et de leurs vies, [il] me semble que ce seroit le meil-
leur, et pour les dangiers de tant de gens eschever,
que nous prinsions jour, le duc de Zasses, querel-
leur de ceste duchié, et moy, pour comparoir devant
la personne de l'Empereur, chascun de nous person-
nellement; et que, soubz son impériale puissance,
devant sa reale magesté et en la submission de son
jugement, nous combatissions corps à corps, jusques
à ce que l'on eust veu, et par l'effect de nostre
bataille congnu, à qui la terre de droit doit apper-
tenir, et au victorieulx demeurast la seigneurie,
sans respandre tant de sang humain d'ung costé ne
d'aultre, et de ceulx qui n'ont part à la querelle,
fors pour l'amour et pour le debvoir que cbatciin
doibt à son seigneur et amy rendre et porter. Bt,
de ma part, j'offre de bailler mon nepveur de Ghves,
et aultres de mon sang, es mains de l^mpereûr,
pour comparoir personnellement devant TEmpereur
au jour et lieu qui me sera par luy ordonné, pour
faire, fournir et accomplir de ma personne les choses
1. Neuf mots omis dans les éditions précédentes.
38 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
c dessus dictes, par les coDdictions devant proposées^ . >
Ces paroles, en substance, proposa le bon duc Phi-
lippe, et bien le sceut faire ; car en matière qui tou-
choit son honneur, nul homme ne fut plus aigre, plus
prompt, ne mieulx éloquent de luy, et fut homme du
plus grand effect de sa personne et de sa chevalerie
qu'il n'estoit de parolles ; et en pareil cas paravant il
se mist en son debvoir pour combatre de sa personne
le duc de Glocestre, ung prince d'Angleterre, pour la
querelle de la guerre de Haynnault, et ne tint pas à
luy que la bataille ne se fist de eulx deux^.
Les parolles rapportées en allemand par le seigneur
1. On trouve une version très différente du discours de Philippe
le Bon dans la déclaration donnée par ce prince à Ârlon le
26 octobre 1443, contenant un exposé des droits d'Elisabeth de
Gorlitz sur les duché de Luxembourg et comté de Ghiny, et des
siens propres comme mainbour et gouverneur de ces duché et
comté au nom d'Elisabeth. Ge document, d'une haute importance,
a été publié dans le Compte'rendu des séances de la Commission
royale d*histoire de Belgique, 2« série, t. XI, p. 167 et suiv., et
dans les Publications de l'Institut royal grand-ducal de Luxembourg,
t. XX Vin, p. 135 et suiv. On peut voir aussi, dans ce dernier
recueil, un certain nombre de pièces relatives aux négociations
qui précédèrent la journée de Florenges, notanmient une lettre de
Philippe le Bon, du 29 décembre 1442, en réponse aux allégations
des ducs Frédéric et Guillaume, sur ce qui s'était passé aux con-
férences tenues naguères à Francfort devant le roi des Romains
relativement au Luxembourg ; la réponse des conseillers du duc
Guillaume à ceux du duc de Bourgogne, donnée le 24 juin 1443
devant Tarchevéque de Trêves ; une lettre de Guillaume, du 29 août
suivant, où il affirme avoir cédé ses droits à son compétiteur, et
enfin celle du 14 octobre 1443, par laquelle le roi des Romains
Frédéric fait savoir que, le même Guillaume ayant fait proi>oser
par ses ambassadeurs, sur les difficultés pendantes, un arbitrage
qui a été repoussé, il entend lui réserver tous ses droits.
2. Sur cet épisode, voir Barante, édit. Gachard, 1. 1*"", p. 447, et
les notes.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 29
de Fenestranges aux embassadeurs, ilz dirent que le
duc parloit bien notablement et en prince de vertu ;
mais, quant à la bataille de combatre de corps, leur
seigneur n'estoit point encoires en eage pour ce faire ^ ;
et, quant le duc le sceut, il parla publicquement des-
puis et dit qu'il n'estoit pas informé que le duc de
Zasses, querelleur en ceste partie, ne fust en eage
souffisant^, et qu'aux enffans ne demandoit il riens^, et
que de soy il avoit passé le eage d'enfFance ; mais il
sçavoit que l'on le disoit homme de eage convenable,
et que ainsi qu'il avoit dit de l'ung, il disoit d'aultre.
Et à celle journée ne eust aultre conclusion, ne aultre
effect, et se gardoient les Allemans en leurs forts sai-
gement, sans trop aventurer, et faisoit on petite exe-
cucion de guerre d'ung cousté et d'aultre.
Durant icelluy temps, le siège se tenoit devant Villy,
estant dedans Jaquemin de Beaumont, par la manière
dessus escripte, et tenoient ceulx de dehors les assié-
gez si appressez et si court, et avoient fait leurs
approches et leurs batteries si près et par si bon
moyen qu'ilz ne sçavoient comme eulx garantir; et,
d'aultre part, le damoiseau de Gonmiercy, qui se tenoit
à Ghavancy et sentoit la puissance du duc avecques
luy, à l'aultre bout de la duchié de Lucembourg, du
costé de Metz, fist son appareil et assembla sa puis-
sance; et, par ung jeudy matin, cinquiesme jour de
i . Ladislas, roi de Bohême, seigneur de ces Allemands, n'avait
alors que trois ans.
2. Il avait alors dix-huit ou dix-neuf ans. (Publications de l'Ins-
titut royal grand-ducal de Luxembourg, t. XVIH, p. 155.)
3. Ladislas, dont il vient d'être question, et sa sœur Elisabeth,
depuis mariée au roi de Pologne.
30 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
septembre^, avant que le jour esclaircist, vint à la
couverte des bois, qui sont grans en cestuy cartier,
et envoya ses chevaucheurs , gens de guerre et bien
instruictz, qui portoient la croix sainct Andrieu, et
faindoient estre Boui^gnons; et par ce moyen
entrèrent en la tente de Philibert de Yauldrey, maistre
de l'artillerye, jusques au nombre de quinze ou de
vingt, et prindrent prisonniers et bagues avant que
l'on s'apperceust d'eux. Ledit Philibert estoit par les
logis, car il estoit homme de grande diligence en
armes, et si tost qu'il ouyt l'effroy, il assembla le guet,
où y furent environ cent archiers, et tirarent le pen-
non du seigneur de Miraumont avant, et là commença
l'escarmouche ; et tantost vint le seigneur de Saveuses,
le seigneur de Neufville et les aultres chiefz et cappi-
taines d'icelluy siège, qui prestement^ assaillirent leurs
ennemys, criant : cBourgoingne ! > etceulxdeCommercy
crioient : < Daulphin ! > Les archiers picardz estoient à
pied et tiroient lesditz archiers largement traict, et
parmy les chevaulx de leurs ennemys, dont en y eust
peu qui fussent descenduz à pied, et en peu d'heure
perdirent le seigneur de Conmiercy et ses gens place,
et les enseignes marchoient sur eulx, crians : c Bour-
goingne ! > et : c Saveuses ! > £t le seigneur de Saveuses,
qui estoit jà viel, marchoit hardiement, rescriant ses
gens ; et, à la vérité, il fut tenu l'ung des vaillans de son
i. a Octobre > dans les éditions précédentes. En 1443, le 5 sep-
tembre tombait un jeudi et le 5 octobre un samedi; mais on
remarquera qu'à la date du 5 septembre les hostilités n'étaient
pas encore commencées; le duc, comme on l'a vu plus haut,
n'arriva à Mézières que le 8 de ce mois. Il faut probablement lire
le jeudi 3 ou le samedi 5 octobre 1443.
2. c Pressèrent ot. »
MEMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 31
temps ; et le seigneur de Neufville et le seigneur de
Miraumont s'y gouvernèrent vaillamment et advan-
cerent leurs pennons et leurs enseignes tellement que
ledit de Gommercy se mist en fuyte avec ses gens;
et furent iceulx poursuy viz de pied et de cheval telle-
ment que plusieurs y furent mors, prins et blessez, et
se retrahirent les gens d*armes à leur siège, et chascun
en sa garde et ordonnance ; et disoit on que le damoi-
seau de Gommercy avoit bien amené douze cens
chevaulx^ et les tenans le siège pouvoient estre cinq
cens combatans. Mais, ainçois que je parte hors de ce
propos, je reviendray à Jaquemin de Beaumont, et
comment cauteleusement il se conduisoit durant l'es-
carmouche.
Ledit Jaquemin, veant l'escarmouche dressée du
costé de la porte, et que tous gens d'armes du siège
estoient tirez à leurs enseignes et ensongnez pour la
bataille, il mena et conduisit tous ses gens de guerre
au long de la muraille d'icelluy costé et leur ordonna
leurs places et leurs gardes, et tandis ung sien privé
serviteur luy appresta une corde; et si tost qu'il
revinst, il se desvala par la fenestre et prinst ung
chemin privé qu'il sçavoit, et tant fist qu'il arriva
devers le damoiseaul de Gommercy, son maistre; et
ainsi s'eschappa ledit Jaquemin de Beaumont du
chasteau de Yilly. Et n'est pas à oublier que le damoi-
seaul de Gommercy ne sceust faire son assemblée si
secrètement que Iç duc de Bourgoingne ne fust averti ;
et se doubtoit on bien que celle assemblée se faisoit
pour cuyder lever le siège de Villy ; et par licence du
1. c Mil combattans, > dit Monstrelet.
3S MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
duc, Jaques de Lalain, qui estoit josne escuyer et
de grant vouloir, et desiroit de soy trouver en lieu
pour faire congnoistre son cueur et son noble désir,
se partit de la court et esleva environ vingt hommes
d'armes pour cuyder venir à l'aide du seigneur de
Saveuses et de ceulx qui le siège tenoient, conune
dit est. Mais quelque diligence qu'ilz firent ilz vindrent
tart, et estoit l'escarmouche passée et faicte, dont
ledit Jaques et ses compaignons furent moult desplai-
sans, et se tirèrent à Ywis, où ilz furent sept ou huit
jours, et tous les jours aucungs visitoient le siège ; et
advint que cinq ou six jours après l'eschappement de
Jaquemin de Beaumont, le dessusdit s'accompaigna
de dix hommes d'armes et vint à ung bocquet près
d'ung ruisseau d'eaue qui abreuve la prée, et y mist
son embusche le plus secrètement qu'il le seut faire ;
et ce jour se partirent deux escuyers de la ville de
Ywis et de ceulx qui estoient venuz avec ledit Jaques
de Lalain, et se nommoient l'ung Jehan de Rochebaron
et l'aultre Estor du Soret, et tiroient devers ceulx du
siège, comme journellement faisoient, et alloient les
ungs vers les aultres. Les deux escuyers avoient chas-
cun ung paige après eulx, qui portoyent leurs lances,
et estoient bien montez et armez ; et quand ilz furent
oultre l'embusche, lors se descouvrit ledit Jaquemin
en son embusche et enclouyrent les deux escuyers,
qui prestement prindrent leurs lances et promirent de
demourer l'ung avec l'autre. Les deux escuyers
ferirent au millieu, comme gens de bien qu'ilz estoient,
et employèrent leurs lances, et passa Jehan de Roche-
baron tout oultre, et se feust bien sauvé s'il eust
voulu, mais tourna et vit son compaignon qui avoit
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 33
l'espée au poing et se deffendoit au millieu de ses
ennemis. Si retourna ledit de Rochebaron et se def-
fendinsnt tellement que ledit Estor du Soret fust
desenveloppé de la presse et s'en povoit aller, car les
aultres estoient sur son compaignon. Mais unques
n'abandonnèrent l'ung l'aultre, mais navrèrent et bles-
sèrent plusieurs de leurs ennemis, et finablement
furent prins et menés à Gbavancy, où ilz furent puis
longuement prisonniers. Et semble que le compte ne
faisoit à oublier pour monstrer la vaillance des deux
escuyers et la loyaulté qu'ilz se portoientl'ungà l'aultre.
Si enmiena Jaquemin de Beaumont sa proye, et ne
demeura guieres après que ceulx qui tenoient la place
de Yilly se rendirent à la voulenté du duc, et fust la
place destruitte et rasée, et pardonna le duc aux
conipaignons de guerre, et depuis se servit d'eulx le
duc et principallement de Guillaume d'AronS qui
demeura souldoyer à Lucembourg, soubz Gornille,
bastard de Bourgoingne, qui deppuis fut^ gouverneur
du pays, comme l'on trouvera cy après.
Ges choses faictes et advenues, le duc de Bourgoingne^
se partit de Florehenges et se retira à Ywis pour veoir
la duchesse, sa femme, qui estoit revenue des marches
de Brabant et de Flandres, et la saison tiroit fort à
river, comme à my octobre. Et fist le duc retirer son
armée, que conduisoit le conte d'Estempes et le bas-
tard de Bourgoingne, [et] se logèrent en la vile d'Ais,
qui est à quatre lieues de Lucembourg, auquel lieu
certes ilz furent froidement et mal logez, car c'est une
i. Lisez : d'Aurou ou d^AurouL
2. a Demoura. >
3. Deux mots omis dans les édit. précédentes.
II 3
34 MÉMOIRES D'OUYIEIi DE LA MARCHE.
petite ville destruicte et au pire pays de la duchié ; et
guerroyoient et queroient leurs advantures chascun
d'ung cousté et d'aultre. Et, pendant ce temps, fut
envoyé Quesnoy, herault et ofiScier d'armes, devers le
conte de Glick, luy ofifrir que, s'il vouloit combatre
pour le droit de la querelle, Jehan, monseigneur,
conte d'Ëstempes, de sa personne le combatroit ; ou,
s'il vouloit choisir Gornille, bastard de Bourgoingne,
Jaques de Lalain, Guillaume de Vauldrey ou Hervé de
Meriadet^, chascun d'iceulx luy fourniroit la bataille;
et si ledit conte de Glick aimoit mieulx à prendre
autant de nobles hommes avecques luy que ceulx qu'il
luy offroit là, iceulx princes, seigneurs et nobles
honmies dessusditz les fourniroient et accompliroient,
fust à pied, fust à cheval, et par tous les honnorables
moyens que le conte de Glick et les siens le vouldroient
demander. Honnorablement receut le conte de Glick
le herault dessusdit, et luy fit très honnorable res-
ponse, sans accepter la bataille, sinon en delay de
respondre; et certes ledit conte de Glick estoit un
gentil chevalier et ne fist chose qui vint à la congnois-
sance de nostre party, qui ne fust honnorable. Et
ainsi se passoit la saison et la guerre sans grant exploit.
1. Hervé de Mériadec et Jeanne de Croix, sa femme, reçurent
plusieurs faveurs de Philippe le Bon. Ils furent affranchis du droit
de meilleur catel qui appartenait au duc dans la châtellenie de
Courtray. (Archives du Nord, B 1608.) Mériadec fut nommé garde
de rhôtel ducal à Wervicq (id.) et reçut de lui les sergenteries
des Quatre-Métiers et du bailliage de Hulst. {Id., B 1607.)
nÉMomES d'olivier de la marche. 35
CHAPITRE XII.
Comment les Bourgongnons surprirent la ville de
Luxembourg par eschelles; et comment le duc de
Bourgongne fut maistre de tout le reste.
Gomme dit est dessus , au lieu d' Ais se tenoient le
conte d'Estempes et le bastard de Bourgoiugne, gran-
dement accompaignez et singulièrement de bons chiefz,
qui est le premier et le principal pilier de la guerre.
Si soubtillarent les aucungs secrettement d'envoyer
eschelleurs compaignons à leur adventure pour taster
et assayer s'ilz pourroient riens exécuter, fust sur la
ville de Lucembourg ou sur la ville de Tionville ; et
furent deux eschelleurs, dont l'ung estoit au seigneur
de Gry et se nommoit Robert de Bersat, et l'aultre, et
le principal, se nommoit Johannes et estoit au seigneur
de Montagu, frère du mareschal de Bourgoingne, et
fut ung compaignon allemand qui parloit les deux
langaiges; et de leurs emprises et exécutions se con-
seilloient, et retournoient à Guillaume de Grenant^ et
à Jaquot de Venieres, deux escuyers bourguignons de
la compaignie du bastard de Bourgoingne, qui furent
deux notables gens, saiges, vaillans et bien renonmiez.
Et se conduisoit ceste emprise secrettement, comme
il le convenoit. Et ay bien sceu que premiers ilz pour-
gectarent sur Tionville ; mais ilz n'y proufBtarent riens
et retournarent leur emprise sur Lucembourg. Et
1, Monstrelet le nomme par erreur Guillaume de Grevant. Gre-
vant dans Sauvage.
36 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
tant soubtivarent qu'ilz trouvarent moien de con-
gnoistre leur guect et d'entrer en la ville de Lucem-
bourg par leurs eschelemens. Et avoient robes d'Âlle-
mans, et ledit Johannes sçavoit parler, qui moult
proufBta ; et leur sembla que le plus convenable lieu
pour leur emprise seroit auprès d'une tour soubz
laquelle avoit une poterne, qui sailloit soubs^ costiere,
entre le chemin d'Arlon et celuy qui tire à* Tionville,
et congnurent que la muraille estoit sans galerie et
sans allée et n'y pouvoit arrester le guect de la ville,
et que, l'archeguect passé, ligierement l'on pourroit
entrer en nombre souffîsant pour rompre celle poterne.
Les choses ainsi pourgectées, et le rapport faict aux
deux escuyers, l'on descouvrit ceste opinion au conte
d'Estempes et au bastard de Bourgoingne, et fut advisé
que l'on feroit une course à puissance devant Lucem-
bourg, et que le seigneur de Saveuses, Robert de
Miraumont, Guillaume de Grenant , Jacob de Venieres
et aultres, soubs umbre de l'escarmouche, yroient
visiter et veoir, au moins [en] ce que possible seroit, si
l'emprinse de Johannes estoit vraysemblable ne pos-
sible, ce qui fut faict. Et sembla la chose conduysable,
et ne faisoit on pas tant de doubte à escheller le mur,
comme l'on faisoit de monter le fossé, qu'il convenoit
pareillement escheller contre la muraille. Le conte
d'Estempes, revenu au logis, et le bastard de Bour-
goingne se rassemblèrent et ceulx qui de ce sçavoient
à parler, oui n'estoient pas grant nombre, et, le rap-
port ouy, fut advisé d'envoyer devers le duc pour
ï'advertir de ceste emprise et sçavoir se c'estoit son
1. f Sur. »
2. « Et celui de. »
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 37
bon plaisir qu'elle se executast. Le duc fut très con-
tent de celle emprise et commanda la chose tenir
secrette, et que Ton courust peu, près de la ville, afin
qu'ilz ne fissent plus grande provision en leur guect.
Et se tiroit au lieu d'Ârlon, et tenoit on journées par
manière de parlement avecques aucungs Allemans,
depputez de par le conte de Glick, et vint le temps que
l'emprise fut preste d'exécuter ; et fut espiée la plus
noire nuict de l'année*, et furent ordonnez environ
trois cens combatans pour accompaigner les eschel-
leurs^. Avec lesditz est oient en chief le seigneur de
Saveuse, Guillaume de Grenant, Robert de Mirau-
mont, Jacob de Venieres et aultres, et firent leurs
approuches par quarante à chascune fois et eschellarent
le fossé d'eschelles de bois, qui demourarent actai-
chées, et puis firent leur eschellement. Le premier
qui monta fut Johannes l'eschelleur, puis Robert de
Persat^, le tiers Jacob de Venieres, et ainsi par ordre
jusques à dix, comme il estoit ordonné, et estoit au
pied de l'eschelle le seigneur de Saveuses, qui les con-
duisoit et mectoit en ordre. Là monta Robert de
Miraumont, Guillaume de Grenant, messire Gauvain
Quieret et plusieurs autres Bourguignons et Picardz,
et cinq ou six des archiers du duc, lesquelz avoient en
garde une grosse tenaille, que Ton nomme ung groing
de chien, pour rompre les gons, les verroux et ser-
1. Nuit du 21 au 22 novembre 1443. Trois heures avant le jour,
dit le Livre des faits de Lalaing.
2. Sur la prise de Luxembourg, voir le Livre des faits de Jacques
de Lalaing, chap. vm, t. Vni, p. 34 et suiv., et Monstrelet,
chap. GGLxxvi, qui donne des détails aussi étendus mais moins
circonstanciés qu'Olivier de la Marche.
3. Plus haut : Bersat.
38 BIÉMOIRES D'OUYŒR DE LA MARCHE.
rares de toutes portes. Et si tost que les premiers
furent descencluz de la muraille, ilz occirent le guect
avant qu'il eust loisir de crier ne de faire effroy, et
puis prestement les archiers coururent à la poterne,
et du groing de chien, par aspreté et par puissance,
rompirent les gons et les verroux de la poterne; et
tantost entra le seigneur de Saveuses et les aultres,
[avec] cent ou six vingtz archiers de Picstrdie et cinquante
lances de Bourgoingne, de la conipaignie du bastard.
Et à la fille venoient les compaignons, et le cry com-
mença par les eschelleurs, qui crioient : c Nostre Dame,
ville gaignée! Bourgoingne, Bourgoingne! » chascun
qui mieulx mieulx ; et les Lucembourgeois, surprins et
espou veniez, s'enfuirent nudz et deschaulx, hommes
et femmes, contre le marchié en la basse ville, à l'op-
posite dont venoit Teffroy ; et le conte de Glick et ses
Allemans, Zassons, se retrahirent au chastel, qui est
une moult beUe, moult bonne et forte place, et les
Boui^uignons, qui tousjours renforçoient, marchoient,
criant et faisant grant cry et grant huz. Et marchoient
les archiers de Picardie, Tare au poing et la flèche
preste, tellement que nul ne les osoit attandre. Et
quant vint à l'entrée du marchié, à une vielle tour qui
fait porte, ilz trouvèrent un peu de résistance de
pierres et de cailloux. Mais incontinent marchèrent les
Bourguignons au marchié. Et advint que le prevost
de la ville S et l'ung des pires contre la duchesse
douaigiere, quant il ouyt l'effroy, il saillit en son pour-
point, un espieu en sa main, et vint baudement ren-
contrer ung chevalier de Picardie, nonuné messire
i. Jean Ghalop, prévôt de Luxembourg.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 39
Gauvain Quieret, seigneur de Drueul, moult vaillant
chevalier, et qui estoit des premiers sur le marcbié.
Le Lucembourgeois enferra ledit messire Gauvain au
bras senestre, et luy persa le bras, et le tint longue-
ment enferré contre une muraille; mais il fut secouru,
et rhonune tué ; et demeura mort ledit prevost sur
le marcbié, et enG*ainé par une truye, qui le dévora.
Et ne veiz bonune mort que luy. Et disoit on que
c'estoit celluy qui plus estoit cause de la rébellion
faicte contre ladicte duchesse, et le tenoit on^ pour
punicion divine. Le conte d'Estampes, le bastard de
Bourgoingne, messire Robert de Saveuses, Charles de
Rochefort, messire Thibault, bastard de Neufchastel,
Guillaume de Sainct Saigne et tous les aultres cappi-
taines vindrent, aux grans enseignes déployez, fai-
sant grant cry et grant noise; et les varletz et les
paiges, qui amenoient les chevaulx des eschelleurs et
des gens d^armes à pied, crioient et huUoient, qui
sembloit que tout le monde fust arrivé pour confondre
et destruyre icelle ville. Ces choses espouventoient les
Lucembourgeois et s'enfuyoient qui mieulx mieulx par
la porte de la ville d'embas, qui tire à Ty on ville. Et
ainsi s'enfuyoient hommes, femmes et enffans, et les
cappitaines et enseignes entroient à cheval par les
portes, qui furent rompues et ouvertes de toutes pars.
Et le conte de Glick et ses Âllemans 's'estoient retraictz
au chastel, comme dit est ; et après eulx boutarent le
feu es prochainnes maisons, devant la porte, et de ce
feu brusla toute la rue, jusques à une église de Nostre
Dame qui est sur le marchié ; et bruslarent mesmes les
i. a Et tenoit on sa mort, i
iO MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
chevaulx et les biens, et se préparèrent de deffendre.
Et mesmes derrière le chastel boutarent le feu en une
abaye de moisnes noirs, et en bruslerent une grande
partie, afBn de non estre aprouchez, et faisoient
comme gens de guerre dévoient faire.
Prestement que les eschelleurs furent entrez , on envoya
messaiges au duc de Bourgoingne, qui estoit en la ville
d'Ârlon, à cinq lieues loing de Lucembourg ; et depuis
qu'ilz se trouvarent en la ville, aultre messaige. Et ainsi,
par messaige sur aultre, sceut le duc que Lucembourg
estoit gaigné pour luy, et fut environ deux heures
avant le jour. Si fut sonné pour mettre selles, et s'arma
et prépara chascun ; et le duc s'arma de toutes pièces
et vint à la messe, et ouyt ses messes, et dist ses
heures et son ordinaire aussi froidement qu'il avoit
accoustumé ; et despuis, tout ouy et tout achevé, dist
certaines grâces en son oratoire, qui durarent assez
longuement. Et me souvient que nous, ses paiges,
estions à cheval, et oyons les gens d'armes, qui
disoient et murmuroient que longuement faisoit le
duc, et qu'une aultre fois il povoit bien recouvrer à
dire tant de patenostres; et tellement que Jehan de
Ghaumergy, qui estoit premier escuyer d'escuirie, le
dit au duc, qui luy respondit : « Si Dieu m'a donné
€ victoire, il la me gardera; et en peut tant faire à
€ ma requeste, s'il luy plaist de m'estre misericors,
€ qu'il fera à l'aide de toute ma chevalerie. En la com-
€ paignie des conquerans sont mes nepvéurs et mon
€ bastard, et si bon nombre de mes subgectz et ser-
€ vi leurs, que à l'aide de Dieu ilz soubtiendront bien
€ jusques à ma venue. » Ainsi parla le bon duc, et
paracheva ses oraisons. Et, à la vérité, ce fut ung
BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 41
prince constant, et qui ne se mouvoit de chose qui
luy advint ; et fut hault jour quant il monta à cheval,
et prestement se mist sa compaignie aux champs, tout
homme en point. Et chevaucha ces quatre ou cinq
lieues en moings d'une heure et demye, et n'encontra
nulz messaiges; par quoy il cuyda que les entrepre-
neurs eussent seullement gaigné aucung fort ou aucung
quartier de la ville. Et si tost que l'on percent la ville
et les clochiers, le seigneur de Ternant assembla les
josnes gens qui avoyent voulentéde eulx monstrer, dont
estoit Jaques de Lalain, qui brusloit au feu de chaleu-
reux désir, Philippot Gopin, Meriadet, le bastard de
Dampierre^ et moult d'aultres, lesquelz coupèrent
leurs pointes, estèrent leurs espérons et vouloient des-
cendre à pied, et mesmes le duc. Et se tenoient près
de sa personne le seigneur de Gry, son premier cham-
bellan, et monseigneur le bastard de Sainct Pol, sei-
gneur de Haubourdin, ung moult vaillant chevalier et
de grant conduicte^; et tous vouloient descendre à
pied, quant messire Robert de Saveuses, qui estoit
sur te portail, escria au duc, et luy dit : c Monsei-
€ gneur, entrez en vostre ville, car tout est vostre et
c en vostre commandement. » Et ne trouvèrent en la
ville nulle résistance. Si sonnèrent les trompettes, et
entra le duc en Lucembourg, sans aultre destourbier,
et vint au marchié, oii il faisoit dangereux, pour les
coule vrines que tiroient les Âllemans du chastel. Et
trouva le duc le conte d'Estempes, le bastard de
Bourgoingne et leurs enseignes en moult belle ordon-
1. Jean, bâtard de Dampierre.
2. Monstrelet donne une longue liste des seigneurs et chevaliers
qui accompagnaient Philippe le Bon.
42 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
nance sur ledit marcbié ; et à celle heure n'avoit on
encoires riens pillé en ladictc ville, mais avoient gens
d'armes, archiers et valetz tenu ordre, tellement que
chascun gardoit son enseigne. Le duc descendit devant
Teglise de Nostre Dame et fit ses oraisons, et se logea
en une maison au plus près; et prestement courut
chascun au pillaige. Et furent trouvées les maisons
plaines de biens et de richesses, et les églises furent
plaines de femmes et d'enfiSems et de biens ; mais onques
n'y fut* par homme touché, ne mal faict. Et tantost fut
ad visé que le bastard de Bourgoingne, le conte d'Es-
tempes et la meilleure partie de leurs gens s'en yroient
loger en l'abbaye de Sainct Estienne, derrière le char-
te], pour rompre la saillye du conte de Glick et des
siens. Et pour rompre la visée du traict à poudre et
des crannequins, qui tiroient sur le marchié et bles-
soient beaucop de nos gens, l'on fit ung hault taudis
de tonneaux plains de terre et de pierres, et de haultz
aiz, qui traversoient tout ledit marchié. Et quant au
fait du butin, il fut cryé que chascun, de quelque estât
qu'il fust, se tirast devers le seigneur de Ternant et
le seigneur de Huymieres \ qui furent ordonnez buti-
niers, et avec eulx Guillaume de Grenant et aultres, et
que tous fissent serment de rapporter es mains
d'iceulx tout le butin, fust or, argent, cuyvre, draps,
peleterie et toute aultre chose qui peust tourner à
prouffit. Guillaume de Grenant fut butinier public, et
vendoit le butin sur ung estai, et crioit : « Une fois!
trois fois! » qui moult bien luy seoit. Et fut telle-
ment celluy butin conduict et gouverné, que les com-
1. André ou Dreux, seigneur de Humières et de Bouzincourt.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 43
paignons en eurent le moings. Et disoit on que les
butiniers y firent laidement leur proufSt; car, tout
compté et rabatu, ledit butin fut délivré à sept flo-
rins et demy, pour paye ; et tel porta aux butiniers la
valeur de cinq cens florins, qui n'en eust que trois
florins et demy ou ung quart. Sur ledit butin furent
prins quinze cens florins pour la rançon de Jehan de
Rochebaron et d'Estor du Soret, prins par Jaquemin
de Beaulmont, entre Ywis et Villy. Les ordonnances
furent faictes des portes et des guectz, et fut l'une des
portes baillée à garder à Guillaume d'Âuron' et aux
compaignons qui avoient tenu le chastel dudit Villy,
pour ce que honnorablement et bien s'y gouvernèrent.
Et advint que, après que le siège eut duré environ
trois sepmaines, le conte de Glick, qui ne veoit à son
faict nul expédiant ou remède, par une noire nuict,
fit livrer une escarmouche sur le costé de l'abbaye où
estoit le conte d'Estampes, et firent les Âllemans une
saillie assez baudement. Si fut la saillie bien soubs-
tenue par ceux qui faisoient le guect ; et à l'effroy vint
le seigneur de Saveuses tout desarmé, ainsi qu'il se
trouva; et estoit assez sa coustume de ainsi faire, car
il estoit chevalier asseuré et hardy. Et advint que ung
cranequinier luy donna d'ung vireton parmy l'esto-
mac; mais de tant luy fut Dieu en aide, que ledit
seigneur de Saveuses avoit une grosse chaine d'or
massive à son col, sur laquelle le vireton assena, au
redoublé de deux chainons, et trouva si grant résis-
tance que le cop perdit sa force ; mais touteffois entra
le vireton plus de deux dois au corps dudit seigneur
1. Pour d'Aurou.
ii MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
de Sàveuses; et se n'eust esté ladicte chaîne, il eust
esté mort et occis de celluy cop, qui eust esté dom-
maige, car deppuis il a bien servi, comme Ton trou-
vera cy après.
Durant ceste escarmouche, le conte de Glick, qui
s'estoit pourveu ainsi qu'il avoit délibéré, par cordes
et par aide se devalla du chastel et de la montaigne
opposite du chemin de Tionville, et passa la rivière,
ainsi que Dieu luy fut en aide, et toute la nuyct chemina
par bois et par chemins, tellement qu'il vint audit
Tionville, où ses gens et les habitans le receurent à
grant joye. Le seigneur de Saveuses fut secouru et
sa playe mise à poinct ; et cessa l'escarmouche quand
ilz sentirent que le conte estoit devallé et tiroit à la
garde de Dieu, car ilz esperoient de luy avoir secours
ou conseil, et se tenoient et gouvernoient en gens de
guerre, sans parlementer ou monstrer cause d'ebahisse-
ment. Et ung jour monseigneur le bastard de Dampierre,
un beau, saichant et plaisant chevaUer, venoit de l'ab-
baye sur sa mule, conmie celuy à qui ne souvenoit de
fortune, s'elle veilloit ou s'elle dormoit, et retournoit
dedans la ville pardessoubs le chastel, où se saulva
ledit conte ; et ainsi advint que les Âllemans avoient
afusté une coulevrine à chevalet celle part, droit à ung
petit pont près du molin ; et, au passer ce pont, le
cop de la pierre ferit le chevalier en la teste, et cheut
tout mort devant les piedz de ladicte mule, et fut très
grant dommaige de luy. Le corps fut emporté et
enterré es Cordeliers moult honnorablement, et l'en-
terrèrent et l'accompaignerent tous les princes et toute
la noblesse de la court, et fit faire le duc son enterre-
ment moult honnorablement.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 45
Assez tost après que le conte de Glick fut arrivé à
TyoDville, il rassembla les Âllemans et les babitans
d'icelle ville et demanda qu'il pourroit faire sçavoir à
ceuh: qu'il avoit laissez au chastel de Lucembourg ; car
il sçavoit qu'ilz estoient petitement pourveuz de vivres
et ne veoient secours de nulle part. Si adviserent
ensemble que, par signe ou aultrement, ilz les averti-
roient de eulx rendre au moins mal et au meilleur
marché qu'ilz pourroient; ce qui fut faict. Et parla
pour ceulx du chastel un juif qui demouroit dedans la
ville et s'estoit rendu avecques eulx, lequel estoit
homme prudent et saige en sa loy. Et firent appoinc-
tement avec le duc de Bourgoingne ou ses commis,
que les AUemans, Behaignons et Zassons s'en yroient,
ung bâton en leur main, et que les Lucembourgeois
demoureroient à la voulenté du duc. Et ainsi se rendit
le chastel de Lucembourg, environ trois sepmaines
après la prinse de la ville ^; et descendirent les Âlle-
mans en l'abbaye, où les attendoient le conte d'Es-
tempes et le bastard de Bourgoingne, fort accompai-
gnez, et furent mis en l'église ; et, après leur avoir
donné à boire et à manger, leur fut baillé conduicte de
gens de bien pour les conduyre seurement jusques à
Tyonville, comme on leur avoit promis. Et tantost
qu'ibs furent yssus du chastel, Jehan de Ghaumergy,
premier escuyer d'escuyrie du duc, porta les bannières
du duc de Bourgoingne sur les tours et sur le portail,
1. V. dans Bertholet, t. Vn, p. 420, le texte de la lettre écrite
le mercredi 11 décembre 1443 par Philippe le Bon pour annoncer
la reddition du château de Luxembourg. Les détails qu'il y four-
nit sont identiques à ceux que donne Olivier de la Marche. —
D'après Stavelot {Chronique, p. 524), la reddition aurait eu lieu le
12 décembre, qui tombait en effet un mercredi.
r
46 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
et fit sonner les trompettes. Et le suyvions, nous
autres paiges du duc, comme après celluy qui estoit
nostre maistre et qui avoit charge de nous. Et pour
nostre butin gaignasmes plusieurs chiens, bien maigres
et bien af&mez. Et, à la vérité, ilz n'avoient leans^,
pour toute provision, que deux tonneaulx de pain
musi et gasté et ung petit salloir de chair sallée, et de
vin cinq ou six tonneaulx. Plusieurs chevaulx avoient,
qui n'avoient nulles provisions, et vous asseure qu'ik
avoient mangez leurs râteliers et leurs mangeoires, de
force de faim. Et là je veiz une provision pour chevaulx
bien estrange, et non à croyre qui ne Tauroit veue ;
car je veiz ung gros monceau de rabotures, tirées au
rabot, de ays de sapin ou d'aultre bois, dont on don-
noità manger auxditz chevaulx, et ne vivoient d'aultre
chose, dont les plusieurs moururent et peu en eschap-
perent. Et, à la vérité, lesditz Âllemans se tindrent
honnorablement en celle guerre et ne firent riens
contre leur honneur. Et ainsi fut toute la duchié de
Lucembourg conquise en moings de quatre moys;
réservée la ville de Tyonville, qui se renforçoit, à
cause de Tiver qui approchoit, pour ce que ladicte
ville est assise en marez et en marescages.
Ainsi demoura le duc de Bourgoingne en sa ville de
Lucembourg, et fit apprester le chasteaul qui est une
moult belle et seignorieuse place ; et là vint la duchesse
de Bourgoingne et la duchesse douaigière de Lucem-
bourg ; et là furent renouveliez les traittez faictz entre
le duc et ladicte duchesse de Lucembourg, sa belle
tante ^. Et se nommoit le duc de Bourgoingne maim-
1. hèan^t dedans.
2. Les négociations pour la paix, interrompues après Tentrevue
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 47
bourg et gouverneur de Lucemboui^ ; et devers eulx
venoient Âllemans de tous coustez, et embassades de
Metz, de Toul, de Verdun et de toutes les villes et
citez ; mesmes Tarcevesque de Trêves, eliseur de TEra-
pereur S y vint, à qui le duc fit moult grant honneur.
Et recuilloit Âllemans et aultres nations si doulcement
et si humainement que tous se partoient contans de
luy. Et fit crier que tous honunes et toutes femmes
qui vouldroient revenir en leurs maisons y seroient
seurs de leurs personnes, reservez ceulx qui avoient
conspiré le reboutement de leur douaigiere duchesse,
sa tante. Si revindrent en petit temps moult de gens
en ladicte ville. Et fit deffendre, sur peine de la hart,
que nul ne fist aucun desplaisir ou dommaige aux Âlle-
mans, dont il advint que l'ung des archiers du duc,
nommé le petit Escoçoix, honune vaillant, bien
de Florenges, ne tardèrent pas à être reprises sous les auspices de
Jacques de Sierck, archevêque de Trêves, et elles aboutirent à un
traité passé le 29 décembre 1443 entre Philippe, duc de Bour-
gogne, et Elisabeth de Gorlitz, d'une part, et Guillaume, duc de
Saxe, de Tautre, par lequel Philippe le Bon fut reconnu comme
souverain du pays de Luxembourg, sous réserve du droit pour le
roi Ladislas de le retraire après le décès d'Elisabeth de Gorlitz
pour 120,000 florins (Voy. Publications de Vlnstitut royal grand- ,
ducal de Luxembourg, t. XXVIII, aux dates de fin octobre, 5 et
19 novembre, 23 et 29 décembre 1443). Le pays se soumit tout
entier à la domination bourguignonne, à l'exception de la ville de
Thionville dont la résistance fut très tenace. Il en sera de nou-
veau question au chap. xxvn. Elisabeth de Gorlitz renouvela Pacte
de cession du Luxembourg à Philippe le Bon par une donation
qui, d'après une tradition du pays, eut lieu sur la montagne du
Grunewala, depuis appelée la Montagne de la femme morte, parce
que la duchesse était réputée, à partir de cet acte, morte civile-
ment. (V. Bertholet, t. Vil, p. 441.)
1. Jacques de Sierck ou Sirck, déjà plusieurs fois nommé, arche-
vêque de Trêves de 1439 à 1456.
48 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
renommé et fort aggreable, et aimé du duc, par une
maladventure se trouva en ung grenier d'avoinne
appertenant à messire Bernard, seigneur de Bourset,
ung chevalier notable du pays de Lucembourg, qui,
avec le damoiseaul de Souleuvre, avoit esté le premier
et le principal de ceulx qui avoient tenu le parti du
duc et de leur dame, et qui l'avoient bouté au pays.
Ledit archier, plain de vin, se bouta audit grenier
et vouloit avoir de l'avoinne, cuydant que ce fust pil-
laige et butin comme les aultres. Le chevalier fut
adverty et vint en son grenier, despourveu de gens ;
et ne se sceurent entendre de langaige, et croy que
l'archier ne le congneust point ; et, pour abregier, lui
donna d'une hache par la teste si grand cop que Ton
cuydoit qu'il fust mort. Le duc adverty fut fort mal
contant et fit prendre l'archier ; mais pour requeste de
nul homme, mesmes de deux chevaliers, filz dudit
seigneur de Bourset, qui de par leur père requeroient
le pardon dudit archier, oncques ne se vouUut con-
tanter qu'il ne fust pendu et estranglé par main de
bourreau devant tout le monde. Et la renomiïiée crois-
soit du bon duc parmy les Âllemans. Et faisoit grant
chiere ; et tint le duc, à Lucembourg, la Toussainctz,
Noël et les Roys. Et pendant ce temps il mist ordre au
pays et ordonna gouverneur de la duchié de Lucem-
bourg Gornille, son fils bastard^ ; et demoura son gou-
1. On parait avoir craint, quelques années plus tard, un retour
offensif du duc Guillaume, qui venait de prendre parti pour Tar-
chevôque de Cologne contre le duc de Glèves, allié de Philippe le
Bon, et semblait disposé à profiter de cette circonstance pour
réveiller la vieille querelle du Luxembourg. Le compte des aides
accordées au duc Philippe par ses pays de Bourgogne en juin 1447
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 49
verneur avec luy ung nommé Guillaume de Sainct
Saigne, ung moult notable escuyer, et aussi PhiUibert
de Yauldrey , Guillaume de Grenant et grant foison de
porte en effet mention du payement des gages de Jean de Granson,
chevalier, seigneur de Pesmes, de Jean, seigneur de Rupt, de
Jean de Bauffremont, seigneur de Soye, de Jean de Saint-Seine,
écuyer, et de Guillaume de Gicôn, écuyer, au lieu de Didier de
Gicon, chevalier, son père, empêché, et de 85 lances servant sous
leurs ordres, eux compris, que le duc, par mandement daté dé
Gand le 2 juillet de la même année et adressé au maréchal de
Bourgogne, avait ordonné c faire mectre sus en armes... pour
estre prestz de partir et aler ou service de monseigneur le gou-
verneur de Luxembourg, Gomille, bastard de Bourgoingne, aux
jour et lieu que les manderoit aler devers lui ou paîs et es marches
dudit Luxembourg pour eulx employer à la deffènse et garde dudit
pays et à la résistance de Guillaume, duc de Zaesse, qui lors
estoit en l'aide de Tarcevesque de Goloigne à très grant nombre et
puissance de gens d'armes et de trait, à rencontre de monseigneur
de Glèves et de Jehan , monseigneur, son aisnel filz , et lequel,
comme le contiennent lesdictes lettres de monseigneur le duc,
avoit intencion de venir oudit pays de Luxembourg et de y faire
tous maulx et dommaiges que ennemis pevent faire, i Ges 85 lances
furent payées pour un mois de service commençant le 7 août 1447
sur production des c monstres et revues » qui en furent faites le
même jour a es villes de Bourguignon lez la Gharité, Vesey et
Yelocler, i par Etienne de Saint- Martin, dit Ghenevières, écuyer,
et Lancelot Le Robert c à ce commis de bouche de par mondit
seigneur le mareschal. > (Archives de la Gôte-d'Or, B 1702, fol. 14
et 15. Le mandement ducal, conservé aux mêmes Archives, B 11882,
est imprimé dans D. Plancher, d'après qui ce contingent d'hommes
d'armes aurait été employé non pas en Luxembourg, mais pour
soutenir la querelle du duc de Glèves ; Hist, de Bourgogne, t. lY,
p. 264 et pr. p. cxcv.) Le bâtard Gomille était encore lieutenant
et capitaine général du Luxembourg en 1450, époque où il reçut
100 écus d'or sur ce qui lui était dû a tant à cause des gens de
guerre t qu'il y tenait « soubz lui... comme de sa pension de
111°* fr. par an. » Le duc lui fit délivrer la même année 360 livres
c pour convertir en Tachât de douze harnois de guerre. > (Mêmes
Archives, B 1717, fol. 68.)
u 4
50 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Bourguignons ^ . Et si demoura avec luy ung escuyer
françois, nommé Anthoine de Sainct Simon, moult
beau filz et honneste, et depuis se rendit Gcn^delier,
comme Ton trouvera cy après.
CHAPITRE Xm.
Comment le duc de Bourgongne se retira en ses pcus de
Brabant et de Flandres; et comment la duchesse de
Bourgongne alla visiter la Royne de France.
Et après toutes ces ordonnances faictes, le duc se
partit de Lucemboui^ tantost après les Roys et se tira
contre son pays de Brabant, et se tira à Arlon, de là
à Bastongne, à Marche^ en Samine et à Namur. Et là
luy vint au devant Tevesque du Liège, qui se nommoit
de Huisebergue % et firent moult grant chiere ensemble.
De là vint gésir le duc à Geneppe et landemain se
tira à Brucelles^. Et luy vint au devant monseigneur
i. Le conseil de justice établi à Luxembourg après la reddition
de cette place se composait, d'après Bertholet, t. VU, p. 442, outre
Gomille, b&tard de Bourgogne, de Jean d'Orfèvre, chancelier de
Brabant, président, de Jean de Raville, seigneur de Septfontaines,
de Guillaume de Bolant, de Guiliaume de Saint-Seine , capitaine
du ch&teau, et de Henri de Remerschen, licencié en droit. Il y
avait de plus un justicier et cinq échevins chargés de rendre la
justice aux bourgeois. {Td., p. 435.)
2. c ... Brabant, par Arlon, Bastongne, Marche... i
3. Huisebergue. Sic dans Sauvage et les autres éditions, d'après
le ms. n* 2869. C'est probablement une erreur de lecture pour
Hinsebergue, puisqu'il 8*agit de Jean de Heinsberg, évêque de
Liège de 1419 à 1456, déjà nommé ci-devant, t. I, p. 204.
4. Gésir, coucher. — Le duc arriva à Bruxelles en janvier 1444.
(Barante, édit. Gachard, t. U, p. 43.)
BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHB. SI
Charles de Bourgoingne, soq filz, conte de Gharrolois,
honnorablement accompaigné et principallement de
josnes enffans de grant maison, de son eaige ou
moindre ; et povoit avoir onze ou douze ans d'eaige.
Et estoient avec luy Jehan de la Trimoille , Philippe
de Cry, Guyot de Brimeu, Charles de Ternant, Phi-
lippe de Crevecueur, Philippe de Wavrin et moult
d'aultres ; et estoient montez sur petitz chevaulx, har-
nachez comme celluy de leur maistre. Et certes c'es-
toit une noble assemblée d'enffans, et de noble sang,
et dont les plusieurs ont esté^ notables chevaliers, saiges
et vaillans, comme cy après pourrez ouyr. Et condui-
soit ledit conte de Gharrolois un moult honneste et
saige chevalier, nommé messire Jehan, seigneur et
ber d'Auxy. Celluy chevalier estoit bel homme, bien
renommé, de bon eage, beau parlier, et voulentiers
recitoit choses et matières d'honneur et de hault
affaire. Il estoit chasseur et voUeur', duit à tous exer-
cices et à tous jeux ; et n'ay pas congneu ung cheva-
lier plus ydoine pour avoir le gouvernement d'ung
josne prince que luy; et moult bien luy seoit la con-
duicte de son maistre. En ceste compaignie estoit
Anthoine, bastard de Bourgoingne, filz bastard du duc,
et le marquis Hugues de Rottelin^. Mais ilz estoient
desjà plus grans que ceux dont j'ay parlé ; et peult on
ligierement entendre que le bon duc vit voulentiers
i. ff Depuis. >
2. Chasseur au vol du faucon. Cette expression est restée long-
temps usitée. Au XVII* siècle, Dangeau disait encore de Louis XI Y :
« Le roi alla voler l'après-dînée... le roi vola en chemin. >
3. Hugues de Hochberg, fils cadet de Guillaume, margrave de
Hochberg-Sausenberg, et marquis de Roetelen ou Rothelin.
52 iiÉMomES d'olivier de la marche.
celle compaignie. Et ainsi entra en sa ville de Bru-
celles, bien veigné de TAman et de la Loy ; et à grans
processions entra en sadicte ville et vint en sa maison,
où il trouva la duchesse, son espouse, qui emmenoit
en sa main au devant du duc madame Katerine de
France, fille du Roy Charles, contesse de Gharrolois,
qui povoit avoir douze ans d*eage et estoit une notable
personne et apparente d'estre dame de grant loz;
car elle estoit bonne et saige, et moult bien condi-
tionnée de son eaige ; mais elle mourut assez tost après,
dont ce fut grand dommaige, et de sa mort sera devisé
cy après.
Avecques la duchesse vint la fille du duc de Guel-
dres, niepceduduc de Bourgoingne ^ et de Jehan, mon-
seigneur, héritier de Cleves*, moult belle et gente, et
povoit avoir quinze ou seze ans ; et deppuis la maria
le bon duc à ses despens au Roy d'Ëscoce, celluy qui
avoit le visage my party de rouge et de blanc, et dont
d'elle est issu le Roy d'Escoce présent. Et ainsi retourna
le duc en ses pays ; et le venoient les seigneurs visi-
ter, et les villes y envoyoient leurs députez ; et n'estoit
nouvelles que de dancer, de mommer, de jouster et
de faire grant chiere. Et tint le duc ses karesmeaux^,
en sa ville de Brucelles, oiijoustes furent faictes et criées
par Jehan , monseigneur de Gleves, Jaquet de Lalain
1. Marie d'Egmont, fille d'Arnoul, duc de Gueldres, et de Cathe-
rine de Clèves, mariée en 1448 (v. st.) à Jacques II, roi d'Ecosse.
8a mère Catherine, sœur de Jean, héritier de Clèves, était fille de
Marie de Bourgogne, propre sœur, elle-même, de Philippe le Bon.
2. Jean de Clèves et Adolphe, plus bas nommé, tous deux fils
d*Adolphe I", duc de Clèves, étaient neveux de Philippe le Bon
par leur mère, Marie de Bourgogne, fille de Jean sans Peur.
3. Le mardi-gras 1444 (n. st.).
BfÉMOmES d'olivier de la marche. 53
et moult d'aultres; et furent joustées sans toille, sans
fiens^ ou sablon, en ung lieu devant Thostel du prince,
que Ton appelle les Bailles. Et en ce temps vint Jehan,
conte de Virtemberg, veoir le duc, pour reprandre de
luy la conté de Montbeliart, dont il estoit son honune
et son vassal, à cause de sa conté de Bourgoingne^.
Et le receut le duc audit lieu de Bruxelles et luy fit
grant honneur et grant chiere; et certes ledit conte
de Virtemberg le valoit bien, car il estoit ung gentil
personnaige ; et pour cent ou six vingtz chevaulx qu'il
avoit en sa compaignie, ilz estoient aussi honnestes
et aussi bien en point que j'en veiz onques nulz venir
d'Âllemaigne ; et fut fort prisé son estât, sa personne
et sa manière de faire. Et se partit du duc pour retour-
ner en ses pays, en grant amour et recommandacion :
et de là le duc se tira en Flandres pour visiter ses
villes et ses pays, qui moult desiroient à le veoir, et
tint le sainct jour de Pasques en sa ville de Bruges.
1. Fiens, fientes, fumier dont on jonchait Farène.
2. Nous avons à relever ici deux erreurs de notre chroniqueur.
Le comte de Montbéliard était alors Louis de Wurtemberg, fils
aîné d*Eberhard Y, comte de Wurtemberg, et d'Henriette de
Montfaucon-Montbéliard, mort le 9 octobre 1450. De plus, le
comté de Montbéliard relevant de Tempire, ce n'est pas à Philippe
le Bon, mais bien à l'empereur, que le comte Louis en fit hom-
mage le 5 février 1448. Le 23 février 1445, le duc Philippe lui
avait déclaré qu'il ne lui accordait pas un nouveau délai pour
l'hommage des seigneuries relevant de son comté de Bourgogne,
d'autant, ajoutait-il, que « le Ghastel Devant i est un de se» fiefs.
Enfin, en 1446, le comte de Verdenberg reprit le fief du duc au
nom du comte Louis, mais seulement pour Granges, Glerval et
Passavant. (Clerc, Essai sur l'histoire de la Franche^Comté, t. Il,
p. 474, note 2.) M. Clerc ajoute que ce n'est que vers 1460 que
la querelle s'engagea décidément entre le duc et le comte pour
l'hommage de Montbéliard.
54 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
En celle saison, qui fut Tan quarante et trois ^^ la
duchesse de Bourgoingne, moult grandement accom-
paignée, et principallement des deux nepveurs du duc,
le baron de Beaujeu^, filz du duc de Bourbon, et
Adolf, monseigneur de Gleves, lesquelx commençoient
desjà à prendre cueur et estoient bien duictz et bien
adressez, se tira à Ghalon en Ghampaigne ^, devers le
Roy de France, qui recuillit ladicte duchesse moult
honnorablement ^. Et luy fit la Royne moult grant hon-
neur et privaulté ; car toutes deux estoient desjà prin-
cesses eaigées ^ et hors de bruyt. Et croy bien qu'elles
i. Sauvage et les autres éditeurs ont remplacé cette date par
celle de 1444. Elles sont toutes deux erronées. L'entrevue deChâ-
lons, dont il est ici question, eut lieu au mois de juin 1445.
2. Il doit très certainement être question ici de Philippe, sire
de Beaujeu, second fils du duc Charles I*'; son frère cadet Pierre,
aussi sire de Beaujeu, avant de devenir duc de Bourbon en 1488,
n'était alors âgé que de cinq ans, et ce n'est d'ailleurs que vers
1454 que la haronnie de Beaujeu lui fut donnée en apanage. (Yoy .
D. Plancher, t. IV, aux preuves, p. ccxiv.) Agnès de Bourgogne,
mère de ces deux princes, était sœur de Philippe le Bon.
3. Yoy. Mathieu d'Escouchy, chap. v, t. I, p. 40 et suiv.
4. Le roi, venant de Nancy, arriva le 3 juin à Sarry-lez-Ghâlons.
(Mathieu d'Escouchy, édit. Beaucourt, t. I, p. 42, note 2.) O'après
Barante (édit. Gachard), t. II, p. 58, la duchesse de Bourgogne était
installée dans cette dernière ville depuis le commencement de mai.
5. Marie d'Anjou avait alors quarante ans ; elle était mariée depuis
1422. Isabelle de Portugal en avait quarante-huit. Toute jalouse et
sévère pour elle-même qu'elle était, elle accueillait les hommages.
Odo de Granson lui adressa un jour ce virelay publié en 1834
dans les Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte^'Or,
p. 18 :
Je vous aime, je vous désir,
Je vous vueil doubter et servir ;
Je suis vostre, où que je soye
Je ne puis sans vous avoir joye.
Je puis par vous vivre et mourir.
Oncques si fort ne vous aymay,
nÉMOmES d'olivier de la marche. 55
avoient une mesme douleur et maladie qu'on appelle
jalousie, et que mainteffois elles se devisoient de leurs
passions secrettement, qui estoit cause de leurs pri*
vaultez. Et, à la vérité, apparence de raison avoit en
leurs soupeçons ; car le Roy avoit nouvellement eslevé
une povre damoiselle, gentilfenune , nommée Agnès
du Soret^ et mis en tel triumphe et tel povoir que son
estât estoit à comparer aux grandes princesses du
royaulme. Et certes c'estoit une des plus belles femmes
que je veiz oncques ; et feit, en sa qualité, beaucop
de biens au royaulme de France. Elle avançoit, devers
le Roy, josnes gens d'armes et gentilz compaignons,
et dont depuis le Roy fut bien servi. Et d'aultre part,
le duc de Bourgoingne fut de son temps un prince le
plus dameres et le plus connoyseulx^ que l'on sceut;
et avoit de bastards et de bastardes une moult belle
compaignie '• Et ainsi la Royne et la duchesse se ras-
sembloient souventeffois, pour eulx douloir et com-
plaindre l'une à l'aultre de leur crevé cueur.
En celle assemblée estoit monseigneur Loys de France,
daulphin de Viennois, héritier apparent de la haulte
Oncques tant ne vous désiray
De tout entier le cuer de moy.
Vostre servant suy et seray,
Jamais aultre ne serviray,
Je vous le jure par ma foy.
Loîal amour me fait sentir
En penser et en souvenir
Vostre beaulté que je verroye
Moult voluntier, se je savoye,
Que ce fust bien vostre plaisir.
1. Agnès Sorel.
2. c Envoiseux. i — Connoyseulx, galant, porté aux femmes.
3. U en eut quinze. V. Essai sur les enfants naturels de Philippe
le B(m, par M. de Reiffenberg, br. in-8<».
56 nÉMomES d'olivier de la marche.
et très chrestienne couronne et maison de France ; le
Roy Régnier de Cécile, le conte du Maine, son frère*,
le duc Jehan de Bourbon^, le conte de Fois^, le conte
de Sainct PoM et moult d'aultres; et sur tous les
seigneurs de France avoit le bruit messire Jehan de
Brezé^, seigneur de la Varenne, seneschal de Nor-
mandie, pour estre gentil chevalier, honnorable et le
plus plaisant et gracieulx parlier que Ton sceut nulle
part, saige et grand entrepreneur ; et gouvernoit du
royaulme et des princes de France la plus grande par-
tie. Là se feirent joustes et grans festiemens^; et
assez paravant fut faict le mariaige du duc Jehan
de Calabre '^ et de damoiselle Marie de Bourbon ; et
pour ce qu'elle estoit niepce du duc de Bourgoingne,
le duc quicta, en les donnant à sa niepce, bien deux
cens mille frans en quoy le Roy de Cécile estoit obligé
à luy , à cause de sa rançon et de l'acquit de sa prison ^ ;
1. Charles d'Anjou, comte du Maine.
2. Le duc de Bourbon était alors Charles I*' ; mais peut-être
Olivier de la Marche veut-il parler de son fils aine Jean.
3. Gaston IV, de Grailli, mort le 21 mai 1472.
4. Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol.
5. Non pas Jean, mais Pierre U de Brezé, seigneur de la
Varenne et de Brissac, sénéchal d'Anjou en 1437, de Poitou
en 1440, de Normandie en 1451. — Avoir le bruit, faire parler.
6. V. Les Honneurs de la cour, d'Aliéner de Poitiers, dans les
Mémoires sur l'ancienne chevalerie, de La Curne de Sainte-Palaye,
t. U, p. 154 et suiv., édit. Nodier.
7. Jean d'Anjou, duc de Calabre, fils aîné de René d'Anjou,
épousa Marie de Bourbon, fille de Charles I***, duc de Bourbonnais,
et d'Agnès de Bourgogne, par contrat de mariage passé à Lille le
3 février 1437 (n. st.). (Titres de la maison ducale de Bourbon, t. II,
p. 264.)
8. Les conférences de Chàlons-sur^Marne, d'abord indiquées à
Reims, eurent pour principal objet de régler les difficultés qui
MÉMOIRES d'OUYIBR DE LA MARCHE. 57
et luy fit rendre le duc, par messire Thibault, bastard
de Neufchately et par le bastart de Yergy, les plaœs
s'étaient élevées entre les officiers du roi et ceux du duc de Bour-
gogne touchant l'exécution de certains articles du traité d'Arras.
Charles VU en profita pour demander à la duchesse Isabelle, qui
y consentit volontiers, la remise des sommes restant dues sur la
rançon du roi René. Voy. D. Plancher, t. IV, p. 260 et 261, et
aux preuves, p. glxxv à cxcm. On y trouve le texte des instruc-
tions dressées pour les députés envoyés à Reims, et celui des dif-
férents appointements et traités relatifs à la rançon du roi de
Sicile, en date des 24 juin, 6 juillet et 28 octobre 1445. La plupart
de ces documents sont aujourd'hui conservés aux Archives de la
Côte^'Or, B 11906 et 11887. Relativement à la rançon de René
d'Anjou, il faut se rappeler que le traité de délivrance de ce prince,
passé à Lille le 25 janvier 1436 (v. st.) (Arch. de la Gôte-d'Or,
B 11887), avait été accordé moyennant : 1<^ la cession par René
des seigneuries de Gassel et du Bois-de-Nieppe (la Motte-au-Bois
dans Olivier de la Marche), toutes deux situées en Flandre;
2<> l'abandon de ses droits à la succession de la comtesse de
Saint-Pol, fille de feu Robert de Bar, son oncle, dans le cas où
elle viendrait à mourir sans hoirs; 3* et enfin une rançon de
400,000 écus, payables comme suit : 100,000 écus fin mai 1437,
100,000 écus en mai 1438, et 200,000 écus en deux termes, la
première et la deuxième année après que René d'Anjou aurait
recouvré la totalité ou tout au moins la majeure partie de son
royaume de Sicile. Le traité stipulait en outre une peine de
20 écus d*or pour chaque jour de retard dans le paiement, et,
de plus, pour garantie des 200,000 écus dus sans condition, le main-
tien aux mains du duc des villes de Neufchâtel et de Glermont-
en-Argonne, et la remise à des gardiens agissant en son nom des
forteresses de Pargney ou Pregney en Lorraine et de Longwy en Bar-
rois. Le 4 février 1436 (v. st.), quatre mois avant la première échéance,
Philippe le Bon donna quittance au roi René de 100,000 écus qu'il fit
probablement entrer en compte dans la dot de 150,000 écus qui avait
été promise à sa nièce Marie de Bourbon, à cause de son mariage
avec le duc Jean de Galabre, fils aîné de René (3 février 1437,
n. st. Voyez la note précédente). C'est donc à cette somme de
100,000 écus qu'il convient de réduire les 200,000 francs dont
parle notre chroniqueur. Il dut y avoir depuis un second paie-
58 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
de Darnay et de Monteclere, qui encoires estoient en
leurs mains depuis la guerre qui fut entre luy et le
duc de Bourgoingne; et demeura la seigneurie de
Gassel et de la Motte au Bois, qui siet en la conté de
Flandres 9 en heritaige perpétuel des ducz de Bour-
goingne, contes de Flandres. Et fut Fung des poincts
pourquoy la duchesse alla devers le Roy, et Faultre
poinct, et le principal, fut en espérance de reprandre
aultre journée avec les Angloix pour cuyder faire
ment de 19,400 écas dont nous ignorons la date. En eSét, lors de
Touverture des conférences de Ghâlons, il ne restait dû sur le
principal de 200,000 écus non conditionnels que 80,600 écus, plus
40,000 écus pour retard de paiement, et enfin les 200,000 écus
conditionnels. C'est du total de cette somme, soit 320,600 écus,
que le roi René obtint la remise par le traité de Gb&lons, lequel,
conclu le 6 juillet 1445 entre ce prince et la duchesse Isabelle, fut
ratifié par lettres de Philippe le Bon, datées de Middelbourg le
28 oct. suivant (D. Plancher, t. IV, aux preuves, n»« cxlv et cxLvm).
La duchesse Isabelle, fort habile négociatrice, au dire de ses con-
temporains, n'avait d'ailleurs consenti à cet abandon qu'à charge
pour le roi de France de remettre en la garde du comte de Saint-
Pol, comme main tierce, la place de Montbéiiard, dont la garnison
française, sous les ordres de Joachim Rouault, rançonnait les
pays du duc, jusqu'à ce qu'elle pût être restituée au comte de
Wurtemberg, son légitime propriétaire. En môme temps, le comte
de Saint-Pol était constitué gsu^ien des villes de Neufchàtel et de
Glermont-en-Argonne, alors détenues par le duc Philippe, en
vertu du traité de janvier 1437, avec obligation de les rendre au
roi René dès que la clause relative à Montbéiiard aurait reçu son
exécution. Les conventions relatives aux places de Montbéiiard,
Neufchàtel et Glermont sont imprimées dans D. Plancher, pr.,
n* GXLvt. Voir aussi, sur les conférences et le traité de Ghàlons,
d'Escouchy, texte et notes du chap. v, et dans Barante, édit.
Gachard, appendice au tome II, p. 702, un résumé des demandes
adressées aux gens du roi par les ambassadeurs du duc le 12 mai
1445. Ge résumé est tiré des Archives de la Gôte-d*Or, anciennes
liasses des affaires mêlées, n* 1745, aujourd'hui B 11906.
MÉMOIRES d'olivier DE LA BIARGHE. 59
quelque bien entre les deux royaulmes de France et
d'Angleterre^. Mais en ce elle proffita petitement, car
desjà se faisoit et praticquoit l'alliance du Roy Henry
d'Angleterre et de madame Marguerite d'Anjou, fille
du Roy de Cécile^, et par ce moyen fut rompu le
mariaige d'elle et du conte Loys de Nevers ^ ; et ainsi
se partit du Roy la duchesse de Bourgoingne, sans
aultre chose exploicter, et se continua la feste et la
jouste à Ghalon et dois là se tira leRoy françoys à Nancy
en Lorraine^. Et de plus en plus croissoit la feste,
i. Un traité de trêves entre la France et l'Angleterre avait été
signé à Tours le 20 mai 1444, à la suite de conférences auxquelles
le duc Philippe le Bon avait pris une part active. (Yallet de
ViriviUe, HUt.de Charles VII, t. U, p. 452 et 453.)
2. Marguerite d'Anjou, née le 23 mars 1429. Sur les négocia-
tions relatives au mariage de cette princesse, voy. d'Escouchy,
chap. xn, édit. Beaucourt, 1. 1, p. 84 et suiv. Les fiançailles furent
célébrées à Tours en mai 1444, plus d'un an avant Tentrevue de
GhÂlons, et le mariage, béni dans les premiers jours de mars 1445
à Nancy, où le marquis de Suffolk représentait le roi d'Angleterre,
n'eut lieu que le 22 avril suivant, après l'arrivée de Marguerite
en Angleterre. {Id., p. 90, note 3, et Yallet de ViriviUe, Hist, de
Charles VU, t. m, p. 52 et suiv.)
3. Non pas Louis, mais Charles I*' de Bourgogne, comte de
Nevers, fils aine de Philippe n et de Bonne d'Artois.
4. Dois là, de là. — Il y a encore ici une interversion dans l'ordre
des faits. Contrairement à ce que dit notre chroniqueur, c*est en
quittant Nancy, où il avait été hébergé assez longtemps par René
d'Anjou, que le roi Charles Vn se rendit à Ghâlons-sur-Marno.
Le séjour de ce monarque en Lorraine coïncida avec le siège de
Metz et la fin de l'expédition du dauphin contre les Suisses. D
quitta Tours le 12 juillet 1444, se rendant à petites journées à
Nancy où il arriva vers le milieu de septembre ; il y passa Thi-
ver, prit le chemin de Châlons vers la fin d'avril 1445 et ne
retourna en Touraine qu'au mois d'août suivant. (Voy. Barante,
édit. Gachard, t. n, p. 56 ; d'Escouchy, édit. Beaucourt, 1. 1,
p. 28, 40 et 42 ; D. Plancher, t. IV, p. 259 et 260, et Vallet de
ViriviUe, Hist. de Charles VII, t. m, p. 33, 55 et 90.)
60 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la jouste et la pompe. Et fut en ce temps que chevaulx
de parage se vendirent si chier en France, et on ne
parloit de vendre un cheval de nom que de cinq cens,
de mille ou douze cens reaulx, et la cause de celle
chierté fut telle que l'on parloit de faire ordonnance
sur les gens d'armes de France et de les deppartir
soubz chiefz et par compaignies, et de les choisir et
eslire par nom et surnom. Et sembloit bien à ung
chascun gentilhonune que, s'il se monstroit sur ung bon
cheval, il en seroit mieulx congnu, queru et recuilly ;
et, d'aultre part, dames avoient bruyt en France et loy
d'elles monstrer, et cuydoit chascun gaigner bonne
adventure, ou par l'ung des boutz, ou par l'aultre. Les
plus renommez jousteurs^ furent le conte Loys de
Sainct Pol, jeune seigneur, moult saige et bien adressé,
bon corps et droit et norri en la maison de Bourgoingne,
[et] Jaquet de Lalain , lequel se tira en la court du Roy pour
veoir et pour soy monstrer, et se gouverna si haulte-
ment en tous estatz qu'il emporta sa part du bon bruit
de celle assemblée, et monstra, par effect, qu'il avoit
esté nourri et eslevé en maison duicte et accoustumée
de tous honnorables exercites, et que de soy il estoit
homme d'estoffe et de lieu, pour suyvir et pour faire
ce dont les bons vivent tousjours : c'est vertu qui flo-
rit en renommée. Le seigneur de Gharny s'y monstra
honnorablement. Et, au regart de la seigneurie et
noblesse de France, c'estoit chose noble à les veoir.
1. Ces joutes eurent lieu à Ghâlons et non pas à Nancy, comme
on pourrait l'induire du texte fort obscur de notre chroniqueur.
Voy. d'Ëscouchy, t. I, p. 50, qui cite parmi les jouteurs, comme
Olivier de la Marche, le comte de Saint-Pol et le seigneur
de Ghamy.
BfÉMomES d'olivier de la marche. 61
Et là se fit le mariaigc du Roy Henry d'Angleterre
et de la fille du Roy de Cécile, dont dessus est faicte
mencioD^.
En ce temps le Roy Charles assembla son conseil
pour regarder et avoir advis sur les gens d'armes,
qui destruisoient son royaulme de toutes parts, et
pour mectre lesdits gens d'armes en reigle et en ordre
et les entretenir sans les perdre et eslongner de luy
qui doubtoit moult ^. Et fut advisé qu'il mectroit sus
quinze cens lances choisiz et esleuz et les diviseroit à
certains cappitaines pour les conduyre et gouverner,
et que chascune lance auroit deux archiers et un cos-
tiller armé, et que une taille se leveroit au royaulme de
France, parquoy celle compaignie seroit paiée; et
sembloit vraysemblable que le peuple aymeroit mieulx
paier icelle taille par an, qui touteffois estoit grande
et de pesant faiz et chaîne, que ce qu'ilz feussent jour-
nellement mangez et pillez, comme ilz estoient ; et eust
esté celle ordonnance mise sus à celle fois, se n'eust
esté le daulphin, filz du Roy, qui esleva une grosse
compaignie des plus gens de bien et des meilleurs
gens d'armes et les mena contre Balle et les Alle-
maignes^, et passèrent par partie de Bourgoingne, fai-
1. Voy. ci-devant, p. 59, note 2.
2. Voy. dTEscouchy, chap. vi : t Gomment le Roy Charles mist
provision sur le fait de ses gens de guerre, i Voir aussi les deux
grandes ordonnances de Charles YÏI des 2 novembre 1439 et
28 avril 1448, et un règlement du 26 mai 1445, édité par M. Vallet
de Viriville dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 2« série,
t. m, p. 125. C'est ce dernier document dont il est question dans
le texte d'Olivier de la Marche. Voir aussi, du môme auteur,
Hist. de Charles VII, t. m, p. 57 et suiv.
3. Le règlement est du 26 mai 1445, comme il est dit à la note
62 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
sant moult de maulx. Mais le seigneur de Blammont,
mareschal de Bourgoingne, mit sus les Bourguignons
et leur fit tant d'emprises et tant d'ennuyctz^, et par
tant de fois, que le daulphin y perdit beaucop de ses
gens, dont le daulphin estoit moult mal contant; et
aussi firent les Bouipiignons à son retour^, et à ce
retour^ print le daulphin Montbeliart et y fit moult de
maulx. Et de là tira devant Balle en Allemaigne, et là
déconfit ceux de Balle et une grosse compaignie d'AI-
lemans. Mais il ne prit pas la cité, car elle estoit trop
bien gardée et deffendue. Et peut on ligierement
croire que les François firent moult de maulx par les
Âllemaignes ; et finallement se mirent toutes les com-
munes sus, armez et desarmez, et par les passaiges et
destroits lesditz Âllemans portarent et firent tant
de maulx et de donunaige aux gens du daulphin, par
prinses^ et par compaignies, que force leur fut de reve-
nir. Et s'en revint ledit daulphin assez confusément
de son emprinse et rentra par la Lorraine, et ne revint
pas par Bourgoingne^; et, luy revenu, l'ordonnance
précédente, postérieur, par conséquent, à l'expédition du dauphin,
mais il est possible qu'il ait été arrêté en principe avant son départ.
1. c O'envahies. i
2. Sept mots omis dans les éditions précédentes.
3. a Et sur son chemin. >
4. c Surprises. >
5. On pourrait induire de ce récit obscur et inexact qu'il y eut
deux expéditions contre Bàle, que c*est au retour de la première
que le dauphin s'empara de Montbéliard, et qu'en rentrant de la
seconde il se rendit directement en Lorraine sans passer par la
Bourgogne. Tout cela étant erroné, il est nécessaire de rétablir
sommairement Tordre des faits. En quittant Langres, où il avait
donné rendez-vous à ses hommes d'armes, le dauphin se dirigea
vers Montbéliard. Cette place, dont il lui importait de s'assurer la
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 63
commencée par le Roy Charles, son père, fut mise sus
et moult bien ordonnée, et disoit on que messire
Jehan de Brezé, seigneur de la Yarenne, avoit esté
cause de ladicte ordonnance qui fut moult belle et
prouffitable chose pour le royaulme ; et par ce moyen
cessèrent les escorcheurs et les gens de compaignies
leurs courses et leurs pilleries, et faisoit on grans
chieres et festes de toutes pars. Et sur cette saincte
et bien heurée saison de paix et d'union je feray fin
en mon premier livre, qui^ contient dix ans, conmien-
çant Tan trante cinq et finissant Tan quarante cinq.
Taite a souffert La Marche 2.
possession an débnt de la campagne, lui fut livrée sans résistance
le 17 août 1444; il y était encore le 22, et c'est de là qu'il se diri-
gea rapidement vers la Suisse. La bataille de Saint-Jacques fut
livrée le 26. Au retour, après un séjour de plusieurs mois en
Alsace, le dauphin repassa par Montbèliard,' où il avait laissé une
garnison française, et il y séjourna quelques jours avant de se rendre
à Nancy, où on le trouve installé dans les premiers jours de
février 1445. (V. Tuetey, Les Écorcheurs sous Charles VII, t. I,
2* partie, passim.) On a vu un peu plus haut, p. 58, note, que
la reddition de Montbèliard au comte de Wurtemberg fut une
des conditions du traité de Ghàlons.
1. « A cette partie de mon premier livre, laquelle partie. >
2. CSette devise, qui termine le second volume des Mémoires dans
le plan de l'auteur, a été supprimée par Denis Sauvage. Elle est
immédiatement suivie, dans le ms. n» 2869, du titre du troisième
livre : Tiers volume des Mémoires de la Marche. Nous rétablissons
la devise, mais nous nous bornons à donner le titre en note, sans
rintercaler dans le texte, parce qu'il ne cadre pas avec la division
adoptée par Sauvage, et que nous avons cru devoir conserver.
(Yoy. la note insérée au commencement du livre premier, t. I,
p. 183.) — Le ms. n* 329 de la Bibl. publ. de Lille, dans lequel les
chapitres sont intervertis et qui se termine par les treize premiers
chapitres du livre premier de Pédition Sauvage, remplace cette
64 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
CHAPITRE XIV.
Comment le seigneur de Temant^ chevalier de la Toin
son d'or y fit armes à pié et à cheval contre Galiot
de Baltasiny chambrelan du duc de Milan.
Continuant ma matière commencée, je reprens et
rentre en mon second* volume par l'an de Nostre
Seigneur mil quatre cens quarante six, et toutefifois
me sera force, pour le mieulx et plus abregamment
escripre et mectre en mémoire, que je repreigne aucune
chose advenue en l'an quarante cinq, et commance-
rons à reciter au conmiancement de ce second volume ^
les nobles armes faictes et accomplies par messire
Philippe de Ternant , chevalier, conseillier et tiers cham-
bellan du bon duc Philippe de Bourgoingne et cheva-
lier de la Thoison d'or, à l'encontre de noble escuyer
Galiot de Balthasin, natif du royaume de Castille, ser-
viteur et chambellan du duc de Millan Philippe Maria ^.
Et fut vray que ledit an quarante cinq, environ la
Sainct Michiel, ledit Galiot s'estoit party de son maistre
le duc de Millan, tant pour voyaiger et pour veoir du
monde comme pour faire armes de son corps, pour
soy advancer en renommée, qui est et doit estre le
paradis terrestre de josne noble couraige ; et tant erra
phrase par celle-ci : f Je faiz fin de mes volumes. Tant a souffert
La Marche, t
1. f Premier. »
2. f En recitant, par la déduction de ce présent volume. »
3. Cette Joute est décrite avec de moindres détails par Mathieu
d'Escouchy, chap. xm, t. I, p. 91 et soiv. Jacques de Lalaing
parait y avoir assisté.
MÉMOIRES D*OLIVIER DE LA MARCHE. 65
ledit Galiot qu'il arriva à la court du due de Bour-
goin^e, en la ville de Mons en Haynnault, et estoit à
bien trente chevaulx, josne escuyer de trante ans ou
environ et l'ung des plus beaulx hommes et de la plus
belle taille que Ton pouvoit veoir, et estoit puissant
et ligier à merveilles et moult bien renommé de son
eaige. Et, pour ce que le duc de Bourgoingne et le
duc de Millan estoient frères d'armes et alliez ensemble,
ledit duc de Millan, son maistre, luy defifendit au dep-
partir qu'il ne portast ou emprist nulles armes à ren-
contre des subgectz du duc de Bourgoingne, son frère
et son allié, si touteffois il n'en estoit requis et que le
duc l'agreast et consentist. Et estoit desliberé ledit
Galiot que s'il n'estoit en l'hostel ou en la seignorie du
duc de Bourgoingne requis de faire armes, de passer
en Angleterre et là charger emprise à son intencion
de faire armes, avant son retour en Ytalie ; et quant
le seigneur de Ternant seut l'intencion dudit Galiot
et veit ce beau personnaige, et entendit la renommée
de l'estrangier, luy, qui de longue main avoit désiré et
quis de trouver party et sorte pour faire armes, se
deslibera de exécuter à icelle fois ce que tant avoit
désiré, et, par le congié du duc de Bourgoingne, son
seigneur et son maistre, il chargea pour emprise une
manchette de dame faicte d'ung délié volet, moult
gentement broudée, et fit actaicher icelle emprise à
son bras senestre, à une esguillette noyre et bleue,
richement garnye de diamans, de perles et aultres
pierreries ; et moult bien luy seoit porter icelle emprise,
car il estoit moult beau chevaUer, saige, prudent et bien
enmanieré et l'ung des plus .... de son temps. Et
prestement qu'il eust son emprise chargée, il envoya
II 5
66 IIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
le roy d'armes de la Thoison d'or devers ledit Galiot
de Baltasin, pour lui signif&er et dire de par luy qu'il
avoit chargé et eslevé une emprinse en intencion de
faire armes, et pour luy l'avoit il prinse et chargée, en
espérant d'estre par luy accomply de son désir; et
que, si son plaisir estoit de lever ladicte emprinse, il
trouveroit ledit seigneur de Ternant, à une heure
après midy, en la salle et en la présence du duc de
Bourgoingne, son prince, son seigneur et maistre,
et qu'il pourroit toucher et lever l'emprinse dudit
seigneur de .Ternant. Moult joyeux se monstra ledit
Galiot, quant il entendit qu'il seroit depesché en la
maison de Bourgoingne de ce qu'il queroit, et ne fail-
lit pas à venir, et s'adgenoilla devant le duc de Bour-
goingne, luy requérant à genoulx qu'il luy donnast
oongié et licence de toucher à l'emprinse que pourtoit
le seigneur de Ternant, et le bon duc le fit lever et
luy donna le congié. Lors demanda Galiot aux roys
d'armes et heraulx la coustume du pays, et dit qu'en
son pays, quant le requérant arrache l'emprinse de
son compaignon, c'est pour la vie de l'ung ou de
l'aultre, mais quant l'on n'y fait que toucher seulement,
c'est pour chevalerie. Sur quoy luy respondit Thoison
d'or que le seigneur de Ternant avoit chargé son
emprinse pour chevalerie et que la coustume estoit de
toucher à l'emprinse quant on est présent. Lors
s'avança ledit escuyer et toucha à l'emprinse du che-
valier, en soy adgenoillant bien bas, et dist : c Noble
c chevalier, je touche à vostre emprinse et au plaisir
€ de Dieu vous fourniray et accompliray tout ce que
c je sçauray que désirerez de faire, soit à pied, soit à
c cheval. > Et le seigneur de Ternant le remercia
MÉMOIRES D'OLIVIBR DE LA MARCHE. 67
moult humblement et luy dist que bien fust il venu,
et que en icelle journée il luy envoyroit par escript
les armes qu'il desiroit à faire et accomplir. Et ainsi se
deppartirent pour celle fois, et ce mesme jour ledit
seigneur de Ternant envoya par ung herault ses chap-
pitres, seelés et signés conune il appertenoit, et le bon
duc tint conseil sur ceste matière. Et fut desliberé que
jour et temps seroit assigné aux parties Tan quarante
six, au mois de avril , en la ville d'Arras, ce qui fut
signifié de par le duc auxdictes parties ; et fut icelluy
jour aussi long baillé, pour ce que ledit Galiot se vou-
loit aller armer à Millan et faire ses préparatoires. Et
ne demoura gueres que la court fut toute plaine et
chascun adverty des chappitres envoyez et baillez par
le seigneur de Ternant; et fut le double monstre et
oontrescript par plusieurs et dont la poursuitte des-
dictes armes ensuit.
Par les raisons dessus escriptes, m'a convenu mes-
1er de l'an quarante cinq avecques l'an quarante six,
pour ce que tout est d'une matière et afiin de reciter
le tout à une fois. L'an quarante six se passa sans
adventure ou cause qui face à escripre, jusques au
mois de avril, que le jour estoit assigné en la ville
d'Àrras^, conmie dit est, pour faire et accomplir les
armes emprinses par le seigneur de Ternant et Galiot
de Baltasin ; et se fournit chascun de harnois, de che-
vaulx et autres habillemens nécessaires ; et, au regard
du seigneur de Ternant, il assambla dix ou douze
cbevaulx, les meilleurs et les plus renommez de tout
le royaulme de France et des marches voisines ; et se
1. Le 27 ou 28 avril 1446.
68 llâMOIRES D*OLrVIER DE LA MARCHE.
tira le duc en sa ville d'Arras, ouquel lieu ftirent les
lices préparées sur le grant marchié, au droit de Thos-
telerie de la Clef. Et fut une grande maison eslevée,
qui venoit jusques sur le bord de la lice, bien avant
audit marchié. Ladicte lice fut carrée, de moult grande
et spacieuse grandeur, et estoit toute double et de gros
marrien ; et Tentrée et le pavillon du seigneur de Temant
[estoit] du cousté tirant à la ville, et l'entrée et le pavil-
lon de Galiot fut du cousté opposite, tirant à la porte
qui vient de Bellemotte. Et furent ordonnez deux cens
souldoyers, par ceulx de la ville, tous armez et embas-
tonnez, qui se tenoient entre les deux lices où furent
les pavillons tenduz pour les champions; et fut le
pavillon du seigneur de Ternant de drap damas noir
et bleu, et sur le capital ses armes^ et son timbre broudé
nioult richement; et à l'entour des gouttières estoit
escript en grosses lettres d'or, en brodure, ung sou-
hait tel : c Je souhaite que avoir puisse de mes désirs
c assouvissance et jamais aultre bien n'eusse. > Noble-
ment fut son cousté paré de bannières et de penons.
Et pareillement fut le pavillon de Galiot qui fut tendu
de soye. Et aussi estoit le camp paré et la double lice
plaine de gens d'armes, et la maison où le duc devoit
estre moult richement tapissée ; et, environ une heure
après midy, se partit le duc de son hostel, accompaigné
de monseigneur Charles, conte de Gharolois, son filz,
du conte d'Estampes, du seigneur de Beaujeu, de mon-
seigneur Âdolf de Gleves et de moult grant noblesse ; et
celluy jour je chevauchay après le duc sur ung cour-
sier couvert de velours noir. J'estoye encoires son
1
. Teraant : Échiqueté d'or et de gueules de quatre traits.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 69
paige, et n'avoit après luy paige ne autre parure que
moy et ledit coursier. Le due descendit en son hourd
et tenoit en sa main le baston, comme juge ; et tantost
entrèrent dedans la lice huict hommes d'armes moult
bien armez, chascun le blanc baston en la main, car
ils estoient ordonnez pour escoustes^ et pour deppartir
les champions. Et ne demoura guieres que le seigneur
de Ternant entra en la lice sur ung cheval couvert de
ses armes en brodure, et avoit sa cotte d'armes au
dozy et estoit armé de toutes pièces, le bassinet en là
teste et la visière ouverte ; et certes il avoit ung visage
de chevalier, non pas de pucelle, car il estoit brun, à
une noyre et forte barbe, et sembloit bien homme à
redoubter et à craindre. Il estoit accompaigné du sei-
gneur dé Beaujeu et du conte de Sainct Pol, et descen-
dit si tost qu'il fut en la lice, et pourtoit ung gros court
baston en sa main dextre, qui luy rendoit contenance
d'homme d'armes et moult bien luy seoit. Il ne porta
point de bannerolle de devocion, laquelle . chose je ne
prise point, car plus est l'honmie de hault affaire, plus
doit à Dieu de recongnoissance, et tant plus a d'hon-
neur, tant plus doit doubter et craindre celluy Dieu,
qui le luy peut oster et faire perdre. Ainsi se présenta
le seigneur de Ternant moult humblement devant le
duc et porta luy mesme la parolle, et bien le seut faire,
et le duc le bienviengna, et se retrait en son pavillon.
Ne demoura guieres que Galiot de Baltasin entra en
la lice, et l'accompaignoit le conte d'Ëstempes. Il estoit
armé de tout, fors de la teste, la cotte d'armes au
doz, et seoit sur ung cheval couvert de ses armes.
1. Bswutes, Bunreillants, gardes.
70 MÉMOIRES D*OLIVIER DE LA MARCHE.
Et si tost qu'il entra en la lice, il sauta de plain sault
hors de sa selle, aussi ligierement, tout armé, que s'il
n'eust heu que le pourpoint. Le conte d'Estempes le
présenta devant le duc, qui le receut moult cordiale-
ment, et se retraïst en son pavillon. Les crys furent
faictz et les defifenses en tel cas accoustumées, et le
seigneur de Humieres, comme lieutenant du mareschal
de Bourgoingne, accompaigné des roys d'armes et
heraulx, vint au pavillon du seigneur de Temant et
luy demanda les lances dont il debvoit les armes com-
mencer, selon le contenu de ses chappitres. Si luy
furent incontinent les lances baillées, toutes prestes et
ferrées d'une façon et d'une longueur conmie il appar-
tenoit. Si les présenta ledit mareschal à Galiot, luy
oufirant de prandre, pour sa part, laquelle des deux
lances qui luy plairoit. Si en choisit une et fut l'aultre
rapportée au seigneur de Temant.
Sur le point de trois heures, le seigneur de Ter-
nant saillit hors de son pavillon, sa cotte d'armes au
doz, bassinet en teste, à visière close. Et fit une
grande croix de sa main dextre ; et lui bailla le conte
de Sainct Pol sa lance, laquelle il mist en ses deux
mains, c'est à sçavoir qu'il avoit le bout en sa paulme
dextre, et de la senestre main tenoit sa lance à contre-
pois, et la portoit plus droicte que couchiée, et mar-
choit froidement et d'une marche pesante et asseurée,
et certes il sembloit bien chevalier de dure rencontre.
Et d'aultre part saillit de son pavillon Galiot de Bal-
tasin, sa cotte d'armes vestue, le bassinet en la teste,
et visière close ; et après qu'il se fut seigné de sa ban-
nerolle, le conte d'Estempes luy bailla sa lance,
laquelle il print, et la portoit à la façon commune,
MÉMOIRES D*OLrVIER DR LA MARCHE. 71
ainsi que Ton tient une lance pour pousser. Beau per-
sonnaige Ait l'escuyer, et si tost qu'il tint sa lance, il
la commença à manier et escourre, comme s'il ne
tint que une flèche d'archier ; et fit un sault ou deux
en l'air si ligier et si viste , que l'on veoit bien que
harnois et habillement qu'il eust ne luy grevoit riens,
et marchoit à l'encontre de sa partie moult vigoureu-
sement. Et se vindrent rencontrer de poux de lance si
durement, que de ce cop agrava Galiot le fert de sa
lance, et en rompit bien demi doy ; et le seigneur de
Temant atteindit Galiot en costiere de bassinet, et luy
faulsa ledit bassinet à jour; et print le seigneur de
Temant une manière de marche qu'il continua, que,
au donner le coup, il mectoit le pied, en prenant sa
marche, près d'ung pied de profond dedans le sablon.
Ce cop féru, les gardes se misrent entre deux pour
rompre que nulle poursuytte ne se fist, et vindrent les
roys d'armes, et aportarent une cordelle où estoient
mesurez les sept pas dont ils debvoient reculer, pour
donner chascun poux de lances, comme il est desclairé
es chappitres cy dessus escriptz^ ; et estoit chascun pas
marqué à peux ; et despuis j'ay demandé aux officiers
d'armes par quelle manière de mesurer estoient les-
dits pas mis en mesure. Sur quoy me fut respondu
que chascun pas fiit prins pour deux piedz et demy,
à mesurer par la main d'ung chevalier, ou pour le
moins de la main d'ung noble homme ; et que ceux là
estoient mesurez par le mareschal de la lice, estant ce
cas du dépendant de son office. Ainsi fiirent les sept
pas mesurez de chascun cousté, et, les champions
1. Trois mots omis dans les éditions précédentes, et, plus haut,
i estoit t au lieu de : est.
73 iiâMOmES d'olivier de la marche.
reculiez à leur mesure, leur furent lances renouvelléeSy
au choix de Galiot ; et sur ce point marchèrent pour
la seconde fois, et firent tous deux très dure atteinte.
Puis remarcherent pour la tierce fois, et rencontrèrent
si durement, que le seigneur de Ternant rompit et
aggrava toute la pointe de sa lance, et Galiot rompit la
sienne par le milieu du fust. Et, pour abréger le récit
d'icelles armes, ilz accomplirent les sept poux ordonnez
parles chappitres, moult chevaleureusement accompliz.
Les armes de la lance accomplies, les champions
retournèrent en leurs pavillons, pour eux raffreschir
et préparer, et furent présentez par le mareschal à
Galiot de Baltasin deux estocz, que l'on nomme
espées d'armes, et certes je ne veiz onques puis deux
plus beaulx ne plus puissans bastons. Ledit Galiot en
choisit une, et l'aultre fut rapportée au seigneur de
Ternant, lequel assez tost après saillit hors de son
fiavillon, armé comme dessus; mais, en lieu de sa
cotte d'armes, il avoit vestu une parure à manches
d'ung satin blanc, tout decopé à manière d'escailles,
broudé et chargé d'orfavrerie d'or branlant par
moult gente façon. Et me fist souvenir, à le veoir, de
l'ung des neuf preux, ainsi que on les figure. Il tenoit
son espée, la main senestre devant, et renversée et
couverte de sa rondelle. Et de l'aultre part saillit de
son pavillon Galiot de Baltasin, son espée empoignée
conune il appertenoit, et marchèrent l'ung à l'encontre
de l'aultre, et se rencontrèrent d'une moult dure
atteinte ; prestement se mirent les gardes entre deux
pour garder la poursuyte, et les officiers d'armes
apportarent les mesures qui contenoient la longueur
de cinq pas, et furent mesurez pour chascun cousté, et
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 73
prestement recommencermt leurs armes. Et de ce
rencontre le seigneur de Ternant donna un si grand
cop à son* compaignon qu'il faulça le bassinet à jour,
et fiit celle atteinte assez près du cop de la lance. Â la
tierce venue, Galiot consuyvit le seigneur de Ternant
ou bas de l'espaule dextre, et du cop luy faulsa le
gardebras, et remporta au bout de son espée. Si fut
prestement le seigneur de Ternant rearmé sur la place
et revindrent pour la quatriesme fois; et se rencon-
trarent tous deux si durement, qu'ilz aggravèrent les
poinctes de leurs espées, et convint en rappourter deux
aultres. Â la cinquiesme venue, le seigneur de Ter-
nant, qui marchoit et feroit à coup d*aguet, surprint
ledit Galiot, et luy donna si grande atteinte ou haut
de la pièce, qu'il desmarcha ledit Galiot. Et la sixiesme
venue, ledit Galiot frappa sur la rondelle du seigneur
de Ternant et la rompit, et là convint rechanger d'es-
pées. La* septiesme venue, se rencontrarent très dura--
ment. La huictiesme, ledit Galiot assit sur le gantelet
du seigneur de Ternant et le faulça tout oultre, et
cuidarent plusieurs qu'il cust la main faulcée, mais
par bonne adventure il ne fut point blessé, et luy
furent aultres ganteletz rebaillez ; et parfirent les onze
poux d'espée, bien et durement feruz et accompliz,
puis se retralrent en leurs pavillons.
Le mareschal de la lice fut saisi des deux haches
pour la parfourniture d'icelles armes à pied, lequel
prestement les présenta à Galiot pour choisir celle qui
luy plairoit. Si print ledit Galiot à son choix et,
l'aultre rapportée au seigneur de Ternant , il ne targea
1. c A U... 1 et de môme à la phrase suivante.
74 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
guieres qu'il ne vuidast hors de son pavillon, et por-
toit, en lieu de cotte d'armes, une parure à manche
d'ung drap damas, sur fleur de peschier, et estoit tout
couvert et broudé de fusilz, de pierres et d'estincelles
de feu, qui fut la devise du bon duc Philippe, son bon
seigneur et maistre. Il avoit le bassinet en la teste et
estoit son visaige couvert d'une grosse visière trouée
en grans trous en losange, et tenoit sa hache en ses
mains, qui furent grosses haches pesantes, dont le
mail estoit faict à manière de trois coings à fendre
bois ; et n'avoient point de pointe de dessous, pour ce
que, par le contenu des chappitres, ilz debvoient
combatre du maillet seulement. Fièrement marchoit le
seigneur de Ternant; et d'aultre part saillit Galiot, sa
cotte d'armes au doz, bassinet en teste et la visière
baissée et close, et, si tost qu'il fut saisi de son baston,
il se sourdit tout en air moult vigoureusement. Et
marchoit à l'encontre de son honune de telle vertu et
de telle puissance, que le rencontre de luy faisoit à
redoubter autant que d'homme que j'ay veu devant ne
deppuis. Et quant vint à l'aborder, le seigneur de
Ternant qui vit la contenance, la chaleur et la fiere
emprinse de son adversaire, qui venoit sur luy conune
pour rencontrer des corps avec leurs bastons, luy,
pourveu de son sens, tout asseurement desmarcha en
costiere, tellement que Galiot ne trouva riens devant
et passa tout oultre, conune celluy qui marchoit de
toute sa force, et, au passer, le seigneur de Ternant
haulsa la hache et atteindit Galiot entre col et teste, et
luy donna si grand cop qu'il le fit tout chancelier, et
se n'eust esté sa grant ligiereté et la très extresme
force qui fut en luy, certes il fust cheu de celluy cop.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 75
mais il print pied moult vigoureusement et courut sus
au seigneur de Ternant par telle force et par telle
aygreur, que force fut au seigneur de Ternant des-
marcher trois ou quatre grans pas tous d'une tire, et
se trouva tout entreprins de soubstenir le faiz de celle
grande puissance. Toutefifois il se remit au marcher et
se maintint si chevaleureusement qu'ilz y achevèrent
les quinze coups ; et gecta le duc le baston, et furent
prins par les gardes et escoustes et admcnez devant le
duc, les visières levées, chascun la hache au poing, et
certes c'estoient deux moult beaux et moult fiers per-
sonnaiges à veoir. Ghascun s'ofifrit de son costé de
parachever ses armes, . se faute y avoit, et le duc leur
fit response que bien et duement avoient leurs armes
accomplies, et alors prindrent congié du duc. Mais ilz
ne touchèrent point ensemble, pour ce qu'ils avoient
eocoires à faire leurs armes de cheval, et se tira chas-
cun en son entrée de la lice ; mais ilz s'arrestarent l'ung
devant Taultre, pour ce que nul des deux ne vouloit
yssir le premier de la lice, et fut ordonné par le duc
que tous deux sauldroient à une fois.
Par la manière dessus escripte furent achevées les
armes de pied du seigneur de Ternant et Galiot de
Baltasin, au grant honneur et louange de chascun
party, et fut par ung jeudy vingt septiesme d'avril*
l'an quarante six, et le lundy suyvant, qui fut le second
jour de may, leur fut baillé jour pour faire et accom-
plir leurs armes à cheval ; vint le duc et sa seignorie
sur la lice environ deux heures après midy, et tantost
après arrivarent les huict gardes moult bien armez et
1. Le mercredi 27 ou le jeudi 28.
76 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
montez sur les meilleurs coursiers ou roussins qui
feussent en la court du duc de Bourgoingne, et avoient
chascun un gros court baston à la main, sans fert et
sans pointe. Et ne demeura guieres que le seigneur
de Ternant arriva en la lice, armé de toutes pièces,
fors que de la teste. Il estoit monté sur ung coursier
couvert d'une couverture eschacquetée de ses plaines
armes, et chargée d'orfavrerie branlant, et après luy
venoient deux officiers d'armes, qui menoient un
aultre coursier par la bride. Gestuy coursier estoit
vestu et cousu près de luy, comme de sa peau, d'un
drap damas my party de bleu et de noir, qui furent
les couleurs d'iceluy seigneur, et estoit celle parure
broudée de fil d'or à manière de metz^, et avoit ledit
coursier la creingne, le toupet et la quehue tout de fil
d'or, et fut le cheval ensellé de selle estofifée de
mesme, et d'ung petit harnois de velours cramoisy,
assiz à la manière d'un harnois de cheval d'Âllemaigne,
et fut celle nouvelle parure moult aggreable et fort
regardée. Ainsi se présenta au duc, puis se retrayct à
son bout de la lice, pour soi armer de la teste.
D'aultre part vint Galiot armé de toutes armes, l'ar-
met en la teste, à un grand plumas d'Ytalie, et estoit
son cheval, qui fut un puissant roussin, couvert d'une
barde de cuir de bouffie peincte à sa devise, qui fut à
manière de ceinctures tortivées, et avoient au chan-
frain, au poictrail et es flangs de la barde grandes
dagues d'assier. Il estoit suyvy de trois chevaulx
couvertz de soye et d'orfavrerie de diverse sorte, et
dont je n'ay pas bien souvenance. Et si tost que le
1. Lautens de Gand croit qu'il faut lire mots ou nœuds.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 77
maresdial de la lioe s'apperceut des dagues dont la
barde dudit Galiot estoit armée , il se tira devers le
duc et Tadvertit de ce qu'il avoit veu. Si envoya le
duCy comme juge, le roy d'armes de la Thoison d'or,
qui dit à Galiot, à l'entrée de la lice, que l'on n'avoit
point accoustumé de porter en lice ou noble champ
doz, dagues ou poinctures en habillemens de chevaulx,
et que c'estoit chose defifendue contre estatutz d'armes
nommées et contre les chappitres et emprinses du sei-
gneur de Ternant. Sur quoy l'escuyer s'escusa moult
courtoisement et prestement fit toutes icelles dagues
oster, et puis se présenta devant le duc moult hum-
blement, et se retira à son bout. Le marcschal se tira
devers le seigneur de Ternant pour avoir les lances et
les espées dont ilz debvoient les armes fournir. Si luy
furent baillées, et il les présenta à Galiot qui choisit
une lance et une espée, et les aultres furent baillées au
seigneur de Ternant. Si se préparèrent les champions
et tandis se firent les crys accoustumez, et fut chascun
retiré à son ordonnance. Si mirent chascun la lance sur
la cuisse. Le seigneur de Ternant avoit ceint son espée
conmie on les porte à la guerre communément, et
Galiot avoit mis la sienne en sa main senestre, toute
nue, et la tenoit avec la bride. Si brocharent l'ung à
rencontre de l'aultre. Et vit on bien à leur manière
de courir que le seigneur de Ternant vouloit et queroit
d'employer sa lance. Mais Galiot, qui se sentoit fort
et puissamment monté, querut le rencontre des che-
vaulx et croisa comme à la for course, tellement qu'ilz
se rencontrarent et des corps et des chevaulx si dure-
ment que le seigneur de Ternant fut abattu sur son
cul, mais le coursier fut bon et le chevalier adroit, et
78 MÉMOIRES D'OUYIER DE LA MARCHE.
se releva, et de ce cop la corroyé de l'espée du sei-
gneur de Ternant rompit, et se tourna l'espée en sa
guaine, pendant sur la croupe du cheval, et ledit de
Ternant se désarma d'une visière dont il estoit armé
et cuyda mectre la main à l'espée, mais il ne la peust
avoir ne trouver, et Gaiiot, qui prestement fut saisi
de son espée, courut sus au seigneur de Ternant et lui
donna plusieurs coups d'espée de hault et de taille. Et
quand ledit de Ternant congnust qu'il ne pouvoit son
espée recouvrer, il changea de main à la bride, et
ferit le coursier des espérons, et se monstra au devant
de son compaignon, et rabattit plusieurs coups d'es-
pée à la main ouverte, et, en démenant et remuant
son cheval, l'espée, qui desjà pendoit contre les flans
du cheval, vuida hors de sa guaine et cheut sur le
sablon ; et prestement le duc, comme juge, fit mectre
les gardes entre deux et fit rebailler au seigneur de Ten-
nantson espée, car, parleschappitrescy dessus^ escriptz,
les^ champions dessaisis de leurs basions, on les devoit
et povoit ressaisir, et le duc, qui moult bien se cong-
noissoit en tel cas, ne tenoit point qu'il fust dessaisi de
son espée tant qu'elle tint à luy, et jusques à ce que
elle fust toute hors de sa guaine et cheute sur le sablon
comme dit est. Ainsi fut le seigneur de Ternant res-
saisi de son espée, et se retira chascun, et se coururent
sus moult asprement. Gaiiot fcroit de hault et de taille
moult grans coups, et le seigneur de Ternant ferit
deux coups de hault, l'ung devant main et l'aultre ren-
vers, et puis se joindirent les chevaubc, et commença
le seigneur de Ternant à charger et à quérir son com-
1. f Qui furent, t
2. c Eslans les champions. »
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 79
paigQOQ de la pointe de Tespée par le dessoubz de
Tannet, tirant à la gorge, sous les aisselles, à Tentour
du croisant de la cuirasse, par dessoubz la ceingnée du
bras, à la main de la bride, jusques à bouter son espée
entre la main et la bride, tant que ladicte espée passoit
oultre une poignée, et partout le trouva si bien armé
et pourveu que nulle blessure n*en advint, et ainsi
furent prins. Et gecta le duc le baston et furent ame-
nez devant le duc, les visières levées, et requirent tous
deux que s'ilz n'avoient accompli les trante et un
coups contenuz es chappitres, qu'ilz estoient prestz de
les accomplir. Le duc leur dit qu'il estoit content
d'eubc et les fit toucher et embrasser ensemble, et
ainsi furent icelles armes achevées, qui furent dures
et de grande extime, et depuis festoya le bon duc
Galiot de Baltasin et le feit seoir à sa table et luy
donna de grans dons, et s'en retourna devers le duc
de Millan, son maistre.
Assez tost se partit le duc de Bourgoingne de sa
ville d'Arras et visita le pays de Flandres et de Bra-
bant ; et sur Tarriere saison le duc se tira en son pays
de Zeellande, pour tenir le Yiescaire, qui est comme
le parlement du pays, et ne se peust tenir qu'en la
présence du conte de Zeellande ou de son aisné filz.
Et là fit faire le duc grans exploitz de justice. Dont il
advint que grans plainctes vindrent d'un escuyer de
grant lignaige du pays, nommé Jehan de Dombourc, et
le chai^eoit on d'efibrcemens, de battures, d'affolures
de sergens et d'officiers, de rançonnemens, de murdres
et de composicions, et ordonna le duc qu'il fust prins.
Mais quant il fust adverti que justice le cherchoit pour
le prandre, il gaigna le clochier de l'église des Corde-
80 nÉMomBS d'olivier de la marche.
liers en la ville de Middelbourg en Zeellande, et se for-
tiffia et avictailla avec cinq ou six de ses serviteurs,
tellement qu'il le convint assiéger, et se tint trois
^ jours, combien que, pour l'honneur de Teglise, il ne
fut assailli ne n'y fut tiré ung cop d'arbaleste ne autre-
ment. Et me souviens que je veiz une nonnain venir
devers ledit Jehan de Dombourc, qui par plusieurs
fois crioit à son frère qu'il se fist tuer plus tost en soi
deffendant, que de faire telle honte à son Ugnaige que
de cheoir en main du bourreaul. Touteffois ledit de
Dombourc se rendit à la voulenté du prince, et fut
son procès faict, et finablement il eut la teste tranchée
sur le marché dudit Middelbourg ; mais, à la requeste
et poursuytte de ladicte religieuse, sa seur, le corps
luy fut délivré et enterré en terre saincte. Moult
d'aultres justices fit faire le bon duc en son pays de
Zeellande, et environ le septembre revint le duc en sa
ville d'Anvers, où la feste conmiençoit, qui est en celluy
temps. Mais, au partir de Bergues sur le Soin, le duc
print dix ou douze de ses privez, et en assez petite com-
paignie, sans soy faire congnoistre, alla faire un pele-
rinaige de Nostre Dame d'Ais en Allemaigne. Et durant
ce temps ceulx de son conseil rompirent le tinel de la
salle, et la grant mangeaille et extresme despense qui
se faisoit journellement en l'hostel du duc de Bour-
goingne, et furent mis tous ceulx de celle court à
gaiges et à argent, et fut lors que Michaut le retoricien
dist que le gigot de la court estoit rompu.
[Depuis] revint le duc au lieu d'Anvers, où il trouva
la duchesse, son espouse, et là fit on banquectz et grans
chieres, pour ce que le temps estoit oyseulx, et n'es-
toient nulles nouvelles de guerre. Pourquoy voyageoient
MÉMOIRES D^OLIYIER DE LA MARCHE. 81
nobles hommes estrangiers de lieu en aultre, pour eulx
faire congnoistre. Et advint que en icelluy temps arriva
en la ville d'Anvers ung chevalier du royaume de
Gastille, serviteur du duc de Millau, Philippe Maria, et
se nommoit messire Jehan de Bonnyface. Gelluy cheva-
lier envoya devers le duc pour lui supplier qu'il lui
donnast congié de porter emprinses d'armes en ses
pays et en sa court, et le duc, qui veoit voulentiers
telles nobles execucions, le luy accorda libéralement.
Si leva ledit chevalier une emprinse telle, qu'il portoit
sur sa jambe senestre un fert d'or dont il estoit enferré,
qui le prenoit au bas de la jambe, et estoit soubstenu
celluy fert d'une chaisne d'or, qui se prenoit au long
de la jambe de dehors, et dessus le genoil avoit une
main, yssant d'une nuhée, qui tenoit ladicte chaisne.
Et, prestement que l'emprinse fiit choisie, accouru-
rent nobles^ de toutes parts devers le duc pour avoir
congié de lever icelle emprinse ; mais Jaquet de Lalain,
qui, de longue main, avoit queru et désiré son party
pour soy esprouver en celle noble espreuve, pour-
suivit^ avant tous aultres, et fit tant que le duc lui
ouctroya celle fourniture. Si fut le chevalier mandé
devers le duc, et, pour abréger, toucha à son emprinse
ledit Jaquet de Lalain ; et pour ce que le chevalier
' desiroit que brief jour luy fust assigné, luy fut ordonné
et assigné au quinziesme^ jour de novembre ^ suy vaut,
en la ville de Gand, qui estoit le quatriesme jour après
que la feste de la Thoison se debvoit tenir en ladicte
i. c Nobles hommes. »
2. «r Prévint. »
3. « Dixième. »
4. Le 15 décembre 1445. (Voy. le Livre des faiU, etc., ch. xix,
p. 82.)
n 6
82 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
ville de Gand^. Là estoient mandez les Roys, les princes
et les chevaliers, frères et confrères pour Tordre de
ladicte Thoison. Le duc et la duchesse visitarent, au
partir de la feste d'Anvers, Malines et Brucelles et
grant partie de la duchié de Brabant, et puis se
tirarent en la ville de Gand, qui pour lors florissoit en
habondance de biens, de richesses et de peuple^; et
menoient les bourgeois et leur povoir moult grant
estendue par tout le pays de Flandres. Tout le pays
de Wast et des Quatre Mestiers estoit en leur obéis-
sance ; Ton ne parloit en Flandres que du povoir de
messieurs de Gand. Ilz avoient la pluspart de la moitié
du pays, et avec ce la grâce et Tamitié de leur prince ;
mais, comme peuple ne se peult tenir en repoz ne en
aise, comme cy après sera desclairé en ces Mémoires
présentes, les Gandois ne sceurent longuement garder
celle bienheurée vie de paix et de repoz, dont il leur
mesadvint si durement que je ne croy point que, des
vies présentes, Gand soit en tel estât ne prospérité
qu'elle fut ou temps dont de présent je faiz mencion^.
1. La réuoioQ de Tordre de la Toison d'or avait été indiquée
pour le jour de saint André (30 novembre) 1445, — et non 1446
comme on aurait tort de le supposer d'après la place qu'occupe cet
épisode dans le récit d'Olivier de la Marche, — mais elle ne put
avoir lieu que le 11 décembre suivant, et la joute quatre jours
après, le 15. Voy. Mathieu d'Escouchy, ch. x, 1. 1, p. 81 ; Reiffen-
berg, Histoire de l'ordre de la Toison dOr; le Livre des faits, etc.,
loc, cit., et GoUut, col. 1092. Le ms. de la Bibl. nat., n* 5046
f. fr., donne aussi la date de 1445, en rappelant que les c pre-
mières vespres furent dictes le xi« jour du mois de décembre, à
cause de l'empeschement que monseigneur le fondateur avoit eu
en son pays de Hollande. > M. Michelet s'est donc trompé en
adoptant (t. V, p. 405) celle de 1446.
2. A l'entrée du duc à Gand, un bourgeois fit couvrir le toit
de sa maison de lames d'argent.
3. Le ms. no 2869 n'a pas d'alinéa ici et reprend sans division
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 83
CHAPITRE XV.
Comment le bon duc Philippe de Bourgongne teint la
solennité de la Toison d'or en sa ville de Gand.
Ainsi se tint le duc en sa ville de Gand et manda
les chevaliers de Tordre de toutes pars, et fut préparé
moult noblement le chasteau de Gand^, qui siet au
milieu de làdicte ville, pour tenir et pour faire icelle
feste et solempnité. Et pour ce que ce fust la première
feste de la Tboison que je veiz oncques, il m'est force
de deviser et descripre les cerimonies et le noble estât
et ordonnance que chascune fois tenoit le duc à la
solempnité d'iceUe feste.
Là vint Charles, le duc d'Orléans, Charles de Bour-
goingne, conte de Charrolois, et moult d'aultres
chevaliers portans l'ordre de la Tboison, comme mes-
sire Hue de Lannoy, seigneur de Santés, le seigneur
de Cry*, le seigneur de Charny^, le seigneur de Ter-
nant^, le seigneur de Crequi*^, le seigneur de Chimay ^,
le seigneur de Humieres"', le seigneur de Willerval®,
le chapitre xv qui, on Ta déjà dit, a été, comme les autres, coupé
et intitulé par Denis Sauvage.
1. Le vieux château, appelé le château du Comte ou Saint-Gra-
ven Gasteel.
2. Antoine, seigneur de Groy et de Henty.
3. Pierre de Bauffremont.
4. Philippe de Temant.
5. Jean, seigneur de Gréqui et de Ganaples.
6. Jean de Groy, seigneur de Ghimay et de Thou-sur-Mame.
7. Dreux, seigneur de Humières.
8. Gilbert de Lannoy, seigneur de Villerval.
84 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
le seigneur de Molembais^, le seigneur de Montagu^,
le seigneur de Haubourdin^, le conte de Meurs*, le
conte de Yernambourg^, messire Simon de Lalain,
seigneur de Montigny, messire Florimond de Brimeu^,
messire Baudet de Noyelles et moult d'aultres dont je
n'ay pas mémoire. Et aussi envoyèrent leurs procu-
reurs, et s'envoyèrent excuser"' le Roy d'Arragon®, le
duc Jehan d'Alençon, le conte d'Ostrevant^, le seigneur
de Neufchastel^^, le seigneur de Vergy^* et aucuns sei-
gneurs et chevaliers, qui pour leurs grans a£Faires ne
povoient estre à celle grande assemblée. Et par ung
mardy, le sixiesme jour de novembre^*, s'assemblarent
tous les chevaliers au chastel de Gand, environ deux
heures après midy, et saillirent tous en ordre hors de
la chambre du conseil, qui pour eulx estoit préparée de
sièges et de bureau à rendre compte , non pas d'ar-
gent ou de despense d'avoir ne de richesses, mais de
1. Baudoin de Lannoy, dit U Bègue, seigneur de Molembais.
2. Jean de Neufchâtel, seigneur de Montagu. Il ne reçut le
collier qu'au chapitre tenu à Mons en 1451.
3. Jean, bâtard de Luxembourg, seigneur de Hautbourdin.
4. Frédéric dit Waleran, comte de Meurs.
5. Robert, comte de Vernembourg, était mort à cette époque.
(Voy. GoUut, édit. de 1846, col. 1092.)
6. Florimond de Brimeu mourut, comme le comte de Vernem-
bourg, en 1445, avant la tenue du chapitre. (Moréri et Gollut, loc, cit.)
7. Il est à noter que c'est à ce même chapitre de Gand (1445)
que furent reçus le roi d'Aragon, le comte d'Ostrevant et le sei-
gneur de Humières, bien qu'on puisse induire du texte assez obs-
cur d'Olivier de la Marche que ces trois personnages faisaient
déjà partie de l'ordre à cette époque.
8. Alphonse V, roi d'Aragon.
9. François de Borselle, comte d'Ostrevant.
10. Thibaut VIE de Neufchâtel.
il. Jean de Vergy, seigneur de Fouvens et de Vignory.
12. Le samedi il décembre 1445. (Voy. p. 82, note 1.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 85
leur honneur, se besoing faisoit, et aussi pour leurs
affaires et pour leurs élections. Et vindrent en la grant
chambre 9 qui estoit toute plaine de seigneurs et de
nobles hommes. Et premièrement venoient les trois
officiers, car à celle fois n'y estoit point maistre Jehan
Germain, evesque de Ghalon et chancellier de Tordre^,
dont le premier fut le trésorier de Tordre, et se nom-
moit Petter Blandeb'n^, et fut iing des puissans et des
riches hommes d'avoh* de la conté de Flandres, et
pour lors estoit recepveur gênerai de toutes les
finances du duc, et despuis fut maistre d'hostel du
duc, et encoires despuis du duc Charles, son fils,
honune expert en finances, et de son temps ediffîa de
ses deniers une bonne ville sienne, que Ton nomme
Mandelbourg^ en Flandres, et la fit* clorre, tourer et
murer, et habiller moult notablement. Le second fut
le greffier de la Thoison, et fut maistre Martin d'Es-
tinbei^e, ung notable clerc, homme d'église, qui
moult bien estoit stilé à mectre par escript en latin,
1. Par lettres du 21 février 1431, le duc accorda une pension de
300 fr. sur la recette générale des finances à Jean Grermain, évêque
de Nevers et conseiller du duc. (Archives de la Gôte-d'Or, B 1659.)
On sait que Jean Germain fut Tun des ambassadeurs de Philippe
le Bon au concile de Bâle. V. sur le paiement de ses gages en
cette quaUté, ibid., B 1663, fol. 74.
2. Meyer le nomme Pierre Bladelin, et c'était son véritable nom.
On l'appelait aussi Lestmakere. C'était un bourgeois de Bruges
très habile, « sage hom et de grand poix, dit Ghastellain, belle
personne et de belles mœurs, et le plus diligent et de grant labeur
en ce qn'avoit à faire que Ton congneust. » Il employa les richesses
que lui donna le duc à bâtir la petite ville de Middelbourg, dans la
Flandre hollandaise, où il fit établir, par des ouvriers venus de
Dinant, une batterie à laquelle Edouard lY, roi d'Angleterre,
accorda des privilèges en 1471.
3. c Medelbourg. »
4. c Faire, clorre, etc. •
86 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
en François et en allemand. Et le tiers fut le roy d'armes
de la Thoison, ung moult notable, sadiant et discret
homme, natif de la ville d'Âbbevile en Pontieu, et se
nommoit en propre nom Jehan, seigneur de Sainct
Remy. Et furent tous trois habillez et vestuz de robes
longues d'escarlate, et par dessus de longs manteaulx
de mesmes, fourrez de gris, et les chapperons de
mesmes couleurs. Et après iceulx venoient les cheva-
liers, parez et habillez et vestuz comme les officiers,
excepté que tous avoient le collier d'or faict de fusibs
et gamiz de leurs flames au col, auquel pendoit la
noble Thoison d'or\ et si furent leurs manteaulx brou-
dez de brodures d'or tout à l'entour, à la façon dudit
collier. Et marchoient les chevaliers deux à deux,
c'est à sçavoir les derniers eleuz en l'ordre, les
premiers ; et ainsi se trouvoient les plus anciens cheva-
Uers, en celle élection, les derniers et les plus prou-
chains du duc de Bourgoingne, chef et fondateur de
celle noble ordre, sauf touteffois que les Roys et les
ducz sont les plus prochains, quelques nouveaulx
qu'ils soient en ladicte ordre. Et, pour monstrer l'or-
donnance estre mieulx gardée, le duc de Bourgoingne
faisoit marcher le conte de Gharrolois^, son fils, le
premier et le plus loing de sa personne, et alloit à sa
dextre main, et au dessus de luy messire Baudet de
1. « A Jehan Pentin, orfèvre de Bruges, pour la fachon de
xxY colliers de Tordre de monseigneur de la Thoison d'or, qu'il a
&iz tant pour mondit seigneur comme pour les aultres cheyaliers
dudit ordre, hiiuxx 1. » (Compte iv« de Jean Abonnel, 1432 ; Archives
du Nord, B 1945.)
2. Les comptes de la recette générale de Bourgogne mentionnent
en 1435 Tachât d'ornements destinés au manteau du comte de Gha-
rolais pour la fôte de la Toison d'or (Archives de la Gôte-d'Or, B
1655, fol. 68).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 87
Noyelles, pour ce qu'ilz estoient les plus nouveaulx en
élection, et ledit conte le dernier esleu ; et ainsi mar-
choyent les chevaliers par ordre, et feurent les deux
derniers, le duc d'Orléans à dextre et messire Hue de
Lannoy à senestre. Icelluy [de Lannoy], seigneur de
Santés, fut ung des notables, des saiges, des vaillans et
des preud'hommes chevaliers de son temps, fit moult de
beaux voyages eteust charge et ordonnance de plusieurs
notables embassades, exécuta la guerre et fit armes en
champ cloz, de sa personne, à l'encontre du duc Jehan
de Somreset, angloix, et ailleurs, et estoit desjà fort
viel à celle heure. Et la cause pourquoy je escriptz
longuement de luy, c'est pour ses vertuz et qu'il le
valoit, et aussi pour ce qu'en mes Mémoires je ne puis
plus toucher de luy, car, pour son ancienneté, je n'ai
veu de ses nobles faictz, sinon son sens et ses ver-
tueuses doctrines. Le bon duc Philippe de Bour-
goingne, fondateur et chief de ceste noble ordre,
mardioit seul après ses frères et compaignons , et là,
au saillir de la chambre, entrant en la salle, se misrent
devant luy deux sergans d'armes, portans masses
armoyez en chief des armes du Roy de France, et puis
des siennes, et ce à cause que, comme duc de Bour-
goingne, il est premier per et doyen des nobles pers
de France. En tel estât et ordre tirèrent tous en la
court, où les chevaulx les attendoient, et en tel ordre
allèrent les chevaliers parmy la ville de Gand, grande-
ment accompaignez de nobles hommes privez et
estranges, d'ambassadeurs et d'estrangiers, et le peuple
estoit moult grant parmy la rue et parmy la ville. Et
en tel estât vindrent en l'église de Sainct Jehan, qui
est une des principales églises et paroisses de Gand,
et à l'entrée de celle église trouvèrent l'evesque de
88 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Tournay^ revestu, avecques les chanoines, cbappelains
et choreaulx d'icelle église, qui recuillirent le duc et
ses frères moult dévotement, et, en chantant himnes
et cantiques dévotes, les conduisirent jusques au cueur
de l'église, et dont les formes d'icelluy cueur furent
parez de tableaux^, armez et timbrez des armes et
timbres des chevaliers, de leurs motz, de leurs noms
et de leurs devises ; et furent iceulx tableaijo: grans et
spacieux, et peinctz le plus richement et le mieulx
qu'il se peust faire ne mectre, et furent iceulx blasons
assiz en icelles fourmes à deux lez, en tel ordre et en
telle manière que les chevaliers marchoient à icelle
fois, et se tira chascun chevalier en droit de son blason,
et demourarent aucunes places vuides, garnies de
leurs blasons, et d'abondant seoient iceulx blasons sur
un grant drap noir, ce que les autres n'avoient point.
Si me tiray devers le roy d'armes de la Thoison,
qui fut homme tout courtois , et luy demanday pour-
quoy ne à quelle cause estoit ceste différence, et com-
bien que je feusse paige et du nombre de la petite
extime, le bon homme s'arresta à moy et me dit que
c'estoient les blasons et les places des bons chevaliers
d'icelle ordre qui estoient trépassez despuis la der-
nière semblable feste tenue, et que, se je veoye et
1. Jean Chevrot, évoque de Toumay depuis 1436.
2. Ces tableaux existaient encore en 1564, d'après une note de
Lautens de Gand ; les chanoines de Saint-Jean les firent rafraî-
chir cette année et les replacèrent en leur ordre dans le chœur de
réglise, sous les armes des chevaliers qui avaient assisté à la fête
de la Toison d'or de 1559. — Gfr. ms. de la Bibliothèque publique
du lycée de Lyon, n* 822 du catalogue Delandine. V. aussi aux
Archives de la G6te-d*0r, B 1653, fol. 49, le coût des blasons
peints pour les chevaliers de la Toison d'or en 1434.
MÉMOmBS d'ouvier de la marche. 89
regardoie le surplus de la noble oerimonie, je pour-
roie veoir et congnoistre lendemain, à la grande
messe, plus amplement ce que je demandoie. Et aussi,
en différant^ des aultres, je veiz aucunes places et bla-
sons, dont nul ne prenoit les places, et estoient les
places et les lieux des chevaliers, qui pour leurs grans
a£Faîres s'estoient excusez par leurs procureurs, et
n'estoient pour celle fois peu venir à la journée ne à
icelle feste. Et à l'endroit, et par dessus la place du
Roi d'Arragon, avoit ung riche ciel de drap d'or,
conmie s'il eust esté en personne ^, et estoit sa place
au dessus de celle du duc d'Orléans et en ce mesme
rang. Et fut la place du duc de Bourgoingne au
maistre et principal siège, couvert de son palle, qui
fut de drap d'or, et n'avoit, au demeurant, nul diffe-
rand à ses frères et compaignons, sinon que le tableau
de ses armes estoit ung peu plus grant et plus large
que les aultres. Les chevaliers chascun en sa place,
vespres commencèrent, qui furent chantées par les
chantres de la chappelle du duc, qui fut une des
meilleures chappelles, des mieulx accordées, et en
plus grant nombre de chappellains, que l'on sceut
nulle part. Et tandis que l'on disoit vespres et le ser-
vice, pour ce que à celle heure je ne veoye plus riens
qui fust à enquérir, je m'en allay avecques aultres de
ma sorte pourmener parmy l'église, qui fut plaine de
gens et de grant peuple, et, en regardant par tout, je
1. c En devisant. •
2. c A Thiery du Ghastel, la somme de 637 salus 17 solz... poar
le mantel de l'ordre de la Thoison d'or de mondit seigneur, fait,
par son commandement, pour leroy d*Arragon, etc., etc. » (Archives
du Nord, 4* compte de Guillaume de Poupet, 1449, fol. 202, B2002.)
90 MÉMOIRES d'OUVIER DE lA MARCHE.
veiz hault aucungs blasons, tels que ceux qui estoient
miz es formes pour les chevaliers, et me fut dit que
c'estoient les blasons des bons chevaliers portant
Tordre qui estoient mors avant Taultre feste paravant
faicte, et dont lesditz blasons estoient, encoires en
forme, si les avoit on là mis solempnellement, et que
telle estoit la coustume, que à refaire chascune feste,
quant Ton trouvoit les blasons des chevaliers es formes
accoustumées, et qu'ilz estoient trépassez, et toutes
les solempnités par eux passées et accomplies, iceulx
tableaux et blasons estoient eslevez et miz hault hors
du cueur, où cbascun les povoit longuement voir et
congnoistre. Yespres dictes et achevées, les chevaliers
s'en retournèrent comme ilz estoient venuz ; et le len-
demain, qui fut par un mercredy, entre neuf et dix
heures, retournèrent les chevaliers à la grant messe,
gardans chascun sa reigle et son ordre, et là je ne veiz
riens de nouvel jusques à l'offerande.
Sur quoy est force de me arrester pour declairer la
noble cerimonie ad ce tenue et faicte. Premièrement,
quant le prestre, qui celebroit la messe, qui Ait Tevesque
de Tournay , fut retourné de l'autel devers les chevaliers,
les officiers d'armes, vestuz de leurs cottes d'armes, en
lieudeclercz de chappelle, portarentun carreau de drap
d'or, et devant l'autel avoit ung râtelier, auquel avoit
autant de cierges qu'il y avoit de chevaliers portans
l'ordre de la Thoison d'or, presens et absens et tres-
passez depuis la dernière feste tenue, et print Fusil, le
poursuy vant, celuy du duc fondateur et chief, le baisa
et Iç bailla au roy d'armes de la Thoison d'or, lequel
roy d'armes, en soy adgenouillant par trois fois, vint
devant le duc et dit : c Monseigneur le duc de Bour-
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 91
€ goiogne, de Lotricb, de Brabant, de Lembourg et
c de Lucembourg, conte de Flandres, d'Artois et de
€ Bourgoingne palatin, de Hollande, de Zeellande et de
€ Namur, marquis <lu Sainct Empire, seigneur de
€ Frise, de S^ilins et de Malines, chief et fondateur de
€ la noble ordre de la Thoison d'or, allez à Toffe-
€ rande ! » Et le duc partit hors de son siège ; et le
roy d'armes, en baisant et adgenuillant, luy bailla son
cierge allumé et emprins, et, au passer, se retourna
le duc devers le duc d'Orléans, en luy portant grant
honneur et révérence ; mais le noble duc d'Orléans ne
luy fit l'honn^ir de son degré comme la tierce personne
du royaulme de France, mais comme frère et cheva-
lier de la Thoison d'or. Et firent tous les aultres
chevaliers moult grant honneur au duc. Le duc revenu
de Tofferande, le poursuyvant print le cierge du Roy
d'Ârragon, et, en le baisant, et soy inclinant, le bailla
au roy d'armes, et le roy d'armes dist : c Très hault
€ et tcès puissant prince le Roy d'Ârragon, venez à
€ Tofferande ou aultre pour vous 1^> Et lors messire
Ânthoine^ de Gry, conte de Porcyen, qui estoit procu-
reur pour le Roy d'Arragon, se partit de son siège et
alla en la place du Roy, et puis se partit, et le roy
d'armes luy bailla le cierge ; mais il ne le baisa point
ny ne s'agenoilla, et ce pour la differance du prince
et du procureur. Le seigneur de Cry fit reverance au
duc et à ses frères et alla à l'offerande, et puis s'en
retourna en sa propre place. Le poursuyvant print le
derge du duc d'Orléans, le baisa, et, en faisant reve-
rance, le bailla au roy d'armes, et lequel appella le
i. c Seigneur. >
92 BfÉMomES d'olivier de la marche.
duc d'Orléans par ses tiltres et seignories, et luy
porta son cierge et le luy présenta en baisant ledit
cierge moult humblement. Le noble duc alla à Toffe-
rande, et si, de sa part, il fit honneur au duc de Bour-
goingne, le duc le luy rendit aussi grant ou plus , et
alla à l'offerande ; et luy portarent les chevaliers grant
honneur et révérence, et retourna en sa place. Et ainsi
se presentoient les cierges aux chevaliers, et de degré
en degré. Et me souviens que le roy d'armes se vint
mectre en la basse forme, à l'endroit du tableau du
conte de Fribourg, qui estoit des chevaliers trespassez,
et dist : c Je vois à l'offerande pour le bon chevalier
c le conte de Fribourg, dont Dieu vuille avoir l'ame ! »
Et pour luy alla le roy d'armes à l'offerande. Et ainsi
se continua la cerimonie, que en lieu d'ung absent un
chevalier de l'ordre, son procureur, alloit à l'offerande
pour luy, et pour les trespassez alloit à l'offerande le
roy d'armes de la Thoison d'or.
L'offerande achevée et faicte, l'evesque de Verdun*,
qui deppuys fut chancellier de l'ordre, fit ung sermon
où fut ramentue la cause de la fondacion d'iceUuy noble
ordre, et dont l'intencion singulière fut pour le remède
et l'ayde de l'Église et de la saincte foy chrestienne, et
aussi ce que les chevaliers debvoient et [en quoy ils]
estoient obligés envers Dieu et la chose publique plus
que ceubc de moindre estât, de l'amour et union qui
debvoit estre en euhc, de la loyaulté qu'ilz debvoient
porter à leur chief et leur chief à eulx, et l'ung envers
l'aultre, et moult d'aultres belles et notables choses,
qui trop longues me seroient à escripre. Et, la messe
i. Guillaume Fillastre.
HÉMOIRBS d'olivier DE LA MARCHE. 93
célébrée, les chevaliers s'en retournarent comme ilz
estoient venus et se retirarent en leur chambre de
conseil, et tandis fut le disner apresté. Et là fut dressée
une moult grande table toute couverte et adossée
d'ung velours noir broudé de fiisilz et des armes du
duc de Bourgoingne, moult richement, et au senestre
cousté avoit une plus basse table, qui fut ordonnée
pour les quatre officiers de la Thoison. Le disner prest,
les chevaliers revindrent, et lavèrent les deux ducz
ensemble, et se seit le duc de Bourgoingne au mellieu
de la table, et à son dextre lez^ le duc d'Orléans, et au
senestre le seigneur de Santés, et se seirent les aultres
chevaliers par ordre. Les deux ducz furent serviz à
couvert, diascun à par soy, et pareillement furent
serviz tous les chevaliers, chascun son plat et son ser-
vice à part, et furent moult grandement serviz de vins
et de viandes. Et à la basse table se seit le chancelier,
le trésorier, le greffier et le roy d'armes, qui pareil-
lement furent serviz, et chascun à par eulx, comme
les chevaliers. Longuement dura le disné et le ser-
vice» Là jouarent et sonnarent menestriers et trom-
pettes, et heraulx eurent grans dons et criarent
largesse. Et, tables levées, furent les espices appour-
tées, et fiirent les princes et les chevaliers serviz
d'espices et de vins, et puis se retraïrent les chevaliers
en le\irs chambres; et, sur le point de trois heures,
revindrent vestuz de robes et longs manteaulx noirs,
et chascun le collier de l'ordre au col, et les quatre
officiers furent vestuz de mesme, montarent à cheval
en l'ordre accoustumée et allèrent à l'église ouyr
1. Lu, côté.
94 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
vespres des mors et prier pour les trespassez ; et le
lendemain furent à la grant messe et furent à Toffe-
rande comme le jour devant, et, après Tofferande, le
greffier de la Thoison nomma tous les chevaliers tres-
passez qui oneques portarent Tordre de la Thoison,
les reconunandant aux chevaliers, leurs frères, pour
prier pour eux. Le service achevé, s'en retoumarent
les dievaliers et fut le disné préparé, et furent les
ducz d'Orléans et de Bourgoingne et le conte de Ghar-
rolois à une table, et fut le duc d'Orléans assis au des-
sus, et luy fit tousjours le duc de Bourgoingne moult
grant honneur. Les aultres chevaliers furent assiz aux
aultres tables, et plusieurs chevaliers, orateurs et
embassadeurs de divers royaulmes et pays avecques
eulx, et là fut assis messire Jehan de Bonniface,
chevalier arragonnois^, à qui Jaquet de Lalain avoit
touchié Temprinse, et dont les armes se debvoient
faire en celle sepmaine. Le disner faict, se retrahirent
les chevaliers en la chambre de leur conclave, et là
n'entra nul, s'il n'estoit chevalier pourtant l'ordre, et
les quatre officiers dessus nommez. Par deux jours
furent les chevaliers assemblez, et le deuxiesme jour,
Thoison d'or demanda après le seigneur de la Vere,
ung moult puissant et notable chevalier zeellandois, du
nom et des armes de Bourselle', et qui, par sa grant
i. Le Livre des faits de Jacques de Lalaing dit : c un chevalier
natif du royaume de Sicile » {Œuvres de Georges Ghastellain, t. Vm,
p. 69, 208, édit. Kervyn de Lettenhove). Mais, d'après le môme
chroniqueur, il était t de Thostel d'Alphonse, roi d'Aragon. » —
Ailleurs (v. ci-devant, p. 81) Olivier de la Marche le fait venir du
royaume de Gastille.
2. Henri de Borselle, seigneur de la Vère, dont le fils Wolfart,
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 95
oonduicte et renommée par la mer, avoit eu la fille du
Roy d'Escoce, seur germainne de madame la daulphine,
dont cy dessus est faicte mencion, et Tavoit mariée à
son filz le conte de Boucquam. Et demanda semblable-
ment après le seigneur et ber d'Âuxi, le chevalier avant
nonuné, qui gouvernoit et nourrissoit le conte de
Gharrolois. Tant les quist le roy d'armes qu'ilz vindrent
au conclave, et, quant ilz partirent dehors, ilz avoyent
le collier de la Thoison d'or au col, et dit chascun que
bonne élection avoit esté faicte des deux chevaliers.
Âultres furent esleuz^, à qui la Thoison fut portée,
dont je n'ay souvenance, et nommeement le duc Jehan
de Bretaigne, qui receut l'ordre moult aggreablement,
et fit de grans dons au roy d'armes qui la luy porta ^.
Et ainsi se départit icelle feste^, et, comme dit est
dessus, force m'a contrainct d'escripre celluy noble
estât pour une fois, pour délecter les lisans qui verront
mes Mémoires cy après, si à veoir et à sçavoir les
comte de Boacquam, épousa en premières noces Marie Stuart,
fille de Jacques !«', roi d'Ecosse.
4. Les chevaliers élus au chapitre de Gand furent, d'après le
ms. Bihl. nat. n» 5046, Alphonse, roi d'Aragon, Frank de Bor-
selle, Regnault, seigneur de Brederode et de Viane, Henri de Bor-
selle, seigneur de la Vère, Jean, seigneur et ber d'Auxy, et le sei-
gneur de Humières. Les mômes dans GoUut, col. 1092 et 1093.
2. Olivier de la Marche fait ici une confusion et commet une
erreur. Jean V, duc de Bretagne, mort depuis 1442, avait été élu
chevalier de la Toison d'or au dixième chapitre tenu à Saint-
Orner à la Saint-André 1440. V. Monstrelet, ch. ccliii, t. V, p. 444,
et le ms. Bibl. nat. n* 5046. En 1445, le collier fut offert à son
fils le duc François I*' et au comte de Saint-Pol, qui le refusèrent.
(Reififenberg, Histoire de la Toison d*Or, p. 28.)
3. Cest au chapitre de Gand qu'il fut décidé que les fêtes de la
Toison d'or auraient désormais lieu le 2 mai et tous les trois ans
(ms. n* 5046).
96 BféMomES d'olivier de la marche.
cerimonies passées, par eulx non veues, et où je ne
plains le travail, si non en tant que ne le sçay faire
ou y atteindre selon mon désir et a£fection.
CHAPITRE XVI.
Comment messire Jaques de Lalain et messire Jehan de
Bonniface firent armes à fié et à cheval devant le
duc de Bourgongne.
Après le faict de la noble feste de la Thoison passée,
les armes emprinses par messire Jehan de Bonniface^,
et touchées et accordées par Jaques de Lalain, furent
mises au sambedy suyvant^. Et furent les lices prépa-
rées sur le marché de .la Vieserye', en la ville de
Gand, et fut la maison du juge devant les maisons où
se vendent les vielz habitz, ainsi que au mellieu dudit
marché; et celluy jour, ainsi qu'à une heure après
midy, vindrent les ducz d'Orléans^ et de Boui^oingne,
le conte de Gharrolois et toute la seigneurie en la
maison qui, pour le juge, fut noblement parée; et
print le duc de Bourgoingne le blanc baston, comme
juge, et tantost veindrent les huict honunes d'armes
4 . V. le Livre des faits de Jacques de Lalaing, ch. xvn et xvni,
t. Vin, p. 73 et suiv. On y trouvera, p. 79, c les chapitres des
armes à cheval de Messire Jehan de Boniface i et, p. 8i, ceux
« des armes à pied, • datés du i» avril 1445.
2. Le mercredi 15 décembre 1445. Voy. ci-devant, p. 81, note 4,
et p. 82, note 1.
3. Ou Marché du Vendredi, Vrydach Mart, le principal marché
de Gand.
4. Charles, duc d'Orléans, sorti de prison en 1440.
kfHOIRES d'OLTVISR DE LA MARCHE. 97
qui furent ordonnez pour estre gardes ; et ne demoura
guieres que ledit messire Jehan- de Bonniface entra
par le coaté de son pavillon^, qui fut du costé tirant à
la rivière de TEscault , et estoit le chevalier en une
courte robe noyre, et sur unes chausses d'escarlate
portoit son emprinse à sa jambe senestre, et, après sa
presentadon faicte, se retraïct en son pavillon pour
soy armer ; et fut ledit pavillon de soye blanche et
verde, et par dessus avoit ung blason des armes du
chevalier, timbrez d'une dame tenant un dart en sa
main , et par dessus avoit en escript : c Qui a belle
dame, garde la bien. » DeTaultre part, du costé tirant
à la porte de Sainot Bavon, entra Jaques de Lalain,
armé de toutes armes, le bassinet en teste, la visière
levée, et estoit paré de sa cotte d'armes, qui furent
les pleines armes de Lalain^, et portoit les lambeaulx,
comme fils aisné de la maison. Il fut noblement
accompaigné, et sur tous le tenoient de près messire
Symon de Lalain, son oncle, et Hervé de Meriadec,
ung escuyer breton, moult bon corps, saige et adextré
en armes. Ledit Jaques seoit sur ung cheval couvert
de ses armes, et descendit à pied et niarcha jusques
devant le duc, se seignant de sa bannerolle. Il estoit
graut et droit et avoit le visaige beau, fraiz et bien
coulouré, et povoit avoir d'eaige vingt quatre ans. Il
avoit espée ceincte et marchoit par moult bonne façon.
Et, après sa présentation faicte, ledit Jaques se mit à
genoulx et requist au duc, son souverain seigneur et
i. Jean de Boniface avait pour parrains ou conseils deux che-
valiers désignés par le duc, et dont Tun était Gilbert de Lannoy,
le célèbre voyageur (Livre des faits, etc., p. 83).
2. De gueules à six macles ou losanges d'argent,
II 7
98 lOÊMOIRES d'OUVIBR DE LA BfARGRB.
maistre, au nom de Dieu et de sainct George, cheva-
lerie. Descendit le duc de son hourd en la lice, et
Jaques tira son espée, baisa la poignée et la bailla au
duc ^ qui le fit chevalier, et ferit si grand cop le duc,
en baillant l'accolée, que le cop fut ouy de tous ceulx
qui furent presens, ou de la pluspart, et puis remonta
en sa place, et le nouveau chevalier se retralct en son
pavillon et furent faictz les crys accoustumez. Et se
retrait chascun de la lice, sinon ceux qui demeurer y
dévoient. Et ne demeura guieres que messire Jehan
de Bonniface saillit hors de son pavillon, sa cotte
d'armes au doz, bassinet en la teste, et sa visière close.
U pourtoit à son senestre costé une dague assez longue
et tenoit en sa main senestre une hache très bonne, à
dague dessus et dessoubz, et avec ce un targon d'as-
sier, et en sa main dextre tenoit un long dart, ligier
à la mode d'Ëspaigne. Et d'aultre part saillit hors de
son pavillon messire Jaques de Lalain, le nouveau
chevalier, lequel d'oires en avant je nommeray du
nom de chevalier, comme il appertient. Ledit messire
Jaques avoit fait desclouer et oster la visière de son
bassinet, et avoit à manière d'une baviere trouée,
qui lui couvroit le visaige jusques au nez. U avoit
l'espée ceincte, dont il fut chevalier, et me semble
qu'il ne portoit point de dague. U avoit en sa main
senestre une targe d'assier et une longue hache, fort
poinctue dessoubs et dessus, et en sa main dextre
portoit une grosse espée pesante, que l'on nomme ung
1. V. le Livre des faits de Jacques de Lalaing, p. 87. En donnant
Taccolade à Jacques, le duc lui dit : a Bon chevalier puissiez-vous
estre, au nom de Dieu, de Nostre-Dame et de Monseigneur Saint-
Georges. 1
MÉMOIRES d'OUVSBR DE LA MARCHE. 99
estoc, et la poincte hault, à contrepoix, pour en faire
gect. Et ainsi marchèrent les akvaliers l'ung contre
l'autre , et gecta ledit messire Jehan de Bonniface le
premier, et ferit de plain gect dedans la targe de son
compaignon. Mais rien ne l'empira, et messire Jaques
gecta son espée et passa assez près de la teste de son
compaignon, et, le gect passé, les chevaliers s'appro-
dierent Tung de Taultre et se gecterent les targes
d'assier au devant de leurs marches pour cuyder chas-
cwd empescher et nuyre à son compaignon, et puis se
coururent sus aux haches moult asprement. Messire
Jehan de Bonniface feroit de la teste de sa hache et
feroit hault après le visaige dont il veoit le plus nud et
descouvert, et messire Jaques, qui fut beaucoup plus
hauh, rabattoit froidement, de la quehue de sa hache,
les coups de son compaignon, et, en rabatant, par
deux fois luy fit perdre sa hache de la main dextre ; et
messire Jaques gecta le bout d'embas de son baston,
par deux ou trois fois, après la visière du bassinet de
son adversaire, et si souvent le continua qu'il Tenferra
en la visière, et ne tint la prinse se peu non, car la
4iigue nvmpit, pourquoy ne vint aultre destourbier. Et
quant Bonniface congnut la froideur de son compai-
gnon, il adventura vigoureusement le surplus, et, en
marchant près, il habandonna sa hache et prit la hache
de messire Jaques par le bout d'embas, de sa main
senestre, et de la dextre main il tira sa dague et
haulsalamain dextre comme s'il contendist^ après le
visaige -^e messire Jaques. Messire Jaques se couvrit
1. D'après le Livre des faits de Jacques de lalaing, Jean de Boni-
ftice c cuidoit prendre messire Jacques par sa visière ; » mais il
ne le put t approcher. » ., ,•
.* •-
-■*•*
100 nâMonuss d'olivier de la marche.
prestement d'ung grant desmarche et tira sa hache
hors de la main du chevalier, et sur ce point le juge
gecta son baston ^ et se mirent les gardes entre deux,
et furent les chevaliers amenez devant le duc, ofiPrant
chascun de parachever, se faulte y avoit. Le duc fut
content d'eulx^, mais il ne les fit point toucher
ensemble, pour ce que les armes de cheval n'estoient
point achevées. [Si] partirent tous deux ^ à une fois hors
de la lice, chascun à son bout, et tira chascun à son plai-
sir ; et, quant à messire Jaques, il fte tira tout armé *à
la prouchaine église de son logis, et là moult dévote-
ment rendit grâces à Dieu, et se monstra devant, lors
et depuis, moult bon et dévot catholicque ; et les deux
ducz se retirarent chascun en son hostel.
Le lundy^ suyvanl, qui fut le dix huictiesme jour
d'icelluy mois, les deux ducz revindrent en la lice pour
voir les armes de cheval des deux chevaliers, et
prindrent la maison du juge ; et au mellieu de la lice
avoit une toille pour conduire les chevaulx, pour les
courses de lances qu'ilz debvoient accomplir ; et se
1. La môme chronique rapporte qae le duc de Boufgogae jelA
son bâton à la prière du duc d'Orléans.
2. V. dans le Livre des faits, p. 88 de l'édit. Kervyn de LeU
tenhove, le discours que Philippe le Bon tint aux deux combat-
tants.
3. Boniface à pied et Lalaing à cheval (ibid,),
4. « Samedi. » Le lundi 20 ou le samedi 18 décembre. — Il y
a ici une contradiction entre le récit d'Olivier de la Marche et
celui de l'auteur du Livre des faits. D'après le premier, les armes
à pied auraient précédé les armes à cheval des deux jout^ni tan-
dis que, selon le second , p. 85, elles auraient été accomplies le
lendemain des autres, c'est-à-dire le jeudi 16. Mais, pour le
détail des faits, Olivier qui a assisté à la joute semble mériter
plus de confiance.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 101
présenta le premier messire Jehan de Bonniface, armé
et monté comme il appertenoit. Son cheval estoit cou-
vert d'ung drap damas blanc et verd en escartelure,
et sur son armet «foit le bras d'une dame tenant ung
grant volet. Et seoit moult bien à cheval, et fit apport
ter après luy deux lances ferrées qu'il présenta au
juge, dont l'une fut ferrée d'un fert bel et bon et com-
mung pour la guerre, et celuy luy fut acordé ; et l'aultre
fut ung fer à quatre pointes fort closes, et celuy luy
iutdeffendu, et luy fut dit qu'il n'estoit pas commung
à faire armes, ne passable devant juge ne en champ
clos. Et ne demoura guieres que messire Jaques de
Lalain se présenta armé de toutes armes, fors que de
la teste, sur laquelle il portoit ung chapperon de bour-
relet d'escarlate moult bien decoppé et qui bien luy
seoit, selon l'habillement de lors. Son cheval estoit
couvert de drap damas gris, broudé de gros estocz
jectans flamme de feu, et de sa lettre, qui fut un K,
qui est une lettre hors du nombre des aultres. Et après
luy venoient quatre chevaulx couverts de velours noir
chargé d'orfavrerie dorée et blanche, moult richement ;
ei avoiept lesditz chevaulx champfrains d'argent,
dont yssoit une longue corne tenant au front, à manière
de licorne, et furent icelles tortivées d'or et d'argent ;
et les paiges qui seoient dessus furent vestuz de drap
damas gris, broudé des devises et lettres semblables
de la houssure dont estoit couvert le cheval dudit
messire Jaques ; et avoient petitz chapperons, à bour-
reletz d'escarlatte , lesditz paiges sur leurs testes.
Ledit messire Jaques entra en la licé, soy seignant et
recommandant de sa bannerolle moult catholicque-
ment, et estoit fort accompaigné de princes et de plu-
102 BiéMOmES d'oliwr de la marche.
sieurs grans seigneurs de son lignaige; et si fit sa
presentacion^t furent sesr lances présentées et baîliées
au mareschaly et d'aultre part celles du chevalier espai-
gnol, pour les mectre à une mesure. Les crys et
ordonnances furent faictz. Les chevaliers s'armèrent
et prepararent et leur furent les lances baillées, et,
pour abréger mon escript de ce qui advint des trois
ou des quatre premières courses, messire Jaques de
Lalain estoit armé de plusieurs rondelles, l'une sur
la main, Taultre sur le coude du bras de la bride et
l'aultre tenant au grant gardebras, à manière d'escu ;
et ledit de Bonniface estoit ung bon coureur de lance
et seur, et ne failloit point de trouver Tune d'icelles
rondelles et gaignoit bien trois dois de longueur de
lance, en faisant icelles atteintes, parquoy messire
Jaques ne povoit atteindre. Si fut conseillé de faire
oster icelles rondelles, et puis recommencèrent leurs
armes, et du premier coup rompirent les deux cheva-
liers leurs lances, qui fut la cinquiesme, et^ la sixiesme
ilz croisarent trop. La septiesme, ledit de Bonniface
aggrava le fer de sa lance. La huictiesme, firent tous
deux très dure atteinte Tung sur l'autre. La neuviesme,
Bonniface rompit sa lance. La dixiesme, messire
Jaques rompit sa lance. L'onziesme et la douziesme
ne firent point d'atteinte. La treiziesme, Bonniface fit
une très dure atteinte. La quatorziesme, Bonniface fit
une dure atteinte et désarma^ ledit messire Jaques du
grant gardebras. Si fut rearmé, et tandis ledit Bon-
niface faisoit regarder son cheval, et avoient oeulx qui
i. c A la... » et de même aux phrases suivantes.
2. c £t à la quatorzième aussi, et desarma. »
MÉMOIRES D^CHilYIER DE LA MARCHE. 103
le servoyent une coustume que, à chascuoe course cai
bien souvent, Ton nettoyoit du curetei les quatre piedz
de son cheval. Si commencèrent pour la quinziesme
fois, et roikipit measire Jaques sa lance, et Bonniface
aggrava la poincte du fert de la sienne. La seiziesme,
Bonniface fit atteinte. La dix septiesme, atteîndirent
tous daix, et fauça de ce coup messire Jaques de
Lalain le bord du gardebras de son compaignon. La
dix huictiesme, Bonniface rompit sa lance par la poi-
gnée. La dix neuviesme, firent tous deux atteinte en
croisée. La vingtiesme, ne firent point d'atteinte. La
vingt ugniesme, rompirent leurs lances, et de ce cop
fut Bonniface desarmé du petit gardebras de la lance.
Tost fut rearmé, et de la vingt deuxiesme course,
Bonniface fit attainte. De la vingt troisiesme, Bonni-
face rompit sa lance. De la vingt quatriesme, Bonni-
face fit une très dure attainte, et messire Jaques
aggreva le fer de sa lance plus d'ung doit. La vingt
cinquiesme, messire Jaques rompit sa lance, et Bon-
niface fit une très dure attainte près de la lumière du
heaulme. La vingt sixiesme, faillirent tous deux, et la
vingt septiesme, se rencontrèrent tous les deux cheva-
liers si durement, que tous deux aggravèrent et rom-
pirent les fers de leurs lances. Ainsi advint que à celle
course le duc les fit prendre et admener devant luy,
et leur dist que le jour leur failloit de lumière , et, à
la vérité, il estoit très tart, et que jà soit que les
lances n'estoient rompues, ordonnées à rompre par
les chappitres, ne les armes accomplies, touteffois tous
deux avoient si bien et si chevaleureusement besongné
qu'il tenoit les armes pour accomplies, et qu'il leur
prioit qu'ilz fussent contens. Sur quoy très humble-
loi ifÉMomES d'olivier de la marche.
ment merciarent le duc, et par commandement tou-
chèrent ensemble et se partirent de la lice comme
frères S et ainsi furent icelles armes achevées, au
grant honneur de toutes les deux parties; car ledit
messire Jaques fit ung moult bel et honnorable com-
mencement de chevalerie, et persévéra si largement en
accroissement de loz et de bruit, que de son temps il
n'a point esté plus grant exercite de chevalier, de
luy, en toutes vertueuses œuvres ; et quant audit de
Bonniface, il se monstra l'ung des bons coureurs de
lance qui ait esté de nostre temps, et fut le troisiesme
de la maison du duc de Millan, à qui j'ay veu faire
armes ; et disoit on que le duc de Millan avoit tous-
jours cent lances especiales, dont des trois que je veiz
le premier fut Jaques de Yisque, conte de Sainct
Martin, le second fut Galiot de Baltasin, et le tiers fut
messire Jehan de Bonniface dessusdit, lequel, à la
vérité, povoit bien estre tenu et réputé pour une
bonne lance.
CHAPITRE XVII.
Comment messire Jaques de Lalainfit armes en Escoce;
et de plusieurs autres particularités en la maison de
Bourgongne.
Et quant messire Jaques veit qu'il ne trouveroit
plus à besoingner par delà, il s'en revint ' et trouva
1. Jacques de Lalaing fit un « moult beau don » à Jehan de
Boniface et le festoya. {Livre des faits de Jacques de Lalaing, t. VIU,
p. 89.)
2. 01. de la Marche ne suit pas Jacques de Lalaing dans ses
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 105
le bon duc de Bourgoingne en sa ville de l'Isle, j(|iii le
reoeut moult liement et de grant cueur. Mais il n'atar-
gea guieres qu'il print congié du duc, et par mer se
tira au royaulme d'Escoce. Et l'accompagna messire
Symon de Lalain, son oncle, et Hervé de Meriadec et
plusieurs aultres gens de bien. Et, ad ce que j'entendy,
messire Jaques Duglas, frère du conte DuglasS et ledit
messire Jaques de Lalain avoyent anciennement assenti
du vouUoir l'ung de l'aultre, et se queroient et reque-
roient l'ung l'aultre pour s'entre rencontrer, et tant
fist ledit messire Jaques Duglas que la bataille fut
accordée par le Roy* entre luy et messire Jaques de
Lalain. Mais la matière creut et multiplia tellement
que une bataille à outrance fut conclue, de trois nobles
hommes escossois à l'encontre de messire Simon de
Lalain, de messire Jaques de Lalain et de Hervé de
Heriadet, et se devoyent faire icelles armes à une fois
devant le Roy d'Escosse^. Et quant vint le jour de la
bataille, le Roy les receut en lices closes moult hon-
Dorablement, et combien que je ne veisse point icelles
courses chevaleresques et aventureuses en France, en Navarre, en
Espagne, en Portugal, minutieusement décrites par Fauteur du
Livre des faits de Jacques de Lalaing, ch. xxi et suiv., t. VIII,
p. 89 et suiv., édit. Kervyn. Quant à ses armes en Ecosse, ici
décrites, v. ce môme Livre, ch. xlii à xlv. Ce fut ie héraut Gha-
rolais qui fut chargé par Lalaing d'aller porter un défi à James
Douglas, et qui lui rapporta la réponse de celui-ci à TEcluse d'où
Lalaing, qui l'y attendait avec le duc, s'emharqua pour l'Ecosse en
décembre 1448.
i. William, comte de Douglas, frère aîné de Jacques.
2. Jacques Stuart, deuxième du nom.
3. Le combat eut lieu le 25 février 1449, à Sterling-Castle, où
Ton voit encore la trace des travaux exécutés pour le champ clos.
(Note de M. de Beaucourt, Mathieu d'Ëscouchy, 1. 1, p. 149.)
108 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
chiiient et se pressarent de si près que de tous
leurs bastoDS n'en demoura nuls, ne à Fung ne à
Taultre, fors une dague que tenoit l'Esoossois ; et ledit
messire Jaques le tenoit par le bras, près de la main
dont il tenoit ladict^ dague, de si court que FEscosMis
ne se povoit ayder de sa dague, et le tenoit de Faultre
main par dessoubz les aisselles, tellement qu'ilz se
tournoioient Fung Faultre parmi la lice à force de bras,
et dura longuement. Messire Symon de Lalain et le
chevalier escossois furent deux puissans chevaliers et
n'estoient tous deux guieres duitz de soubtiveté de
jeu de hache, et, conmie deux chevalliers vaillans et
hardis, se queroient Fung Faultre et se trouvoient si
souvent, qu'en peu d'heure ilz empirèrent les visières
de leurs bassinetz, et leurs bastons et leurs harnois,
des coups qu'ilz avoient donnez et receuz, et per-
doient peu de terre Fung sur Faultre. De Faultre part
aborda Hervé de Meriadet, et vint FEscossois poiir
atteindre ledit de Meriadet de poux de lance; mais
Meriadet détourna le 0op de la quehue de sa hache,
tellement que la lance cheut à FEscossois hors des
mains, et le poursuyvit Meriadet si asprement, qu'a-
vant que FEscossois eust destroussé sa hache, il entra
dedens luy, et d'une attrappe le porta par terre, et
desmarcha ledit de Meriadet pour laisser relever
FEscossois, qui fut viste, ligier et de grant couraige,
et se leva vistement et courut sus audit de Meriadet
pour la seconde fois, et Meriadet, qui fut honune, [et]
Fung des à redoubter escuyers de son temps, de force
et de legiereté, froit et adextre en arme» et en luytte,
receut FEscossois froidement et de grant aguet, et
tost après fit une entrée sur FEscossois, et de celle
BfÉMOIRES d'olivier DB LA MilRCafe^ 109
entrée luy donna si grand cop qu'il le porta par terre
de cop de hache, et prestement se cuyda l'Ëscossois
relever. Mais Meriadet donna de la palme et du
genoui contre le derrière de l'Ëscossois, et de rechief
le fittxheoir à bouchon contre le saUon, et nonobstant
la requeste que leur requist^ messire Jaques de Lalain,
ledit Meriadet, voyant la luytte des deux chevaliers,
marcha pour ayder ledit messire Jaques ; mais le Roy
d'Ëscosse gecta son baston et furent despartiz ledit
Meriadet franc en sa bataille pour secourir ses corn-
paignons à son plaisir. Et combien que ce soit contre
mon ordre conmiencé, et que j'escriptz ceste bataille
sans l'avoir personnellement veue, je l'escriptz^ à la
venté, par le rapport d'Ëscossois et de ceulx de nostre
party, et si le puis rementevoir sans mesprendre, car
je veiz charger audit mesaîre Jaques l'emprinse dont
celle belle adventure et aultres sont advenues.
Messire Jaques de Lalain et ses compaignons retour-
naient par Angleterre, et là pourta ledit messire
Jaques son emprinse à la court, devant la personne
du RoyHenry^ et parmy le royaulme, et dont le conseil
ne se contenta poinct, disant que ce n'estoit pas la
coustume du royaulme que nul estrangier ou privé
pourtast ou levast enseigne ou emprinse d'armes,
sans premier ^obtenir congié et licence du Roy ou de
son connestable^. Ce fut dit et remonstré audit
1. c Que luy eust faicte. »
2. c Neantmoios. »
3. BsQri YI.
4. D'après un.aatre chroniqueur, Jacques de Lalaing et ses
compagnons fureflt « très petitement reçus » à la cour d'Angle-
terre. (Livre des faits de Jacques de Lalaing, t. VIII, p. 180, édit.
Kervyn de Lettenhove.)
110 MÉHomES d'olivier de la marche.
mesure Jaques par moyens. Suit quoy il respondit
qu'il estoit aucunement contrainct à ce faire peur rai-
son de ce que, par veu et par commandement, il aaFùH
emprins de porter icelle emprinse par la pluspart des
royaulmes chrestifns, et se ainsi advenoit qu'en
demandant congié à cfaascun Roy et à chascun royaulme,
avant porter ladicte emprinse, on le luy refusast, en
ce cas il ne pourroit son emprinse ne ce qui luy est
conmiandé fournir ne achever, et pourroit, par le
reffuz, désobéir à telle personne qu'il aymeroit mieulx
mectre tout le demeurant du monde en murmure
contre luy. Geste response contenta fort les gens de
bien et plusieurs non. Finablement partirent les trois
compaignons de la court du Roy, sans ce que audit
messire Jaques iîist ouffert aucung allégement en son
emprinse, et s'en revindrent à Sandewic^ pour rentrer
en mer et revenir es pays du duc de Bourgomgne.
Mais ung escuyer anglois nommé Thomas Que', qui
venoit de Galles, et n'estoit pas à court du temps i|ue
y iîit messire Jaques, eksceut' qu'il avoit porté emprinse
au royaulme d'Angleterre, sans estre levée ne touchiée,
fust par congié du Roy ou aultrement, de grant et
de noble vouloir, à toute diligence, vint après ledit
messire Jaques et le trouva desjà en son naviere prest
pour faire voille, et vint, à ung petit bot, aborder au
1. Sandwich. D'après le Livre des faits, au contraire, ils s'em-
barquèrent à € Gravesans. i
2. Thomas Keith ? Le Livre des faits ne parle pas de ce défi,
mais il raconte qu'après leur arrivée à la cour ducale, Jeicqim de
Lalaing et ses compagnons apprirent le départ de Técuyer gallois
d'Angleterre pour a faire armes à rencontre de lifbssire Jacques. »
(Gh. XL7I, t. Vm, p. 181.)
3. c Sachant. »
MÉMOIRES d'OUYIER DE La' MARCHE. 141
naviere, et fit dire audit messire Jaques que jà à Dieu
ne pleust que ung si noble et tant renommé chevalier
comme luy se partist du royaulme d'Angleterre, sans
avoir allégeance de son désir, et qu'il venoit là pour
touchier à son emprinse et luy prioit qu'il luy laissast
aes chappitres, et il luy promectoit que, dedans six
sepmaines après, il passeroit la mer, et, en la présence
et soubs le jugement du duc de Bourgoingne, il accom-
pliroit audit messire Jaques, à l'ayde de Dieu, le
contenu de ses chappitres. Finablement ledit Thomas
toucha l'empriose et luy furent les chappitres baillez,
dont il s'aquicta honnorablement, comme l'on verra
cy après; et ledit messire Jaques fit tirer les ancres
et faire voille, et vindrent descendre à l'Ëscluse ^ et
trouvèrent le duc à Bruges, qui les receut en bonne
duere.
En ce temps, ou à peu près, mourut à Brucelles
madame Katherine de France, contesse de Gharrolois^,
i. L'Éclase était port de mer au xv* siècle, comme Thérouamie,
Saint-Omer et Bmges l'étaient encore au xii«. (Schayes, Les Pays^
Bas avant et pendant la domination romaine. V. aussi Guspian.,
p. 487.)
2. Catherine de France moamt le 28 juillet 4446, à Tàge de
18 ans. — c A Messire Nicaise du Puis, conseillier et premier
chappelain de la chappelle de Monseigneur, la somme de 229 livres
dix solz du pris de quarante gros monnoye de Flandres la livre,
que le receveur général lui a paie comptant pour le fait du ser-
vice, enterrement et obseque de feue Madame la comtesse de Ghar-
lolois, cuy Dieu pardoint, faite en Téglise Sainte-Goulle en la
ville de Bruxelles, le samedy vp jour d'aoust Tan MGGGGXLVI. . . •
On y compte 600 messes à deuï sous la messe, iOO livres d'au-
mônes, 20 livres aux religieux Garmes et Gordeliers qui ont veillé
le corps; 416 sols aux ensevelisseuses; 24 sols aux chapelains de
Bainte-Gudnle; 24 livres pour la sonnerie des cloches de toutes
les églises de Bnixelles; 60 sols pour trois cents bottes d'estraîn à
114 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
et si bien deffendit et luy et sa ville qu'il en partit à
son honneur, et soubstint grant assault et s'y porta
cfaevaleureusement ; et le duc de Bourgoiogne saichant
son nepveu de Gleves en tel dangier, et que le père,
qui vivoit, n'estoit pas homme pour donner à son filz
grant confort, fit une armée conduicte par monseigneur
Loys de Sainct Pol et monseigneur le bastard de Bout*
goingne, en intencion de lever le siégea Mais le viel
duc de Gleves fit rompre les pontz et les passaiges par
son pays, affin que ladicte armée n'y entrast, et si
bien en print, et le josne duc de Gleves soubstint
celle guerre si chevaleureusement, que l'arcevesque de
Goulongne en ramena ses gens et habandonna son
siège, et ainsi fut celle guerre achevée.
En celluy mesme temps, monseigneur Charles de
Valois, duc d'Orléans, se tira en Bourgoingne et fit
une armée pour envoyer en haste en Piedmont. Par le
consentement du duc de Boui^oingne, Jehan de Gha-
lon^, seigneur d'Arguel, qui avoit espousé la nièce
i. Le comte de Saint-Pol avait avec lui 600 hommes d'armes
et gens de trait, qui furent passés en montre à Solesmes en Hainaut,
le 27 juillet 1447, par Bauduin (alias Baudot) de Noyelle. Chacun
des hommes d'armes recevait 15 fr. de paie par mois et le comte
de Saint-Pol 600 fr. Quant au bâtard de Bourgogne, il avait
55 hommes d'armes ou de trait, payés 12 fr. par mois. (Mande-
ment de Philippe le Bon du 19 novembre 1447 pour paiement,
4« compte de Martin Comille, 1447, aux Archives du Nord, B 1994.)
Voir aussi supra, p. 48, la noté, où il est question d'un autre
contingent d'hommes d'armes bourguignons, nlis également sous
les ordres du bâtard Gornille en prévision d'une attaque contre le
Luxembourg, et enfin, dans Math. d'Escouchy, le chap. xv, 1. 1,
p. 99 et suiv., qui est tout entier consacré à cet épisode.
2. Non pas Jean, mais Guillaume de Ghalon, alors seigneur
d'Arguel, prince d'Orange en 1463, marié, comme on Ta vu précé-
demment, à Catherine de Bretagne, nièce du duc d'Orléans.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 115
dudit duc d'Orléans, leva aucungs Bourguignons, et
fut son lieutenant Philebert de Yauldrey, moult vail-
lant et diligent escuyer bourguignon, et dont dessus
est faicte mencion en la guerre de Luoembourg ; et fit
venir le duc d'Orléans la duchesse, sa femme, en Bour*
goingne, laquelle estoit seur du duc de Gleves et niepce
du duc de Bourgoingne, et fille de sa seur, conune
dessus est dit, et luy donna le pays six mille francs ^
pour une fois, et fit au pays moult grant chiere ; et de
ce tenqps je feiz ung tour en Boui^ôingne, de la grâce
du duc d'Orléans qui me fist et monstra moult grant
privaulté, et ce à cause qu'il estoit moult bon rethori-
cien, et se delectoit tant en ses faictz comme en faictz
d'aultruy ; et certes en celluy temps et en mon josne
advenir, c'estoit mon principal passetemps, et persis-
toye de josnesse par oysiveté et loisir et par la bien
heurée paix qui estoit universelle es pays du duc, mon
souverain seigneur et maistre. Et quant l'armée du
duc d'Orléans, que leva et conduisit le seigneur d'Âr-
guel, (ut apprestée, ilztirarent en la conté d'Ast^, et
depuis entrarent plus avant en pays et coururent la
i. En juin 1447, Philippe le Bon obtint de ses pays de Bour^
gogne, terres, élections et comtés annexés, une aide de 11,162 1. t.,
dans laquelle le duché proprement dit fut, en effet, compris pour
une somme de 6,000 fr. ; mais aucune partie de cette somme ne
fut payée au duc d'Orléans, l'aide tout entière ayant été accordée,
sans autre désignation spéciale, <c pour convertir ou fait de la
guerre et autres affaires d'iceulx pays, i (Archives de la Géte-
d'Or, B 1702, compte rendu par Jean de Visen, receveur général
de Bourgogne et des aides.) La Marche doit Tavoir confondue avec
une autre aide, qui fut levée en 1449 au profit du duc d'Orléans et
dont il sera question plus loin, chap. xxi.
2. Le comté d'Asti, dont le duc d'Orléans s'empara sans pou-
voir pousser plus loin sa conquête.
118 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
lier, josne et vertueux Roy, et fut celluy qui avoit la
moitié du visaige rouge. Et l'envoya le duc en Escosse
par mer, moult richement et noblement accompaignée
de chevaliers, de dames et de nobles hommes ^ Et en
ce temps le bon duc et la duchesse, de leur grâce, me
misrent et ordonnarent en estât d'escuyer tranchant,
avecques monseigneur le conte de Gharrolois, leur seul
filz, et à présent mon souverain seigneur et maistre.
CHAPITRE XVUl.
Du pas de la Pèlerine ^ tenu par le seigneur de Eau-
bourdin ; et des armes faictes entre le seigneur de
Lalain et un Anglois, devant le du^ de Bourgongne.
Et au temps dessusdit, messire Jehan, bastard de
Sainct Pol, seigneur de Haulbourdin, qui fut de son
temps ung mpult chevaleureux chevalier, tint un pas
pour faire armes près de Sainct Omer, le terme de six
sepmaines, luy sixiesme de compaignons, qui se nom-
moient pèlerins ; et se fonda son pas et emprinse sur
la belle Pèlerine^, lequel pas il fît signiffîer par tous
4. Henri de Borselle, seigneur de la Yère, amiral de Hollande,
fut chargé de conduire la jeune reine en Ecosse avec messire
Antoine de Rochebaron, seigneur de Berzé, la femme de celui-ci,
Philippe de Bourgogne, et Isabelle, ûlle du seigneur de Lalaing.
(Mathieu d'Escouchy, loc. cit,) La « caraque, i sur laquelle Marie
de Gueldres s*embargua, partit le jour de la Fête-Dieu 1449 et
aborda à Leith, près d'Edimbourg, le 18 juin. (!d.)
2. On a cherché à révoquer en doute l'existence du pas de la
Pèlerine et à soutenir que le récit fait par Olivier de la Marche et
Mathieu d'Escouchy n'était qu'une fiction. Mais l'auteur môme de
ce système a été contraint de l'abandonner et de reconnaître que
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 1 1 9
les royaulmes et pays voisins, et s'attendoit d'avoir
beaucop de gens de bien et principallement du royaulme
de France^. Mais ainsi advint que l'on commença dès
le toarnoi avait réellement eu lieu dans les circonstances roma-
nesques rapportées par le second de ces chroniqueurs. Y. La Croix
Pèlerine, Notice sur un monument des environs de Saint-Omer dans
les Mémoires de la Société d^agriculture du Nord, t. V, p. 307-346.
Le célèbre pas de la Pèlerine parait s'être tenu du 15 juillet au
15 août 1449, près d'une croix en grès, haute de douze pieds,
située dans la commune de Saint-Martin-au-Laêrt, sur la route de
Calais à Saint-Omer. (V. le t. I des Mémoires de la Société des
Antiquaires de la Morinie, p. 502, où se trouve le dessin de la
croix, et Mathieu d'Escouchy, chap. xxxviii, t. I, p. 244.) Notons
cependant quelques contradictions dans les dates, qui restent par
conséquent douteuses. D'après M. Quenson, auteur de la Notice
précitée, le pas aurait eu lieu en 1447 et la dépense aurait été
acquittée Tannée suivante au magistrat chargé de ces paiements.
Or, d'après les documents publiés par d'Escouchy, les chapitres
de c l'emprinse i furent scellés par le comte d'Etampes le
14 juiJlet 1448 (d'Escouchy, p. 259), et on y lit que le pas
devait s'ouvrir, au bout d'un an, le 15 juillet 1449. D'autre part,
c d'après le compte iv« de Guillaume de Poupet, année 1448,
déposé aux Archives du Nord à Lille, Jean de Boullongne, peintre,
reçut du duc 54 livres de 40 gros pour son salaire et façon de neuf
cottes d'armes de drap de damas et de tiercelin noir peintes par
lui aux armes et devises du duc de Bourgogne pour ses héraults
et officiers d'armes qui se trouvaient au pas de la Pèlerine, i
(Laborde, Les Ducs de Bourgogne, t. I, preuves, p. 196.)
La Pèlerine n'aurait été, dit-on, que Jacqueline de la Trémoille,
épousée plus tard par le seigneur de Hautbourdin.
1. Le roi d'armes d'Artois fut chargé de cette signification en
France, où le comte de Tancarville et don Inigo d'Arceo, cheva-
lier espagnol, qui se trouvait à la cour du roi, touchèrent Pécu du
bâtard de Saint-Pol, mais un ordre royal leur défendit, comme à
tous autres, de fournir l'entreprise. Toison-d'Or ou Saint-Remy
fut envoyé en Angleterre et en Ecosse, où aucun jouteur ne se
présenta. Le héraut Namur alla en Allemagne, où l'écu du sei-
gneur de Hautbourdin fut touché par M** Bernard de Vivant, et
en Béam, où s'offrit Bernard de Béarn, bâtard de Foix, fils natu-
120 MÉMOIRIS d'olivier DB LA MARCHE.
lors à murmurer tant de la paix comme des trêves,
et par François et par Angloix, tellement que chascun
se disposa pour la guerre, et vindrent à icelluy pas peu
de gens. Touteffois^ pour souvenance d'icelle noble
emprinse, pour patron et doctrine aux entrepreneurs
à venir, et pour recommendacion du noble chevalier
et de ceux qui Taccompaignerent et qui emprinrent
avecques luy, ensemble des nobles hommes qui à
icelluy pas vindrent à la noble espreuve, j'ay cy après
enregistré les chappitres^, Tordre et les armes dudit
pas ainsi qu'il s'ensuyt.
LES GHAPPFTRES DE LA PELERINE^.
Au parron de la Pèlerine arriva ung grant cheva-
lier allemant du pays de Suave et se nommoit... et
povoit^ avoir cinquante ans d'eaige^. Le chevalier fît
rel de Jean, comte de Foix. Le héraut Ghâtelbelin se rendit en
Espagne, mais sans y trouver nul champion. Y. Math. d'Escou-
chy, ch. xxxrx, t. I, p. 260 et suiv.
1. Les trêves de 1444, mal observées dès le principe, venaient
d'être ouvertement rompues par la prise de Fougères, dont Fran-
çois de Surienne, capitaine au service des Anglais, s'était emparé
le 24 mars 1449, quelques mois seulement avant la tenue du pas.
(Vallet de Viriville, Hist de Charles VII, t. lU, p. 145.)
2. Deux mots supprimés dans les précédentes éditions.
3. Ici devaient se trouver les chapitres du pas, c'est-à-dire le
texte de la proclamation faite par le bâtard de 8aint-Pol, pour
attirer les jouteurs et leur faire connaître les conditions de la lutte.
Mais le copiste ne les a pas insérés. On peut les lire dans le
chap. XXXIX de Mathieu d'Ëscouchy, t. I, p. 251.
4. c De Souabe, qui pouvoit. »
5. Ce chevalier de Souabe est peut-être Bernard do Vivant,
désigné par Mathieu d'Ëscouchy (t. I, p. 261) comme ayant accepté
le défi du seigneur de Hautbourdin. Il portait, dit-il, de sinopU à
un poulain d'or en bande, et avait soixante-cinq ans ou environ.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 121
touchier Tescu de Lanoelot du Lac et luy fut jour
baillé pour combattre, selon le contenu des chappitres ;
et vint le duc de Boui^oingne et monseigneur le conte de
Gharrolois, son filz, au lieu de Sainct Orner, ensemble
la seignorie, et furent les lices dressées et le perron
eslevé de pierre moult solempnellement, et là furent
actachez les deux escuz, Tung de Lancelot du Lac,
Taultre de Tristan de Leonnois, et furent icelles lices
dressées enuny les champs, dessus la grant chemin
tirant à Galaiz. Le lieu fut noblement préparé pour le
duc, comme seigneur et juge, et, environ neuf heures,
le chevalier allemant, armé de toutes armes, la cotte
d'armes en son doz, le bassinet en la teste, monté sur
ung cheval couvert de ses armes, se présenta moult
asseuremment, et puis entra dedans son pavillon, et
ne demoura guieres que entra en la lice le seigneur
de Haulbourdin. Il avoit devant luy six escuyers ves-
tuz de blancz manteaulx, pourtans le bourdon en brou-
dure devant et derrière, et servoit à deux fins. Tune
pour mistere de la Pèlerine, et se nommoient pèlerins,
et conmiunement tous pèlerins chargent le bourdon ;
secondement, car c'estoit la devise de tous temps
dudit seigneur de Haulbourdin. Ces six escuyers
estoient desliberez de faire armes et de soubstenir et
deffendre icelluy pas, se besoing faisoit, et se nom-
moient Jehan du Bois, Anthoine de Herin, Ânthoine de
Lomay, etc.
Et après iceulx venoit le seigneur de Haulbourdin,
qui se faisoit nonmier le chevalier de la Pèlerine. Il
estoit armé de toutes armes, le bassinet en teste et la
visière close, pour non estre veu ou congneu. Il por-
toit sa cotte d'armes des armes de Lancelot du Lac, à
ISIS BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la bande de Benouhie, et, ati demourant, fut grande-
ment accompaigné, et son cheval de meames parures,
et les escuz et blasons qui furent à l'entour de son
pavillon semblables; et devant la personne du duc, à
sa presentacion, se fît nommer le chevalier à la Pèle-
rine et non aultrement. Le duc le receut et bienvien-
gna ; le seigneur de Haulbourdin se tira en son pavil-
lon, et tantost vindrent les gardes et furent les crys
et cerimonies accoustumées , appertenans en tel cas,
faictes et accomplies. Deux haches furent présentées
au chevalier allemant, qui choisit, et l'aultre Ait baillée
à l'entrepreneur. Et saillirent les chevaliers hors de
leurs pavillons, et tous deux visières baissées et closes^.
Les deux chevaliers s'assemblarent au millieu de la
lice et s'entre rencontrèrent moult fîerement; et au
regart de la personne du chevalier allemant, il estoit
grant et bel homme d'armes, et combien qu'il fiist
viel, si se monstroit il prompt et de noble couraige,
et queroit fîerement son compaignon, sans touteffois
estre guieres duit ne aprins du jeu de la hache ; et
l'entrepreneur soubstenoit et rabatoit moult froide-
ment et asseurement, comme celluy qui autresfois
avoit esté en celuy estroit passaige de combatre en
champ cloz et soubs jugement, car il avoit combatu,
en la ville de Sainct Omer, ung chevalier d'Espaigne
nommé messire Gotiere, Tung des plus redoubtez
chevaliers de toutes les Espaignes. Finablement tant
chevaleureusement se requirent les deux chevaliers,
qu'en peu d'heure furent les armes accomplies, et
gecta le duc le baston comme juge. Et à celluy pas ne
1. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. ISS
vint aultre noble homme faire armes, dont l'entre-
preneur Ait moult déplaisant et ses oompaignons,
combien que plusieurs eussent promis de venir. Tou-
teffois messire Bernard de fiearne, ung moult beau
dievalier, bastard de Fois, se mist en chemin pour
venir au pas dessusdit ; mais une maladie de fièvres
le print, pourquoy il ne peust venir au temps bpxe le
pas estoit limité; mais le seigneur de Haulbourdin,
entrepreneur, luy fît sçavoir que, quant il pourroit
venir, il le recepvroit comme s'il fust venu au pas.
Ce qu'il fîst depuis, comme l'on verra cy après.
Et en ce temps, l'escuyer anglois, nommé Thomas S
passa la mer et vint à Bruges pour combatre messire
Jaques de Lalain, comme il luy avoit promis au lieu de
Sandewic, comme il^ est cy dessus escript et declairé.
Ledit messire Jaques fut moult joyeulx de sa venue,
et fiirent les lices préparées sur le viel marché de
Bruges; et, le jour qui fut baillé par le duc de Bour-
goingne, juge en ceste partie, le duc et sa seigneurie
vindrent sur la lice, qui moult noblement estoit pré-
parée, et n'est pas à oublier que, sur le pavillon qui
fiit tendu pour ledit messire Jaques de Lalain , avoit
ung cerf couchié de broudure. Gelluy cerf portoit seize
oort, et à chascun cort avoit une bannière dont estoit
yssu ledit Lalain et dont les deux premières furent du
père, qui estoit chief et seigneur de Lalain, et l'autre
de Grequi^, du cousté de la mère. Ainsi monstra ledit
messire Jaques trente deux bannières, dont il estoit
yssu directement du père et de la mère, sans entre-
i. Thomas Que.
2. a Ainsi qu'il. »
3. D'or au eréquier de gueules.
124 MÉMOIRES D'OUYIER DE LA MARCHE.
mesler eotre les deuxmariaiges aucune alliance d'aultre
nature ou condiction, fors tousjours de bannière en
bannière, comme dit est. A la requeste de Tescuyer
angloix, la contesse d'Estampes et toutes les dames de
la court furent présentes à voir icelles armes ^ ; mais
la duchesse n'y voulut point estre en sa personne, ne
aussi ]e ne l'avoye jamais veu advenir, et mesmement
à faire armes de pied. Touteffois les dames y furent à
celle fois. L'Angloix estoit accompaigné de tous les
chevaliers et escuyers de l'hostel de la duchesse, et se
présenta tout desarmé, et puis tira en son pavillon.
D'aultre part vint messire Jaques de Lalain, accom-
paigné du baron de Beaujeu, nepveur du duc, et d'aultre
moult grant seigneurie, ses parens et amis^, et me
souvient que, pour faire honneur au noble chevalier,
ledit seigneur de Beaujeu^, le seigneur de Ravestin^, le
bastard de Bourgoingne et moult d'aultres seigneurs
et nobles honunes s'estoient parez de robes de satin
gris et pourpoinctz cramoisy, et venoient deux à deux
devant le chevalier, qui estoit adextré des deux princes
dessusditz, cousins germains. Il estoit vestu d'une
longue robe de celle parure et estoit armé de son
harnois de jambe seullement, et, à l'entrée de la lice,
se seigna à pied, et en telle ordonnance marcha
i . L'auteur du Livre des faits de Jacques de Lalaing (chap. xlvi,
t. YIII des Œuvres de Ghastellain, édit. Kervyn de LettenhoYe,
p. 182) cite parmi ces dames la duchesse de Glëves, Blarie de
Bourgogne, veuve en 1448 du duc Adolphe IV.
2. Entre autres, le seigneur de Gréqui et Simon de Lalaing, ses
oncles, (/d.)
3. Philippe de Bourbon, déjà plusieurs fois nommé.
4. Adolphe de Glèves, seigneur de Ravestein, frère du duc
Jean I".
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. ISS
jusques devant le duc, son souverain seigneur et juge,
qui le reœupt, et s'en retourna en son pavillon. Devoirs,
crys et cerimonies furent faictz, et tandiz chascun
champion envoya présenter son baston au juge ; car
diascua povoit porter telle hache , et de telle façon
que bon luy sembloit ; mais le bon duc avoit aocoos-
tumé luy mesme de visiter les bastons dont Ton deb-
voit devant luy combatre ou faire armes, pour ce
que pour riens n*eust voulu souffrir que soubz son
jugement nulle chose mal enseigneuse, ou de fraulde,
eust esté faicte. Messire Jaques fit présenter une longue
hache à poincte dessus, et de ung costé ung bec que
on dit de faulcon , et de l'aultre un mail rond, à trois
pointes de diamant, et au dessoubz de la hache une
bonne forte dague. Et la hache de l'Angloix fut une
forte hache poinctue dessoubz, et un grant taillant
d'ung costé , et de Taultre un long mail ; et plus bas
avoit rondelle pour la garde de la main, et dessoubz
fut poinctue d'une courte dague ^ . Les bastons furent
rapportez, et les gardes ordonnez. L'Anglois saillit
hors de son pavillon, armé de toutes armes, sa cotte
d'armes vestue, le bassinet en la teste, la visière bien
close et fermée ; et portoit sa hache, sa main .dextre
armée, et couverte de la rondelle de la hache; et
povoit on legierement juger qu'il estoit desliberé de
faire sa bataille de la teste de la hache. Et d'aultre part
•ifllit messire Jaques de Lalain armé, sa cotte d'armes
1. L'Anglais avait apporté sa hache d'Angleterre, et le duc, qui
ne la jugeait pas semblable à celle de Jacques de Lalaing, ne
Toalut pas lui permettre de s'en servir sans le consentement de
son adversaire, ce que celui-ci lui a accorda, » parce qu'il était
t courtois sur tous hommes par sa débonnaireté. » (Livre des faits
de Jacques de Lalaing, chap. xlvi, eod. loc, p. 184.)
1S6 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
vestue; et en sa teste avoit une petite sallade de
guerre toute ronde, et avoit le visaige et le col tout
descouvert ; et portoit sa hache près de luy, et à
contre pois, pour assaillir et pour deffendre duqud
des deux boutz dont il verroit son advantaige ; et, en
marchant froidement, s'agenoilla devant le duc; et
FÂngloix marchoit fièrement et de grant couraige, et,
à raix)rder, messire Jaques luy gecta ung estoc à la
visière, de la quehue de sa hache ; mais il ne Tenfierra
point ; et TAnglois feroit de toute sa force après ledit
messire Jaques, et feroit de mail, de taille et d'estoc,
après le visaige, qu'il veoit nud et descouvert. Mais
le chevalier sçavoit marchier et desmarchier, et estoit
si adroit et si chevaleureux, que l'Angloix ne prouf-
fîtoit riens en son assault, et, quant il veoit son advan-
taige, il donnoit à tours de bras de la teste de sa hadie
sur le bassinet de l'Angloix ; et par plusieurs fois l'at-
teindit de coups si pesans, que ung moins puissant
l'eust à grand meschief scHibstenu sans cbeoir à
terre. Mais l'Angloix avoit assez puissance, et beau-
coup hardement et couraige; et quant il veit que le
chevalier l'assailloit si fièrement, il amodera sa bataille,
et se gardoit et contregardoit plus froidement qu'il
n'avoit commencé ; et messire Jaques poursuyvoit
moult fièrement ; et advint que ledit messire Jaques
gecta, du bout d'embas de sa hache, pour cuyder
enferrer l'Angloix en la visière; et l'Angloix gecta
l'estoc de la teste de sa hache au devant du cop, et
trouva par meschief le gantelet dudit messire Jaques
ouvert, et la dague, tranchante et aguë, luy percea
le bras senestre rez à rcz de la main, tout oultre. Mes-
sire Jaques retira son bras qui saignoit à moult grant
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 127
randonS et cuyda rempoigner sa hache d'une grant
desmarche ; mais il ne se peust de la main aydier, car
il avoit les nerfs coupez ou grevez^. Et quant le bon
chevalier se veit en tel party, il mit sa hache sous son
bras senestre, la quehue devant, à la manière que une
femme tient le baston de quoy elle file ; et, de la main
dextre, à Tayde de la hache, rabatoit tous les coupz
que TÂngloix gectoit sur luy, fors d'estoc ou de mail ^.
Lequel Ângloix avoit reconunencé son assault moult
fier et moult aspre ; et le chevalier levoit à la fois le
bras blessé, et secouoit le gantelet; et sembloit à
d'aucungs qu'il le faisoit pour remectre son sang au
corps, et dont il perdoit largement; et sembloit à
d'aultres qu'il vouloit monstrer au duc, son seigneur
et juge, qu'il ne luy alloit que bien, et qu'il leur laissast
achever. Et est bien besoing que je touche de la cons-
tance du bon juge le noble duc dessusdit ; car il ne
faut pas ignorer qu'il ne aimast cordialement ledit
messire Jaques, son subgect et son serviteur, et telle
apparence de chevalier, de beaulté et d'espreuve, que
l'on ne nommera ouUe part meilleur chevaUer de luy ;
et le veoit en tel dangier qu'il ne se povoit ayder que
d'une main, et n'est pas à doubter que, se l'Angloix
eust esté en tel dangier ou pareil , que le duc n'eust
incontinent rompu la bataille ; mais il ne vouloit pas
estre noté, en son jugement, d'avoir desparti les
diampions à l'advantaige de l'estrangier, et en con-
ié A très grande force.
2. Le récit d'Olivier de la Marche est presque identique à celui
de l'auteur du Livre des faits. (V. chap. xlyii, p. 185.) Cependant
U entre dans des détails plus circonstanciés que celui-ci.
3. c Et de mail. •
128 BIÉMOIRBS d'olivier DE LA MARCHE.
(regardant son serviteur. Si remit le tout en la fiance
qu'il avoit en Dieu, et en la chevallerie de son die-
vallier ; [et] laissa les armes achever selon le content!
des chappitres, et de l'emprinse acordée et conclute
par les parties, dont il advint que messire Jaques de
Lalain, qui froidement et par grande asseurance soubs-
tint l'assault de l'Ângloix, gecta la quehue de sa hache
entre la hache et le corps de son compaignon, et
entra près de luy ; et, de l'entrée, il rua le bras navré
au col de son honmie, et de la main dextre le print
par le gros du bassinet. L'Àngloix estoit pesantement
armé, et messire Jaques l'estoit legierement ; et ainsi
tira son compaignon de toute sa force, et d'une grande
desmarche; et de ce cop rua l'Angloix, la visière
dedans le sablon, et tout plat estendu^; et preste-*
ment, sa hache au poing, se tira devant le juge»
L'Àngloix fut relevé par les gardes, et fut admené
devant le duc ; et disoit qu'il n'avoit pas esté abbatu
de tout le corps à terre, et qu'il n'estoit cheu que à
genoulx et à coudes. Si fiit devant le mareschal la
matière mise en preuve, et fut preuve par nobles
hommes qu'il estoit cheu de tout le corps à terre ^,
i. L'auteur du Livre des faits de Jckcques de Lalaing remarque
que, c si messire Jacques eust voulu, il estoit en luy de Toccire
et mettre à mort, mais le noble courage qui estoit en luy pour
rien ne Teust voulu consentir. • (Ghap. xlvii, eod. loc, p. 185.)
2. Le même Livre entre dans plus de détails sur le jugement
porté à cet égard par les juges du camp, c'est-à-dire par le conseil
des notables étrangers et autres chevaliers qui avaient assisté à la
lutte. (Id,) Il ajoute que Jacques de Lalaing c quitta TAnglois
d'envoyer son gantelet, ainsy que faire le devoit, s'il eust plu à
iceluy messire Jacques, » et que ce dernier envoya « un très beau
et riche diamant > à son adversaire, ainsi qu'un beau cheval avec
son harnais complet. {Id.)
MÉMOIRES p'OLIYIBR DE LA MARCHE. 189
et que les armes, par celle dieute, estoient duement
aoocMnplies. Si touchèrent ensemble; et, ayant que Ton
partist de la lioci en la présence du duc, des dûmes
et des seigneurs, fîit cryé ung noble pas <|'armes dont
ledit messire Jaques estoit Tentrqireneur, et lequel
pas fut depuis gardé et soubstenu par ledit messire
Jaques, au lieu de Ghalon sur la Sosne, ung an entier,
et dont d'ioeulx chappitres la teneur s'en suit ^ .
CHAPITRE XIX.
Comment le seigneur de Haubourdiny continuant son
emprise du pas de la Pèlerine, fit armes contre le
bastardde Beame.
En celluy temps, et assez tost après, et avant que
Ton ostast les lices préparées pour les armes dessus
dites, messire Bernard de Beame, bastard de Fois,
arriva à Bruges ; et fîit baillié jour à luy et au seigneur
de Haulbourdin, qui^se nommoit en ceste partie
encores le dbevalier delà belle Pèlerine, en continuant
Temprinse de son pas, tenu emprès Sainct Orner,
comme il est cy dessus escript. Et combien que ledit
seigneur de Haulbourdin se nonmioit comme entre-
preneur, iouleffois, pour ce que ledit messire Bernard
vint hors du temps que le pas estoit limité, les deux
i. Dix mots supprimés dans les éditions précédentes. — Ces
t chappitres » n'ont pas été transcrits dans le ms.^^n* 2869, mais
ils se trouvent dans le Livre des faits de Jacques de Lalaing,
chap. XLviii, eod, loc., p. 188, et dans Mathieu d'Escouchy,
chap. XL, 1. 1, p. 264-273.
II 9
13^ MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
A.
fiist assené ; et de celle desmarche brandit sa lance,
et geota sur son compaignon qui meult vistement
poorrayvcHt son gect, le targon devant luy, par cou-
verture. Et advint de celluy gect que le seigneur de
Hàutbourdin fut atteint sur le bort en dehors de sa
targe ; et glissa le cop, et vint atteindre sur le cousté
senestre, ung peu au dessus du faulx du corps,
perça le hamois, et entra le fert très profond
en fo diar dudit seigneur de Haulbourdin ; et lors
du biM senestre, tost et asseurement, il escouoit
la laaoe jus^, qui tenoit assez fort dedans le har-
tioîs. Le gect passé, les chevaliers se jecterent les
tairons au devant des jambes, pour chascun cuyder
empescher ou nuire son compaignon, et puis se cou-
rurent sus aux: haches moult asprement. Et contendoit
fort messire Bernard après le visage, qu'il veoit nud
et découvert, et y rua plusieurs fois et plusieurs
coups. Hais le seigneur de Haulbourdin rabatoit firoi-
dement les coups dudit messire Bernard; et ne demoura
guieres que ledit seigneur de Haulbourdin entra sur
messire BerÉIfidvet de sa main senestre print la hache
delâon compaigmm, et messire Bernard cuyda prainkne
celle du seigneur de HaulbourdiUf mais il n*y peust
advenir. Si print de la main dextre le seigneur de
Haulbourdin par le bassinet, en faute de la viekire ; et
ledit Haulbourdin queroit après le pied du bout de sa
hache, qu'il tenoit d'une main ; mais riens ne l'empira.
Et en cet estât furent les deux chevaliers assez lon-
guement, tastant et essayant en leur puissance si avoit'
1. Secouer jus, secouer, pour jeter à bas, arracher.
2. c D'avoir. »
MâMOmES d'olivier de la IfARGHE. 133
aucuog advantaige chascun sur son compaignon. Et le
duC| voyant les deux chevaliers entiers Tung envers
Taultre^ gecta le "baston et Ibs fit despartir. Et par-
tirent de la lioe tous deux à une fois, et chascun par
son bout. Et ainsi furent ioelles armes à pied adie-
vées, et celles de cheval mises au hindi prochain.
Gelluy jour comparurent les deux chevaliers devant
le duc, leur juge en ceste partie. Et, au r^ard du
bastard de Beame, il avoit quatre chevaux couvertz
très honnestement et richement. Et le bastard de
Sainct Pol avoit, pour Taccompaigner, le seigneur de
Ravestain , le seigneur de Grequi et le seigneur de
Ternant, tous trois chevaliers et frères de l'ordre de
la Thoison. Et fiirent leurs chevaulx couvertz de trois
couvertes de soye et de brodure telles qu'il avoit pré-
parées pour courre à son pas, selon que Ton toucheroit
les escuz ; et fiit le dieval du seigneur de Ravestiân
couvert d'une couverte faicte de bourdons et de
coquilles, qui fut l'ancienne devise du seigneur de
Haulbourdin, en ^gnifiiant qu'il estoit serviteur de la
Pèlerine. Le cheval du seigneur de Grequi estoit cou-
v^ des armes de Lancelot du Lac, à la bande de
Benoiihîc, etcelkiy du seigneur de Ternant, des armes
de Palamedes ^. Et, au regard du seigneur de Haulbour-
din, son cheval estoit couvert d'orfavrerie très riche-
ment ; et d'abondant, en lieu de la reine du cheval, y
avoit une grosse chaine d'or que l'on extimoit peser
plte de mille escuz. Presentacions faictes, et crys et
oerimonies acomplies , les chevaliers furent armez, et
1 . ÉehiqueU d'argent et de sable, à deux épies de Sarrasin de gueules
en travers. (V. Mathieu d'Escouchy, chap. xxxix, t. I, p. 252.)
13i IIÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
lances leur furent baillées. Et d'iceUe première course
advint que^'messire Bernard de Bearne assist sur le
grant garde bras, en glissant ; et le seigneur de Haul-
bocnrdin, qui print sa course au coing de la lice, et
vint aborder à Itf toille, ainsi que en croisée, assit sur
le bord du clou qui tient la visière de Farmet. Et Tar-
met, qui n'estoit pas actaiché, mais Tavoit ledit mes-
sire Bernard seullement mis en sa teste, ainsi que
conununement Ton court es Espaignes, se haulsa
d'icelluy cop, qui fut durement atteint, et tellement
que ledit niessire Bernard fut froissé et ble^ en
trois lieux au visaige, dont le plus fort et le plus grief
estoit au menton, et de ce saignoit très fort. Touteffois
le chevalier reprit le bout de la toille, et vouloit ses
armes fournir, conmie chevalier de grant et noble
oouraige qu'il estoit. Mais Bertrandon, premier escuyer
tranchant du duc^, lequel le duc avoit baillé audit mes-
sire Bernard pour le servir et conseiller, pour ce qu'il
estoit natif Gascon, saige et expert en armes, ne luy
voulut souffrir en plus faire, mais le enmiena devant
le duc. Et le duc, veant son cas , et qu'il n'estoit pas
pourveu d'armet ou heaulme souffisant pour sa seu-
reté, luy pria moult dôulcement qu'il se voulstst à
i. Bertrandon de la Broquière, conseiller et premier écuyer
tranchant du duc. «» Le 26 avril 1442, le duc demande à Tévéque
de Langres d'autoriser les gens des comptes à Dijon, en les rele-
vant de leur serment, à entériner les lettres de la donation par
lui faite à Bertrandon de la Broquière , son conseiller, des* ville,
terre et château de Yieux-Chastel, qu'il lui avait d'abord donnés
sa vie durant, et dont il lui confirme le don, en faveur de son
mariage, avec 100 1. t. sur la terre de Bois-Sainte-Marie en
Maçonnais, pour lui et ses hoirs, au rachat de 10,000 fr. (Archives
de la Gôte-d'Or, B 11942, n* 244.)
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 135
tant oontenter d'icelles armes. Et le chevalier lar-
moyoit de desplsdsir et de hoDte, et remonstroit qu'il
estoit veou de loing pour acquerre honneur, et qu'il
se trouvoit en honte et en fouUe ; et le ix)n duc luy dist
que, saufve sa grâce, il estoit chevalier de renommée,
et mesmes il avoit tant veu et congneu de sa chevale-
rie à pied et à dieval, que l'on congnoissoit bien
l'honneur et la vertu de sa noble personne, et que ce
cop n'estoit que un eop avenu d'adventure ; et luy pria
de rechef qu'il se voulsit contenter, de que fit le che-
valier^ et touchèrent ensemble lesditz chevaliers, et
ainsi furent icelles armes accogiplies.
CHAPITRE XX.
Comment dom Jaques de Portugal, neveu de la duchesse
di Bourgongne, vemt à refuge vers le bon duc
Philippe.
Celle saison , arriva au port de l'Ecluse ^ l'enfant
domp Jaques de Portugal, filz du duc de Goymbres,
nepveur de la duchesse de Boui^oingne, et filz de son
frère ; et arriva grandement accompaigné de chevaliers,
de nobles hommes et aultres, qui tous estoient fugi-
tifz avecques luy du royaume de Portugal. Et vint
r^ifant domp Jaques devers le duc à Bruges, qui le
receut^ moult honnorablement, et luy bailla estât et
pension pour luy et pour tous ses gens ; et peult on
1. Sluis ou rÉcluse, où viennent se réunir Fancien Zwyn et le
ruisseau du gros bourg de Maldeghem, village déchu, qui appar-
tient aujourd'hui à la Hollande.
2. t Et le receut le duc. •
136 BfÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
croire que la bonne dadiesse, sa tante, le receut,
ensemble les Portugalulit'inoult oordialement, leur fit
de grans biens^ et y xflJt Isrgement du sien; et pareil-
lemeRt le bienviengnâ-noult voulentiers le oonte de
Gharrolois, à qui ^ fiit cousin germain ; et en ceste
chose me sera force d'escripre et desdairer quelques
adventures et cas^venuz au royaulme de Portugal, que
touteffbis je n'ay paa veus, pour donner à entendre
pourquoy et à qiiejlç cause furent* iceulx Portugalois,
avec les enfans Ai ^c de Goymbres, après sa mort,
deschassez et fôffidh du royaulme de Portugal, et
privez de leurs seigneuries et biens; et lesquels
enfans furent deux nobles princes, fils du duc de
Goymbres S et une noble dame, .soige et vertueuse^,
qui depuis fut mariée à Adolf, monseigneur de Gleves,
frère du duc Jehan de. Gleves, conmie <sy après sera
devisé et escript. ^i
Vérité fut que le bon Roy Jehan de Portugal, pejpe
de la duchesse Ysabel de Bourgoingne, laissa plusieurs
enfiPans légitimes, dont Taisné, nommé Ëdouart^, fut
Roy de Portugal après luy; le second fut duc de
Goymbres^; le tiers fut conte de Gepte^, et la fiUe
duchesse de Bçurgoingne. Le Roy Jehan mort, le B0f
de Portugal, son fils, se maria à Lenora^, fille dft Roy
1 . Les infants Jacques et Jean, fils de Pierre, duc de Coîmbre,
et d'Isabelle d'Aragon.
2. Béatrix, mariée à Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein.
3. Edouard, roi de Portugal de 1433 à 1438, mort de la peste à
Lisbonne.
4. Pierre de Portugal, duc de Goïrabre, tué en 1449.
5. Geuta ou Septa, ville de la c6te du Maroc, conquise sur les
Arabes par les Portugais en 1415.
6. Éléonore d'Aragon, tille du roi Ferdinand IV, qu'il ne faut pas
MEMOIRES D*OUVIER DE «LA MARCHE. 137
Fernand d'Arragon, et d'icelle eust le )nfant domp
Alfoose^, à présent Roy de Portugal; et advint que
celluy Roy de Portugal, filz du Roy Jehan,' mourut, et
laissa son filz, à présent Roy de Portugal, qui n'avoit
que dix ans de eage ; et fut régent et gouverneur de
tout le royaulme le duc de Goymbres, oncle du josne
Roy. Gelluy duc fut moult saige prince, et gouverna
le royaulme de Portugal moult notablement ; et soubs
sa main advança ea -honneurs et richesses plusieurs
hoomies nobles, en les préférant avant aultres, qui
touteffois n'en furent pas bien contans ; et leur sem-
bloit qu'ilz valloient bien, de sens et de lignaige, les
aultres qui soubs la main du régent avoient auctorité
et advanoement au foyaulme ; et de ce se conspira et
engendra une très grande haine couverte à l'encontre
du duc ; et le duc se fay soit grant et riche , et maria
sa fiUp aisnée au Roy^, dont les malvuillans commen-
cèrent à murmurer , et disoient que le duc de Goymbres
soi enriehissoit des bi^ps du Roy et du royaulme , et
qu'il estoit mieubc seigneur que le Roy, et que nul
n'avoit advanoement ou office s'il n'estoit à luy; et
d'aultre part qu'il avoit marié sa fille au Roy pour soy
fortiffier, en affoiblissant le Roy et le royaulme ; car,
se. le Réy se fust avarié à la fille d'ung Roy ou d'ung
prince voisia, c'estoit moyen d'enforcement d'avoir
et d'alliance pour le Roy et pour le royaulme ; et qu'il
confondre avec Ëléonore d'Aragon, fiUe de Jean n et de Blanche
de Navarre, mariée en 1434 avec Gaston lY de Foix.
i. Alphonse V, roi de Portugal, né en 1432, roi en 1438, mort
en 1481.
2. Isabelle, première femme d'Alphonse V, mariée en 1447,
morte en 1456.
138 MÉMOIRES D40UVIER i>E LA MARCHE.
estoit assez allié au Roy d'estre son oncle, et assez
obligé pour servir le royaulme, d'avoir sa duchîé et
ses seigneuries dedans le royaulme, et tenues du Roy ;
et le Jloy^ qui croissoit en sens et en jours, entendent
ces choses, et afferoit^ aucunement à telles parolles,
pour ce qu'il desirait d'estre obeï, et hors de subgec-
tion ; et tputeSois il se taisa , en attendant qu'il fust
hpmme pour estre Roy et régent, sans compaignon
ou maisU^e. £t advint qu'en celluy ^emps le Roy manda
le duc de Goymbres à venir devers luy, pour ce qu'il
s'estoit ung peu de temps retiré en sa dudiié, et ^'il
estoit^ adverty que ses ennemis machinoyent contre
luy, et que le Roy y livroit accord^; et mesmement
avoit on fait une conspiracion setrete contre le duc,
sur le faict du royaulme. Si se doubta le duc, et manda
ses subjectz, serviteurs et amys , pour aller au man-
dement du Roy, fort accompaigné ; et est à sfavoir
que cette assemblée ne se faisoit point contre le Roy,
mais contM les malwiUans du eue qui entroîeot en
gouvernement et aucthorité; et quand le Roy fîit
adverti de l'assemblée que faisoit le duc, son onële, il
print la chose contre luy estre faicte, et de sa part
assembla grans gens; et chevaucha le Roy à grosse
armée contré son oncle; et le duc, quant 8 saotît
venir le Roy, il se cloït, et fit un champ cloz de fossez
et d'artillerie, et mit ses .gens en bonne ordomiance ;
et, à ce que m'ont plusieurs nobles hommes portuga-
lois, qui furent presens, certiffié, le duc ne le faisoit en
aultre intencion, sinon cuydant faire partir de son
i. ff Adhérait. >
2. ff Estant. •
3. c Ëscout. »
MÉMOIRES D*OLiyiER DE LA MARCHE. 139
camp aucungs des plus notables, pour aller au Roy en
grande humilité pour soy recommander en sa bonne
grâce, et sçavoir les causes pourquoy il estoit meslé
avecques sa royale magesté, soy excuser par -humbles
voyes, et luy ramentevoir les services qu'il entendoit
avoir faictz au Roy en ses josnes jours et à la utilité
du royaulme, en concluant qu'il luy offroit son service.
Mais il advint que les arbalestriers du Roy de Portu-
gal approucherent du camp en grant nombre; et
commença une escarmouche par mechans gens d'ung
cousté et d'aultre, et tellement que d'un traict d'arba-
leste le duc de Goymbres, au millieu de ses gens, fut
atteint en la poictrine, dont il mourut en celle mesme
heure ^; et n'ay point sceu qu'ung seul homme de
nom fiist blessé ou atteint de celle escarmouche, fors
le duc seulement.
0 princes, haults et nobles personnaiges , mirez
vous ou cas du sai^e duc de Goymbres, filz, ft*ere
et oncle de Roy ! Ne temptez Dieu , ne son execu-
teresse fortune ; né vous fiez en force de cheva-
lerie, de peuple ne d'armures, quant celle ^rtune a
monstre la puissance de sa permission, pour avoir
conduict l'impétuosité d'une saiette^ si juste et si ali-
gnée, que d'avoir accidentalement occiz ung si noble
prince au millieu de sa chevalerie, et sur luy seul,
entre telle compaignie, monstre sa fureur et sa crueHe
venj^nce. Ainsi fut le duc de Goymbres ocdz ; et
plusieurs se rendirent à la merci du Roy, aultres furent
par force prins, et aultres s'enfuyrent ; et mit le Roy
1. 20 mai 1449, à Alfarrobeira.
2. Flèche.
140 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la duchié de C!oymbres en sa main, ensemble tous les
biens du duc trespassé. Ilessila tous les enfans du duc,
filz et filles, hors du royaulme, excepté la seule fille
dont le adariaige estoit faict de luy ; Tespousa le Roy,
et fust une moult belle, saige et vertueuse Rojme, et,
se elle eust vescu, il estoit legier à juger, par la con-
gnoissance de ses vertuz; qu'elle eust restourt^ la maison
de Goymbrcs, et faict rappeler à grant honneur, en
Portugal, et frères et seurs, et les seigneurs et nobles
hommes, essillez à ceste cause. Mais elle mourut soubs
trente ans, et tous ses frères et sœurs en josne eage ;
dont ce fîit dommaige, car c'estoit ung noble sang, et
une generadon bien adressée en verhiz et en dieva-
lerie.
Or ay je devisé de la mort du duc de Goymbres et
de son cas, par moy toutefiTois non veu. Mais à céste
cause j'ay veu venir en la maison de Bourgoingne
deux filz elt une fille, exilez et dechassez du royaulme
de Portugal, dont le premier qui arriva fut l'infant
domp Jaques> dont dessus est &ictc mençion, moult
saige seigneur et dévot; et par le pourchas de la
duchesse de Bourgoingne, sa tante, fut envoyé à
Homme, et fîit homme d'église ; et par le consente-
ment du Roy de Portugal fut arcevesque de Lisbonne,
qui est le plus grant beneffice du royaulme, et fut faict
cardinal^, et moult eslevé, tant par sa noble naissance
comme pour ses vertuz. Mais il mourut au lieft de
Romme assez tost après, et en ses josnes jours, copmie
il est dit dessus ; et cy en après je deviseray des
i. ff Restoré. >
2. Cardinal en 1456, mort à Florence le i6 avril 1459.
t •
MÉMOIRES d'olivier DE LA IfARGHE. 141
deux^aultres, temps après aultre, selon qu'il apper-
tiendra.
CHAPITRE XXI.
Comment le bon due Philippe fit délivrer un riche
Anglais que le seigneur de JFemant avoit fait pri-
sonnier; et comment le seigneur de Lalain teint le
pas de la fontaine de Pleurs à Chalon sur Sosne.
En celle saison S messire Philippe, seigneur de
Ternant, fiit conseillé de prendre ung Angloix que
l'on dîsoit moult riche et puissant d'avoir et de deniers ;
et estoit assez coustumier icelluy Angloix d'aller de
Bruges à Calais, et passoit par Gravelines ; et, pour ce
que ledit seigneur de Ternant sçavoit que la duchesse
de Bourgoingne poortoit et soubstenoit le cas et la
querelle des Angloix, il s'appensa de conduire son. cas
et sa prinse par subtilité, et tint manière de donner
amgié à plusieurs ses serviteurs, qui tous se rassem-
blèrent à Tentour de <sravelines ; et les condaisoit un
sooldoyer du chastel de l'Escluse dont ledit seigneur
de Ternant estoit cappitaine, nommé Georget des
Vignes. FinaMement prindrent ledit Angloix, et rem-
menèrent oontre France, comme leur prisonnier. Le
dwée Bôurgoifl^e fut adverty de ceste prise, faicte
en soÉpaysou es limites ; et, en estant aussi la duchesse
advenie, fut faicte une merveilleuse poursuyte pour
ceste matière ; et finablement furent envoyez après, à
toute, diligence, les archers du duc et aultres, qui firent
i. 1447, d'après Barante, édition Gachard, t. II, p. 68.
lis MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
telle diligence qu'ilz surprindrent ceulx qui emme-
noyent ledit Angloix en un villaige ; les prindrent pri-
sonniers, et ramenèrent ledit Angloix ; et fut sceu par
iceulx, et par lectres, que ledit seigneur de Ternant
adressoit iceliuy prisonnier au seigneur de MongayS
en risle de France, lequel avoit espousé une fille de
Roye, seur de la dame de Ternant. Le cas de TÂngloix
fut fort porté par la duchesse, et mesmes n'estoit jà
ledit seigneur de Ternant fort en grâce, et fut mis
avant que l'Angloix avoit seureté et sauf conduit ; et,
combien que le duc aymat le seigneur de Ternant
beaucop, estant son tiers chambellan, et moult privé
de sa personne, il le print prisonnier, et l'envoya au
chastel de Gourtray, où il fut plus d'ung an, à grans
fraiz et à grans despens ; et despuis le délivra le duc,
mais non pas à son proffit, car il restitua tout Tinte-
rest dudit Angloix, qui luy fut ung merveilleux dom-
maige.
Ainsi se passa l'an quarante huit sans aultre adven-
ture, et une partie de l'an quarante neuf; et faisoit le
duc grans chieres et grans festimens par ses bonnes
villes, où il estoit moult aymé et voulentiers veu. Et
maintenant nous rentrerons à reciter le noble pas que
tint ung an entier le bon et vertueulx messire Jaques
de Lalain ou pays de Bourgoingne, et les nobles armes
qu'il y fit, et à quels nobles hommes il besongna.
Mais avant est besoing que je clarifie^ une question qui
1. Pierre d'Orgemont, seigneur de Montjay, marié à Marie, fille
de Mathieu de Royc, maréchal de France, et de Marguerite de
Ghistelles, sa première femme ; sa belle-sœur, Isabeau de Roye,
avait épousé Philippe, seigneur de Ternant.
2. f J'oclaircisse. »
MÉMOIRES d'OLIVIBR DE LA BfARGHE. 143
pourroit estre demandée sur ceste matière, qui est
telle^ : pourquoy ledit messire Jaques tint pas en Bour-
goingne, terre subgecte de son souverain seigneur et
prince, et n'avoit* excepté les subjectz de son prince ;
et aussi pourquoy il entreprenoit son pas en temps
de jubilée, et durant icelle saison. Âd ce je respondz
par la propre response à moy faicte par ledit messire
Jaques, car j'avoye privaulté et habitude à luy, pour
sçavoir de ses secretz, aultant qu'aultre de mon eage
de la maison de Bourgoingne, et disoit que la cause
de sa venue en Bourgoingne tendoit à deiix fins. La
première, pour ce qu'il y avoit au pays grant noblesse
et gens qui desiroient d'eulx monstrer nobles et cou-
raigeux , la seconde, pour ce que le pays estoit situé
ao passaige de France, d'Angleterre, d'Espaigoe et
d'£scosse, pour aller à Romme dont les sainctz par-
dons et la jubilée de Tan cinquante approuchoient ^ ;
et sembloit que, par ces deux raisons, plus de
nobles hommes seroient advertiz de son emprise , et
pourroient plus de nobles hommes venir à son pas, et
toucher à sa noble emprise ; parquoy plus ligierement
luy estoit facile de parvenir au second poinct, qui
estoit qu'il desiroit, soubz le plaisir de Dieu, d'avoir
présenté sa cotte d'armes ou sa personne en lices
closes, et avoir combattu trante hommes avant qu'il
eost trante ans d'eage. Car, à la vérité, il avoit, à
Theure qu'il vint en Bourgoingne tenir son pas, plus
de vingt neuf ans, d'ung mois, ou de sept sepmaines ;
et pour ces deux raisons, dont l'une tenoit de l'aultre,
4. < C'est assavoir. •
2. c Sans avoir. •
3. Gonf. Mathieu d'Escouchy, ch. zlviii, t. I, p. 319.
144 MÉMOIRKS D*OLrVIER DE LA BIARGHE.
tint ledit messire Jaques son pas en Bourgoingne, ou
temps dessusdit, et lequel pas s'^ecuta par la manière
qui, s'ensuy t * .
Messire Jaques de Lalain se logea à Ghalon sur la
Sonne, une ville qui siet en Bourgoingne, au duchié ;
et s'acoompaigna de messire Piètre Vasque ^, un très
gentil chevalier, et dont cy dessus est faicte mèncion,
et nonuneement là où est racompté le pas du sei-
gneur de Gharny ; et lequel messire Piètre estoit honune
duict, et souflfisant de son corps et de son conseil ; et
croy que se ledit messire Jaques eust eu inconveniant
de maladie ou aultrement, il entendoit de mectre en
1 . La minute du programme du pas de la fontaine de Ploars,
écrite de la nain môme de Jacques de Lalaing, qui l'a chargée de
ratures, et conservée dansée ms. de la Bibl. nat.'n* 1278, nfn-
dique pas ces motifs. Elle dit seulement que Jacques désire c faire
choses avant la fin de ses jours, par le moyen de quoy il puist
parvenir au riche palais où honneur, la désirée des bons, tient sa
court royal et se emploier es hauitains et nobles fais d'armes,
et avoir Taccointance des vailians et gentils chevaliers et escuiert,
et, qui plus est, mettre paine de tout soû povoir de acquérir la
grâce et bienvueliance de celle qui, par dessus toutes daines ter-
riennes, est la non-pareille, • c'est-à-dire Marie de Glèves, dnchesse
d'Orléans, mère de Louis XXL (V. Œuvres de Georges Ghaitel-
lain, t. VIII, p. 196, édit. Kervyn de Lettenhove, note, et p. xvii
de l'introduction.) Voir les chapitres du pas dans la Chronique
de Mathieu d'Bscouchy (chap. xl) où ils sont datés du 26 décembre
1448, du 27, dans celle de Lalaiog.
2. Le 18 octobre 1449, 240 1. 1., monnaie de Flandre, sont payées
à messire Piètre Varsth, chevalier, conseiller et chambellan du
duc < pour reste d'un don de trois cens soixante livres à lui fait
par idellui seigneur pour soy monter et habiller, et pour souste-
nir et supporter les frais et despens qui fera en la compaignie de
messire Jaques de Lalaing, aussi chevalier, conseiller et cham-
))eUan d'icellui seigneur, où il va es paîs de Bourgoingne, pour
cause du pas qui se doit tenir près de la ville de Ghalon sur la
Soone. f (Archives de la Gôle-d'Or, B 1717, fol. 60.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 145
son lieu ledit messire Piètre ; car par ses chappitres
il ne s'obligeoit point de personnellement parfournir
comme il appert^. Et avecques luy avoit plusieurs
hommes nobles, et tint ung moult bel estât, grant et
plantureux ; et, d'aultre part, envoya lé duc de Bour-
goingœ le roy d'armes de la Thoison d'or ^, pour
estre juge en l'absence du duc. Et ainsi ledit messire
Jaques de Lalain logié, il prépara son pas et son faict
à son propoz et entendement ; et fut à entendre, comme
dit est, que la ville et cité de Ghalon sont situéez ou
duchié de Bourgoingne, et sépare la rivière de Sonne,
meslée du Doux, la conté du duchié ; et se passent
icelles rivières par ung grant pont, dont au bout a un
grant faubourg que l'on nomme Sainct Laurens ; et
est icelluy faubourg cloz de la rivière, à la manière
d'une ysle. En celle ysle avoit une moult belle plaine,
à manière d'ung prel, où, à présent, est l'église des
Gordelliers de l'observance, qui deppuis y a esté edif-
fiée. Et en ycelle ysle ^ fit faire l'entrepreneur les lices
à combatre, et la toille pour faire les armes à cheval ;
et fut le camp moult bien ordonné de sablon et de
tout ce que en tel cas appartenoit, et aussi de maison
pour le juge et pour les seigneurs ; et , le premier
sabmedy de septembre mil quatre cens quarante
neuf ^, fut ung pavillon tendu, au bout du grant pont,
i. Ces trois mots ont été supprimés dans les éditions précé-
dentes. — Les chapitres du pas désignent Jacques de Lalaing sous
le nom de « l'entrepreneur, t Mais il est clair que cet entrepre-
neur pouvait se substituer un combattant.
2. Le Fôvrede Saint- Hemy, roi d'armes depuis 1431.
3. On peut voir encore, dans le faubourg Saint-Laurent à Gha-
lon, le lieu où se donnèrent les joutes.
4. 6 septembre 1449. Le pas aurait été ainsi avancé de deux
u 10
146 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
du oousté de Sainct Laurens, souveraineté du duc de
Bourgoingne, à cause de sa visconté d'Auxonne ; et
fut icelluy pavillon palicé à barres^ moult honnorable-
ment, et n'y povoit nul approucher sans le congié de
Gharrolois le herault, un moult notable herault*, oflB-
cier d'armes du conte Charles de GharroUois, et
lequel avoit sa cotte d'armes vestue et ung blanc
baston en la main , et gardoit les ymaiges ordonnées
pour l'emprinse de l'entrepreneur. Et premièrement
au dossier d'ioelluy pavillon, et au plus hault estoit,
en img tableau, la representacion de la glorieuse vierge
Marie, tenant le rédempteur du monde, son seigneur
et son filz ; et plus bas, au dextre cousté de l'ymaige,
fut figurée une dame moult honnestement et riche-
ment vestue , et de son chief en simple atour ; et
tenoit manière de plourer tellement que les larmes
tomboient et couroient jusque sur le costé senestre,
où fut une fontaine figurée et sur icelle une licorne
assise, tenant manière d'embrasser les trois taises,
condicionnées pour les trois manières d'armes que
l'entrepreneur vouloit fournir pour son emprinse ; et la
première [fut] blanche, pour les armes de la hache ; la
seconde violette, pour les armes d'espée ; et la tieroey
qui estoit dessoubz à manière de triolet, estoit noyre,
pour les armes de la lance ; et furent lesdictes targes
toutes semées de larmes bleues ; et pour ces causes
mois; diaprés les chapitres il devait commencer le 1» novembre
1449 et finir le dernier octobre de l'année suivante. Voir la note 2
de la page suivante.
1. c Et barré. »
2. Saint-Remy avait porté ce titre de Charolais avant d'être roi
d'armes de la Toison d'or. Le héraut Charolais garda le pavillon
un an entier (Livre des faits, ch. l).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 1i7
fut la dame nommée la dame de Plours, et la fontaine,
la fontaine de Plours ^ .
Or ay je devisé de Tentreprise et de Tordonnanoe
de cestuy noble pas ; lesquelles choses furent estrangés
et nouvelles ou pays, et fort remirées et veues de
plusieurs et divers personnaiges. Et ce mesme jour ^
vint au palais ung herault, nommé Toulongeon, qui
appella le herault garde du pavillon, et luy dit :
c Noble herault, je demande ouverture pour aller tou-
c cher Tune des' trois targes qui sont en vostre garde,
c pour et ou nom d*ung noble escuyer nommé Pierre
€ de Chandios. > Le herault le receupt moult joyeu-
sement, et luy dit qu'il fust le très bienvenu, et luy
fist ouverture; et ledit Toulongeon, comme officier
bien apprins, s'agenoilla devant la vierge Marie, salua
i. Voir la même description du pavillon de Jacques de Lalaing
dans le Livre dôs faits, eod. /oc, p. 202. Une miniature du ms.
n* 118, fonds Saint-Grermain de la Bibl. nat., le reprtsente fidè-
lement (Note de M. Kervyn de Lettenhove.)
2. Olivier de la Marche est id en désaccord avec Fauteur du
Liwre des faits. D'après celui-ci, personne ne toucha l'écu de
Lalaing avant le l*** février qui suivit l'ouverture du pas, placée
par lui an l*' novembre et non au 1*' septembre, comme le dit
Olivier. De plus, Pierre de Ghandio aurait fait toucher Técu par
un poursuivant d'armes du comte de Ghamy, nommé Montfort,
tandis que La Marche nomme ce héraut Toulongeon. Le récit du
Livre des faits serait peut-être plus exact, si, comme le pense
M. Kervyn de Lettenhove, on doit attribuer ce livre à une rédac-
tion commune entre Le Fèvre de Saint-Hemy, Ghastellain et le
héraut Gharolais, mais à laquelle ce dernier eut la plus grande
part. Gependant, il ne faut pas oublier qu'Olivier de la Marche
était fort lié avec Jacques de Lalaing, avec lequel il s'entretint
longuement du célèbre pas de la fontaine de Plours, et qu'un de
ses cousins était maréchal de la lice. Il était donc bien au courant
des détails de la joute, à laquelle il avait d'ailleurs personnelle-
ment assisté.
H8 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
honnorablement la dame de Plours , e^ puis toucha à
la blanche large et dist : < Je touche à la blanche targe
c pour et ou nom de Pierre de Ghandios, escuyer;
c et aiSerme en parolle de veoir^ disant que au jour
c que luy sera baillé il fournira de sa personne les
c armes condicionnées et ordonnées pour ladicte targe,
€ et selon le contenu des chappitres du noble entre-
c preneur, si Dieu le garde d'encombrier et de loyale
c ensongne. > Et atant se partit, et fut le palis recloz;
et demoura le pavillon tendu et gardé jttsques au midi,
que Gharrolois repporta son emprinse, et fit son rap-
port au bon chevaUer messire Jaques de Lalain de
son adventure du jour, et comment Pierre de Ghandios
avoit fait toucher la blanche targe ; dont il fiit moult
joyeulx, et bienviengna Toulongeon, le herault, de ces
bonnes nouvelles, luy donna don, et luy bailla brief
jour pour combatre, qui fut le samedy suyvant.
Gelluy jour qui fut le treiziesme jour de septembre ^
la lice fut préparée, et la maison du juge et les pavil-
lons tenduz pour les champions ; et fut celuy de mes-
sire Jaques de satin blanc, semé de larmes bleues ; et
celluy de Ghandios de soye vermeille, armoyée de ses
armes par les goutieres; et vint le juge en place,
accompaigné de Guillaume, seigneur de Sercy, pour
lors bailly de Ghalon, de maistre Pierre, seigneur de
Goux, un grant homme du grant conseil du duc, et
qui depuis fut chancellier ; et de plusieurs autres con-
seilliers et nobles hommes congnoissans au noble mes-
tier d'armes. Eulx ayant prins leur lieu, ledit messire
i . Ou de vérité.
2. D*après le Livre des faits de Jacques de Lalaing, le 7 février
4450, mais toujours le samedi (ch. li, p. 203).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 149
Jaques se partit de Teglise des Carmes, située à la
porte de la ville et du faubourg de la porte dé Sainct
Jehan du Maiseau ^ ; et, après avoir ouy trois messes
moult dévotement, entra en ung bateau couvert,
aocompaigné de messire Piètre Vasque et de plusieurs
aultres nobles hommes de son hostel, car il tenoit
moult bel estât, et d'abondant il trouva au pays deux
nobles honunes , frères germains , dont l'aisné fut
messire Claude de Toulongeon, seigneur de la Bastie,
et Taultre Tristan de Toulongeon, seigneur de Soucy^,
qui fttrent filz de messire Ânthoine de Toulongeon,
jadis mareschal de Bourgoingne ; et fut icelluy mares-
chal celuy soubz qui fut gaignée la bataille de Bar', et
prins le duc Régnier de Lorraine prisonnier. Ces deux
seigneurs estoient de Fhostel du duc de Bourgoingne,
gens de bien et de couraige; et, pour ce que ledit
messire Jaques estoit estrangier au pays, ilz l'accom-
paignerent , ne depuis , durant son pas, ne le haban-
donnerent. Et ainsi traversa le chevalier la rivière de
Sonne, et vint aborder à Tisle où il debvoit combattre ;
saillit hors de son bateau, vestu d'une longue robe de
drap d'or gris, fourrée de martres^. Il avoit sa banne-
rolle en sa main, figurée de ses devocions, dont il se
seignoit à la fois, et moult bien luy seoit. Vint en la
lice, et se présenta devant le juge, et dit de sa bouche
4. Ainsi appelé de l'église prieurale de Saint-Jean qni y était
située, de veteri Maeello, et qui portait le nom de Maizel, peut-être
à cause d'une léproserie attenante.
2. Ou Soussy. Sarcy, dans le ms. n* 2869, ce qui est certaine-
iqent une erreur.
3. Bataille de Bulgnéville.
4. Même description du costume de Lalaing dans le Livre des
faits, eod. loe.
150 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
telles parolles : c Noble roy d'armes de la Thoison
c d'or, commis de par mon très redoubté et souve-
c rain seigneur monseigneur le duc de Bourgoingne et
c conte de Hainnault, pour estre mon juge en ceste
c partie, je me présente par devant vous pour garder
c et deffendre l'emprinse de cestuy pas^ et pour de
c ma part fournir et accomplir les armes emprinses
c et requises par Pierre de Chandios, selon le contenu
c des chapj)itres à ce ordonnez. > Le juge, vestu de
la cotte d'armes du duc de Bourgoingne , le blanc
baston en la main, le receut et bienviengna moult
honnorablement, et se retraïct l'entrepreneur en son
pavillon ^r
Ne demoura gui^f^es que, par dessus le grant pont
de Ghalon, s'apparut ledit Pierre de Ghandios, qui
venoit à cheval, armé de toutes armes, le bassinet en
la teste et la cotte d'armes au doz; et, à la vérité,
c'estoit l'ung des grans et puissans escuyers qui ftist
en Bourgoingne ne en Nyvernois, et pouvoit avoir
trante et ung ans ou environ d'eage. Il estoit aocom-
paigné des s^gneurs de Myrebeaud, de Charny et de
SeyP, ses ondes, et de la seignorie et noblesse de
Bourgoingne ' si laidement, que puis extimër la com-
1. Voir le Livre des faits, eod, hc.
2. Jean de Bauffremont, seigneur de Mirebeau, et ses deux
frères, Pierre, seigneur de Ghamy, et Guillaume, seigneur de
Scey-sur-Saône. Leur sœur, Jeanne , avait épousé en premières
noces Thomas de Perrigny, dont elle eut deux enfants, en deu-
xièmes Jean de Ghandio, chevalier, seigneur d'Arcelot, père de
Pierre (Archives de la Côte-d'Or, Peincedé, t. XXIII, p. 593).
Dunod donne par erreur à Jean de Ghandio le prénom d'Antoine
(Hist. du comté de Bourgogne, t. II, p. 503).
3. Le Livre des faits cite un grand nombre de nobles b(mi^i-
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 151
paignie plus de quatre cens hommes nobles ^ . Ledit
de CSiandios entra dedans la lice sur ung cheval armoyé
de ses armes ^, mist pied à terre ; et Tadextra le sa-
gneur de Ghamy jusques devant le juge, et porta la
parolle, et dit : c Noble roy d'armes de la Thoison
d'or, commis de par mon très redoubté et souve-
rain seigneur monseigneur le duc et conte de Bour-
goingne, juge en ceste partie, veecy Pierre de Ghan-
diofi, mon nepveur, qui se présente devant vous,
pour, à l'aide de Dieu, fournir et accomplir à ce jour
les armes par luy emprinses et requises, à l'encontre
de l'entrepreneur de cestuy noble pas, selon la
oondiction des chappitres et de la blanche targe à
quoy il a fiût toucher ^. » Le roy d'armes le bien-
viengna et receut conune il appertenoit, et se retraiict
en son pavillon ; et, ce faict, se retraïct chascun de la
lice, et se commencèrent les crys accoustumez; et
tandiz ung mien cousin germain, nonmié Ânthoine de
la Marche, seigneur de Sandon, ordonné mareschal de
la lice, se tira devers ledit Ghandios par l'ordonnance
du juge, et luy demanda qu'il desclairast le nombre
des coups de hache qu'il requeroit et demandoit pour
gnons qui accompagnaient Pierre de Ghandio, et parmi eux
CSlaade et Tristan de Tonlongeon, qui, au contraire, d'après Oli-
vier de la Marche, escortaient Lalaing, parce qu'il était étranger
au pays. H y ajoute le seigneur de la Marche. Mais Antoine de la
Marche était maréchal de la lice et ne devait pas prendre parti
entre les combattants. Olivier explique plus loin sa présence.
i. U Livre des faits dit six cents chevaliers et écuyers.
2. D'hermines à la fasee de gueules. D'après le Livre des faits,
cet écu aurait été écartelé de Baufifremont, c'est-à-dire : Vairé d'or
et de gueules.
3. Le Lirrre des faits ajoute à ce discours du comte de Ghamy
un compliment à l'adresse de Toison d'or.
1591 HÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
faire et fournir icelles armes ; et ledit Ghandios des-
claira dix sept coups de hache. Si se tira ledit mare&-
dial devers le juge pour Tadvertir du nombre des
coups, et se tira devers ledit messire Jaques de Lalain,
tant pour Tadvertir de Tintencion de sa partie, conmie
pour luy demander les haches qu'il devoit livrer pour
la bataille fournir et faire. Si luy furent deux haches
baillées et livrées , qui furent longues et pesantes ; et
ftirent les mailletz et testes desdictes haches à manière
de becz de faulcon, à grande et pesante dague dessus
et dessoubs ; et furent ferrées d'une platine de fert
platte, à trois testes de doux, gros et courts, en façon
de diamans, et assez à la manière que Ton ferre lances
pour jouster en armes de guerre, sans rochet^; et
furent lesdictes haches apportées audit de Ghandios
pour choisir, et Taultre fîit rapportée à Tentrepre-
neur ; et ne demeura guieres que Pierre de Ghandios
saillit hors de son pavillon, la cotte d'armes au doz,
bassinet en teste, et la visière close; se seigna^ de sa
bannerolle ; et puis luy bailla le seigneur de Ghamy ,
son oncle, sa hache, et l'accompaigna jusques bien
avant en la lice. Et, d'aultre part, saillit messire Jaques
de Lalain; et avoit son harnois couvert, en lieu de
cotte d'armes, à manière d'ung palletocq, à manches
de satin blanc semées de larmes bleues, des couleurs
de la targe à quoy avoit touché sa partie.' Il estoit
armé d'une petite salade ronde, et avoit la visière
couverte et armée d'ung petit haussecolle ^ de maille
1. • Hoquet. •
2. • 8e signant. •
3. Un c houscout, • dit le Livre des faits.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 153
d'assier ; et, après la recommandacion de sa banne-
rolle, luy bailla messire Piètre Vasque sa hache 4 Si
mardierent Tun contre Taultre les champions moult
asseurement, et s'entre rencontrerent-devant le juge,
et de prime face se gardoient Tung de Taultre. Mais
n'atargea guieres qu'ilz se coururent sus, et se don-
noient de grans et pesans coups, chevaleureusement
donnez et soubstenuz d'une part et d'aultre ; et me
souvient que ledit de Lalain, qui sçavoit que les haches
qu'il avoit baillées et livrées n'avoient point de dague
ny de pointe dessoubs , dont il puist faire faucée ne
grever sa partie, en faisant une grande desmarche
tourna sa hache, et mist le mail de la dague de la part
de sa main senestre, en faisant de la teste quehue, et
de la quehue le maillet ; et remarcha d'un grant poux,
et atteindit ledit Ghandios, de la dague de sa hache,
en la visière du bassinet, et donna si grant cop qu'il
rompit la pointe sur la visière ; mais ledit Ghandios
qui estoit fort, grant, puissant et couraigeux, oncques
n'en desmarcha, mais recommença entre eux la bataille
plus aspre et plus fiere que paravant, et tant que si
asprement se requirent l'ung l'aultre, qu'en peu
d'heure les dix sept coups ^ requiz par ledit de Ghan-
dios furent accompliz. Si gecta Thoison d'or le baston,
et furent prins et séparez par les hommes d'armes
ordonnez pour gardes et escoutes, et pour ce faire
comme il est de coustume en tel cas ; et, eulx emmenez
devant le juge, touchèrent ensemble, et s'en retour-
nèrent chascun dont il estoit venu ; et furent icelles
i. D'après le Livre des faits, les jouteurs auraient échangé vingt
et un coups de hache.
154 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
armes achevées par UDg samedi dix hiiitiesme jour de
septembre Tan quarante et neuf ^.
Âinsy se passa septembre, octobre, novembre et
décembre, et jusques au deuxiesme samedi de jaor
vier ^, que messire Jehan de Bonniface, ung chevalier
arragonnoisy et celuy qui autreffois avoit combatu
ledit messire Jaques à Gand, comme il est cy devant
escript, arriva au pavillon, qui continua tous les
samedis de Tan d'estre tendu, selon le contenu des
chappitres. Ledit de Bonniface vepoit du cousté de la
conté de Bourgoingne ; et quant il veit le pavillon
tendu, les ymaiges et le mistere du pavillon, et le
herault qui gardoit la barrière à cotte d'armes vestue,
il descendit de son cheval, et salua le herault, et luy
pria qu'il luy voulsist declairer la signiflSance et h
cause du pavillon, et du mistere qu'il avoit trouvé.
Le herault, qui bien le sceut faire, luy declaira comment
ung chevalier, entrepreneur en ceste partie, sans luy
nommer le nom, luy faisoit garder la fontaine de
Plours chascun samedi de Tan, pour fournir cbascun
noble homme qui vouidroit toucher à Tune des trcHS
targes ou à plusieurs, pendans à ladicte fontaine, et luy
declaira la condiction desdictes trois targes, et le plus
avant de celle entreprinse qu'il le peust faire, luy
ouffirant de luy bailler les chappitres par escript. Le
chevalier, se monstrant moult resjouy d'avoir trouvé
icelle adventure, demanda ouverture, qui luy fiit
accordée et faicte ; et luy mesme toucha à la blanche
1. Olivier de la Marche dit plus haut le 13 septembre; et, en
effet, en 1449 le 13 septembre tombait un samedi.
2. Le 10 janvier 1450 (n. st.). — Le 1*' mars 1450, sdon le
Livre des faits, ch. lui.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 155
et à la noyre large; print le herault son nom par
escrit et Juy demanda son logis, lequel il luy declaira
à rAsne Royé, emprès Sainct Georges S dedans la
ville de Ghalon.
Le herault, à son retour, fist son rapport à mes-
ure Jaques comment messire Jehan de Bonniface
avoit les deux targes blanche et noyre touchées^. Si
envoya ledit messire Jaques vers luy deux nobles
hommes, qui présentèrent de par Tentrepreneur che-
val et hamois, et ce que mestier luy estoit pour ses
armes fournir ; et luy fut baillé jour à vendredi, vingt
quatrieame d'icelluy mois, pour faire les armes à
cheval, et le lendemain vingt cinquiesme celles de
pied. Ge qu'il accepta, et ainsi fut jour baillé, et ioelles
armes emprinses.
Le vendredi vingt quatriesme du mois dessusdit ^,
les lices furent préparées et la toille dressée pour la
course des chevaulx, comme il appertenoit ; et se
présenta messire Jehan de Bonniface armé de toutes
armes, comme il appertenoit. Son cheval estoit cou-
vert de ses couleurs ^, et fist dire au roy d'armes de
i. Église de Saint-Georges, érigée en collégiale, en 1326, par
Odart de Montaigu (O. Plancher, Histoire de Bourgogne, t. Il,
preuves, p. glxxxi).
2. Anx termes des c chappitres » ou conditions du pas, aucun
chevalier ou écuyer ne pouirâdt toucher à plus d*une targe ou d'un
écu, et ne pouvait jouter avec Tentrepreneur qu'une fois dans
Tannée. (Voir Livre des faits, loc, cit., p. 190.)
3. En 1450, le vendredi tombait le 23 janvier. D'après le Livre
des faits, la joute eut lieu le vendredi 6 mars 1450.
4. Ou de ses armes : Trois paux de gueules, à une horde d'argent,
(livre des faits, ch. lui et lv.) — D'après le même auteur, Jean de
Boni&oe faisait porter trois bourdons, sur lesquels était inscrite cette
devise : • Qui a belle doue (dame) , la garde bien. » (Id., p. 209.)
156 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la Thoison d'or, juge en ceste partie, comme il est
dit dessus, qu'il estoit arrivé au pavillon par bonne
adventure, qu'il avoit veu la figure de la dame de
Plours, ensemble les trois targes pendans à la fontaine,
et avoit ouy certains nobles chappitres declairans
l'emprinse et voulenté d'ung noble chevalier entr^
preneur de celluy noble pas, non nommé esditz chap*
pitres, et qu'il se presentoit pour celluy jour pour
Fournir les vingt cinq courses de lances contâmes
esditz chappitres, à l'encontre dudit entrepreneur,
quelqu'il fust; et ces termes tenoit comme non sai-
chant que ce fust messire Jaques de Lalain qu'il avmt
autreffois combatu en la ville de Gand, ou pour feindre
de non sçavoir que ce fiist il. Sa presentacion faicte,
il se retraïct au bout de la toille, et par licence courut
son cheval; et, tantost après, l'entrepreneur, qui
estoit parti des Carmes et avoit passé la rivière en
son bateau, se présenta devant le juge, vestu d'une
longue robe de velours noir, et estoit moult noble-
ment accompaigné des seigneurs et nobles hommes
de Bour|;oingne, qui desjà, à l'occasion de ses vertuz,
l'avoient prins en telle amour et extime, que tous le
queroient, aimoient et prisoient, et mesmement Pierre
de Ghandios, son compaignon, qui desjà avoit fait
armes à l'encontre de luy, et messieurs ses parens et
amys. Puis se retraïct en son pavillon qui fut à
manière d'une petite tente de satin noir, semé de
larmes bleues ; et, après qu'il fut armé, il partit hors,
monté et armé conmie il appertenoit; son cheval
estoit couvert de velours noir, semé de larmes bleues,
et furent les lances baillées à Anthoine de la Marche,
mareschal de la Uce, ferrées et appoinctées comme il
MÉMOIRES d'OUVIEH DE LA MARCHE. 157
appertenoit. Grys furent faictz, et leur furent deux ^
lances appourtées, dont messire Jehan de Bonniface
print le choix. Et de la première course ne s'attein-
dirent point. La^ seconde, s'atteindirent tous deux. La
tierce/s'atteindirent tous deux entre les quatre poinctz,
et rompit ledit de Bonniface sa lance. La quarte,
messire Jaques atteindit ledit de Bonniface au default
du grant garde bras, fauça le harnois à jour et rom-
pit sa lance, et ledit de Bonniface, de celle course, fit
une très dure atteinte sur la baviere de l'armet dudit
messire Jaques. La sixiesme, faillirent tous deux
d'atteindre^. La septiesme course, ledit de Bonniface
rompit sa lance sur le grant garde bras de messire
Jaques, et il atteindit Bonniface entre les quatre poinctz,
de plaine atteinte; et de celle course advint que la
lance dudit messire Jaques se fendit depuis le fert
jusques auprès de la poignée, et ne fut aultrement
rompue; dont il advint que Ton rapporta deux lances
nouvelles, afin que le venant du dehors choisist. Or
en print ledit de Bonniface une, et ne vouloient point
ceidx qui le servoient que l'autre fust reportée à l'en-
trepreneur, pour ce qu'ilz disoient que la lance dont
il avoit couru n'estoit point rompue, pourtant qu'elle
estoit fendue, et que, par les chappitres, chascun
i. Trois mots sapprimés dans les Mit. précédentes.
2. c A la... », et de même aux phrases suivantes.
3. En ce qui concerne le détail de cette joute, il y a quelques
différences entre le récit d'Olivier de la Marche et celui du Livre
det faits. Ainsi, selon celui-ci, ce serait à la troisième et non à
la quatrième course que Boniface, et non Lalaing, atteignit son
adversaire au garde-hras. De plus, à la sixième, il aurait reçu de
Lalaing un si grand coup sur la tête, que son cheval « tourna et
ht visière de son armet fut levée. »
158 MÉMOIRES d'olivier DE LA BfARGHB.
devoit courir de sa lance jusques elle fust rompue.
Messire Jaques en vouloit bien courir, mais ceulx qui
Taccompaignoient ne le vouloient souffrir, et dura
longuement cest estrif d'une part et d'aultre, et n'en
sçavoit le juge que juger ne que ordonner, car, de la
part de l'entrepreneur , estoit dit que la lance estoit
esclatée et fendue de plaine atteinte, et que jamais
n'en pourroit souffrir cop qui fust de nulle recomman-
dacion ; et d'aultre part l'on requeroit au juge qu'il
ordonnast selon les chappitres, et que la lance n'estoit
point rompue ne tronsonnée, dont le juge estoit fort
perplex, et ne sçavoit comment en juger. Si advint
que le mareschal de la lice, qui estoit homme qui
beaucoup avoit veu, print un baston, et le bouta en
croisée par la fendure de ladicte lance, et l'apporta à
messire Jehan de Bonniface, et lui dist : c Seigneur
c chevalier, voulez vous que l'on courre contre vous
c de ceste lance, dont l'on né vous peut mal faire ne
c grever ?» Le chevalier vit la lance, qui estoit moult
empirée, et dist que l'on l'ostat, et qu'il ne vouloit
point courre contre lance rompue^. Et ainsi fut baillée
à messire Jaques lance nouvelle pour la huictiesme
course, et faillirent tous deux d'atteindre. La neu-
viesme course ^ , messire Jehan de Bonniface aggrava
i. Gonf. Livre des faits, loc. cit. D'après lai, cependant, ce serait
Piètre Vasque qui aurait montré à Boniface la lance rompue de
son adversaire et l'aurait ainsi déterminé à accepter le remplace-
mont de cette arme.
2. Le récit d'Olivier de la Marche devient, à partir de ce moment,
beaucoup plus circonstancié et plus complet que celui du tdtr$
des faits. Il semble même que ce dernier renferme une importante
lacune, car il s'arrête à la huitième course, qui, selon lui, n'au-
rait point été fournie, parce que Boniface aurait allégué la perte
MÉMomBS d'olivier de la marche. 159
le fert de sa lanoe en Farmet de son compaignon, et
messire Jaques Tatteindit soubs le grant garde bras
assez près de Taultre atteinte, et le persa à jour, et
rompit sa lance. La diziesme course, Bonniface fist
une très dure atteinte, et messire Jaques n'atteindit
point. La onziesme, Bonniface faillit, et messire
Jaques Tatteindit assez près des aultres deux cops, et
luy empira moult son hamois, et aggrava sa lance.
La douziesme, feirent tous deux très dure atteinte
Tung sur Taultre. La treisiesme, atteindirent tous
deux; mais messire Jaques continua de quérir et
d'atteindre de cousté, au lieu où il avoit desjà empiré
le hamois du chevalier ; et disoit on que ledit de Bon-
niftice avoit trempé son harnois d'une eaue qui le
tenoit si bon, que fert ne povoit prendre sus ; et, à
la vérité, il couroit en ung legier harnois de guerre,
et n'estoit pas possible, sans artifice ou ayde, que le
hamois eust peu soustenirles atteintes que fist dessus
mesure Jaques. Mais l'heure et le temps de l'entre-
prise se passoit, dont il advint qu'à la quatorziesme
course messire Jaques assist près des autres cops,
fauça le hamois à jour, et, se l'arrest de la lance ne
fiist rompu de celle atteinte, le fert fust entré au corps
du dievalier. Et quant ceulx qui accompaignoient
ledit de Bonniface veirent le harnois ainsi empiré, et
que en seureté il ne pouvoit plus courre, et mesme-
ment les seigneurs et nobles hommes presens, adver-
tirent le juge. Pourquoy le chevalier fut mandé devant
Thoison d'or, qui luy dist qu'il n'estoit pas suflSsam-
d'ane pièce de son harnais. Ceci se rapporte évidemment à l'in-
cident qni suivie la quatorzième course et dont parle lui-même
Olivier de la Marche.
160 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
ment anné pour la seureté d'ung si gentil chevalier
qu'il estoit, et qu'il ne seroit point loyal juge de le
souffrir plus adventurer devant luy. Pourquoy il luy
prioit, ou qu'il print autre plus seur hamois, ou qu'il
se tinst pour content d'icelles armes, car bien et bel
avoit les quatorze courses fournies, et que des aultres
unze courses, pour fournir les vingt cinq ordonnées
parles chappitres, selon la condiction de la noyre targe
à quoy il avoit touché, il s'en pouvoit bien contenter;
mesmement qu'il avoit à combattre à pied au lende-
main, et demanda vingt et un cops de hache; et ainsi
furent icelles armes accomplies.
Le lendemain, qui fut samedi S furent les pavillons
tenduz, et avoit ledit de Bonniface ung petit pavillon
de blanche toille, armoyé de ses armes ; se présenta
en une noyre robe, et se ail» armer en son pavillon.
Et d'aultre part se présenta messire Jaques de Lalain.
Grys et cerimonies furent faictz, et deux haches baillées
et présentées, et baillée à chascun d'eux la sienne. Et,
le tout préparé, saillit ledit de Bonniface hors de son
pavillon, armé de toutes armes, la cotte d'armes ves-
tue, et, de son chief, il estoit armé d'ung armet
d'Italye, et par dessus ung grant' plumas de plumes
noyres, et marcha fièrement et de grant couraige,
pamoyant sa hache, et crioit, en son arragonnois :
i. 24 janvier. D'après le Livre des faits, la joute & pied n'aurait
pas eu lieu le lendemain de la joute à cheval, mais le neuvième
jour après, c'est-à-dire le 15 mars. Or, il la date du 24 du môme
mois. II y a une grande confusion de dates dans chacun des deux
chroniqueurs.
2. Un petit plumas, dit le Livre des faits, ch. lv. L'armet
d'Italie, dont Boniface était couvert, était, selon le même écrivain,
garni de pointes aiguës.
MÉMOIRES D'OUVIER DE LA BIARGHE. 161
c Avant, chevalier! Qui a belle dame, si la garde
c bien. » Et d'aultre part marchoit messire Jaques,
armé d'ung haussecolle et de la salade, en la manière
du hamois et de la parure qu'il estoit quant il com-
battit à Ghandios, et marchoit fièrement au devant de
son compaignon; et à l'aborder ledit de Bonniface
haulsa sa hache pour ferir messire Jaques» Hais le cop
fut rabattu, et se requirent che valeureusement d'une
part et d'aultre ; et, à la vérité, ledit de Bonniface se
trouva niai asseurement armé de la teste, pour com-
batre à pied ; et par deux ou trois fois ledit messire
Jaques, en desmarchant soubs cosUere, luy donna de
grans coups du maillet de sa hache, mais riens ne
l'empira ; et quant ledit messire Jaques veit que de
coups de hache il ne le pouvoit esbranler, il entra
dedans sa hache par une entrée de la quehue de revers ;
et d'icelle entrée il print de la main dextre le cheva-
lier par le plumas S et tira de toute sa force, en fai-
sant une grant desmarche ; et de ce tour pourta le
dievalUer par terre, le visaige contre le sablon ; et, ce
faict, se tira ledit messire Jaques devant le juge, et le
chevallier fut par les gardes et escoutes relevé et
amené devant le juge, lequel dit au chevallier qu'il
estoit bien content de luy, et que bien avoit fourni les
armes par luy emprises à l'encontre de messire Jaques
de Lalain. Quant le chevallier ouyt nommer messire
Jaques de Lalain, son compaignon, et il le recongneut,
il luy fit moult grant honneur et chère , et s'embras-
sèrent, et ainsi furent icelles armes accomplies'. Et
i. Gonf. Livre des faits, loc. cit., p. 213.
2. Gonf. Livre des faits, loc, cit., p. 213. D'après cette chronique,
Jacques de Lalaing offrit à Jean de Boniface un bracelet d'or,
Il 11
162 BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
depuis iceUuy mois de février^ ne vindrent nuli
nobles hommes toucher aux larges, jusques au mois
d'aoust^ suyvant ; et durant icelluy temps fit messire
Jaques ung tour à la court, où il fut moult volontiers
veu d'ung chascun.
En celle manière se passa Tan quarante et neuf',
et entra Tan cinquante, qui fut le sainct et salutaire
an de la jubilée, que le grant pardon gênerai estoit à
Rome ; et de toutes pars passoient pèlerins et pèlerines
allans àRomme, par le pays de Bourgoingne et ailleurs,
en si grant nombre, que c'estoit noble et saincte chose,
et dévote à veoir ; et m'est force de tenir propoz tou-
chant le pas et emprise commencée par le bon cheval-
lier messire Jaques de Lalain, comme il est dessus
escript, et que je recite les mainctes et plusieurs dieva-
leureuses armes faictes et exécutées en icelluy pas par
ledit chevallier et ses compaignons ; dont grant perte
et donunaige seroit, si elles estoient taisées ou obliées ;
et m'en tiendroye pour lasche et recréant en ma labeur,
se je laissoye en ma plume si nobles faictz que j'ay veuz,
sans les reciter, à mon povoir, de mon petit sens.
Le premier samedy du mois de may ', Fan mil quatre
cens cinquante, le pavillon fut tendu, comme il estoit
de coustume, et, comme tousjours, se continua chascun
samedy de l'an, durant l'emprise dessusdicte. Si vint
fermé par un £adeQa8 à clé, et qu'il devait porter pendant un an,
à moins que la dame ou la demoiselle, détentrice de la clé, ne
consentît à le déferrer. Mais on ignore le nom de la dame auto-
risée à lui enlever cette chaîne.
1. Olivier de la Marche a dit plus haut \ janvier.
2. Non pas août, mais mai ou juin, comme on va le voir à l'instant.
3. 1449, V. st. L'année 1450 commença le 5 avril.
4. Le l*** juin, selon le Livre des faits, ch. lvi, p. 214.
HÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 163
audit pavillon ung jeune escuyer de Bourgoingne,
nommé Gérard de Rossillon, beau compaignon, hault
et droit et de belle taille ; et s'adressa ledit escuyer à
GharroloiSy leherault, luy requérant qu'il luy fist ouver-
ture ; car il vouloit toucher à la targe blanche, en
intencion de combatre le chevallier entrepreneur de
la hache jusques à Taccomplissement de vingt cinq
coups. Ledit herault luy fit ouverture, et ledit Gérard
toucha ^ ; et de ce fut faict le rapport à messire Jaques
de Lalain, qui prestement envoya devers luy pour
prendre jour. Et pour ce que ledit Gérard avoit père,
et que de ce n'avoit eu aveu ne consentement de faire
de^ nulz de ses parens ne amis, pour ce qu'il estoit
jeusne, et leditmessire Jaques estoit chevallier renonuné,
duict, apprins et expérimenté au faict des armes, si
estoit Fescuyer seul et petitement aydé, pour icelles
causes, de son pêne ne de ses amys ; et n'estoit ne
prest ne foumy de harnois, ne d'habillemens, ou de
ce qui luy estoit nécessaire. Pourquoy furent mises
icelles armes au vingt huictiesme jour d'icelluy mois
de may ^, auquel jour comparurent plusieurs seigneurs
de Bourgoingne et plusieurs nobles hommes, pour
accompaigner ledit Gérard, car il avoit de bons et
notables amys, et les aultres pour veoir lesdictes armes ;
i. Le poursuivant d*armes du seigneur de Pesmes, nommé
Valloys (Buchon dit Yallay), aurait été, d'après le Livre des faits,
chargé de toucher Técu pour Gérard de Roussillon.
2. c Or ledict Gérard avoit père, et de son faict n'avoit eu aveu
ne consentement de... »
3. Olivier de la Marche est, sur le retard, dont il explique d'ail-
Iflurs pertinemment le motif, d'accord avec le Livre des faits qui
fixe l'époque assignée pour le combat au 28 juin, vingt-huit jours
après l'arrivée de Gérard {Id., p. 215).
1 64 MÉMOIRES D^OLIYIER DE LA MARCHE.
et pour ce que Thoison d'or estoit lors en aucun
voyaige ou commission^ par le prince, (ut ordonné,
par commission du ducdeBourgoingne, que Guillaume,
seigneur de Sercy, pour lors bailly de Ghalon, seroit
juge en ceste partie; car celluy Guillaume fut ung
escuyer moult homme de bien, saige et moult bien
renommé ; et fut premier escuyer d'escuyrie du bon
duc dessusdit, comme il est escript cy dessus.
Doncques, le vingt huictiesme jour dessusdit, furent
les lices préparées ; et fut ce jour Guillaume Rolin ,
seigneur de Beauchemin^, mareschal de la lice ; et se
présenta le chevallier entrepreneur, comme il avoit en
tel cas accoustumé ; et d'aultre part vint ledit Gérard
grandement accompaigné. Il estoit grant,' armé, le
bassinet en teste, la visière levée. Il estoit couvert et
paré de sa cotte d'armes, et son cheval semblablement ;
et faisoit porter devant luy une bannière de ses plaines
armes ^, dont il fiit aucunement parlé ; et disoient les
1. Toison d'or ou Saint-Remy fut envoyé, le 28 mai 1450, vers
Charles VU par Philippe le Bon, et resta quatre mois absent. Il
était chargé, avec plusieurs autres ambassadeurs, de régler les
conditions pécuniaires du mariage de Catherine de France avec
le comte de Charolais, conditions qui donnaient lieu à certaines
difficultés, bien que Catherine, fiancée à Charles, fût morte depuis
1446 (Chronique de Jean Le Fèvre^ introd., p. xxxv, édit. Morand).
2. Lisez : Beauchamp. — Beachain, dans les édit. précédentes.
3. Losange d'or et d'azur, au lambel de gueules de trois pièces
(voir le Livre des faits, loc. cit.). — Guiot de Roussillon, écuyer,
seigneur de Clomot, père de Gérard, avait épousé Marie de Sercey,
et mourut entre les années 1455 et 1460 (Archives de la Gôte-
d'Or, Peincedé, t. XVm, p. 729, 731, 758, et t. XXV, p. 661).
Il descendait par plusieurs degrés de Jean do Roussillon, aussi
écuyer, dont la veuve, Alix de Clomot, fit foi et hommage en
1332 pour la terre de ce nom à Jean, seigneur de Thil et de la
Hoche, à qui le duc de Bourgogne Eudes lY en avait cédé la
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 165
aiicuDgs que le seigneur de Glomot, son père, ne se
tint oncques pour banneret ; et aultres disoient qu'il
estoyt de Ghastillon en Bassois ^, que Ton dit en Niver-
nois la première bannière. Finablement ledit Gérard
fist porter sa bannière sans aultre contredit, et se
présenta devant le juge, et parla bien asseurement ;
et puis se retraïct en son pavillon qui es toit bleu, à
mon souvenant, et le conduisoit Philibert de Yauldrey,
qui moult l'adressa pour celuy jour en son affaire. Grys
et cerimonies furent faietz, et les haches baillées, selon
Fordonnance. Si saillirent hors de leurs pavillons; et
pour ce que ledit Gérard estoit adverti que ledit mes-
sire Jaques communément combatoit en salade et en
haussecoUe de maille, il se pourveut d'une salade
ronde 'et d'un haussecoUe de maille, et s'en arma;
et marchèrent l'ung contre l'aultre ; et marchoit ledit
Gérard moult froidement, pour ce que à l'occasion
de sa jeunesse on l'avoit fort conseillé de non estre
chault; et l'entrepreneur marchoit moult ordonne-
ment, conmie celluy qui estoit duict, accoustumé et
apprins du fier et redoubté mestier et passaige de
champ cloz« Si abordèrent l'ung à l'aultre devant le
juge, et courut sus l'entrepreneur audit Gérard moult
asprement; et ledit Gérard soubstint froidement les
mouvance en 1328 (Peincedé, t. VII, p. 636). Le sceau du même
Jean (mêmes Archives, B 372) porte un écu losange, chargé d'un
lambel, comme celui de Gérard, ce qui les rattache évidemment
tous deux, comme on le dit dans le texte, à une branche cadette
de la maison de Ghâtillon-en-Bazois, laquelle portait : Losange d'or
et d'azur (Palliot, La vraye et parfaite science des armoiriesy p. 662).
1. Ghàtillon-en-Bazois, près Ghâteau-Ghinon (Nièvre).
2. c D'ancienne façon, i dit le Livre des faits, et réparée pour la
circonstance.
168 liéMomES d'olivier de la marche.
plusieurs gens s'émerveillèrent ; et sembloit à plusieurs
que, considéré que les armes d'ung noble honmie sont
et doibvent estre Temail et la noble marque de son
ancienne noblesse^, et que nullement ne se doit
mettre en dangier d' estre trebuchée, renversée, abatue
ne foulée si bas qu'à terre, tant que le noble honmie
le puist destourner ou deffendre ; car d'adventurer la
riche monstre de ses armes, Thomme adventure plus
que son honneur, pour ce que d'adventurer son hon-
neur n'est despensé que le sien, et ce où chascun a
povoir; mais d'adventurer ses armes, c'est mis en
adventure la parure de ses parens et de son lignaige,
et adventure à petit prix ce où il ne peult avoir que
la quantité de sa part ; et en celle manière est mis en
la mercy d'ung cheval et d'une beste inraisonnable,
qui peut estre portée à terre par une dure atteinte,
ou choper à par soy, ou mesmarcher ; ce que le plus
preux et plus seur homme du monde ressongne bien,
et doubte de porter sur son doz en tel cas.
Ainsi fut présenté Michault de Certaines ; l'accompai-
gnoient messire Jehan, seigneur de Toulongeon, à qui
il estoit serviteur et de son hostel, messire Claude et
messire Tristan de Toulongeon, et plusieurs aultres
nobles hommes bourguignons; et furent crys et
ordonnances faictes, lances ferrées et mesurées, et
baillées aux deux escuyers, qui furent chascun à son
bout de la toille ; et pour deviser des deux person-
naiges, ledit Jehan Rasoir fut ung petit personnaige
gent, vif et de bon couraige, et moult bien à cheval ;
i. La famille de Certaines, originaire du Nivernais, remonte
au xrv* siècle (voir la Noblesse aux États de Bourgogne, p. 146).
MÉM0IRB8 d'olivier DE LA MAAGHE. 169
et ledit Hichault estoit grant et puissant homme, et
fort renommé homme de guerre ; et n'avoit, à celle
heure, guieres moings de cinquante ans. Grys et ceri-
monies faictes et passées, les lances leur furent bail-
lées, et coururent Fung contre Taultre vingt cinq
courses de lances ; mais, ainsi que les adventures des
armes sont journalles et adventureuses , ilz firent
aucunes atteintes, et furent lances rompues et aggra-
vées de toutes les deux parties. Hais, à la vérité, ledit
Michault de Certaines feist plus d'atteintes que son
compaignon ; et fut ledit Michault blessé en la main
dextre , du conomencement ; mais il se blessa luy
mesme à son arrest, en couchant sa lance. Et en telle
manière se despartirent icelles armes ; et le seigneur
de Toulongeon donna à soupper à messire Jaques de
Lalain et à plusieurs nobles hommes ; et demeurèrent
les deux escuyers bons amys de là en avant.
En ce temps le duc Charles d'Orléans, celluy dont
est escript cy dessus que le bon duc Philippe de
Bourgoingne le rachepta de la prison des Ângloix,
faisoit une guerre delà les mons, et avoit conquis la
conté d'Ast en Piedmont, et mouvoit icelle guerre à
l'occasion de la duchié de Millan, que le duc Charles
d'Orléans disoit à luy appertenir, à cause du duc Phi-
lippe Maria, qui estoit nouvellement trespassé, et
n'avoit laissé nulz hoirs de son corps ; et certes, à ce
que j'ay peu sçavoir de ceste matière, ceste duchié de
Millan estoit le vray heritaige du duc d'Orléans et de
ses successeurs^. Car le duc d'Orléans, père du duc
I. Gonf. Mathieu d'Escouchy, ch. xxii, t. I, p. 125, ch. XLvh,
p. 319, et t. U, p. 379.
172 MÉMOIRES D*OLiyiER DE LA MARGHB.
mons le seigneur d'Arguel, et fit son lieutenant Phi-
libert de Yauldrey, qui desjà estoit viel homme ; et,
à Tabregier, à l'occasion que le duc d'Orléans ne
peust finer^ ne gens ne payement, l'execucion fut de
petit fruict, et s'en revindrent la pluspart sans chevaulx
ou harnois, le boulevart ^ en la teste ; et pour cuydair
attraire le Roy de France et les François en son ayde,
le duc d'Orléans se tint longuement à Lyon sur le Rosne,
et la duchesse avecques luy ; et à son retour s'adonna
son chemin par Ghalon, ou mesme temps que le pas
se tenoit ; et fut grant heur, au chevallier entrepre-
neur, que celle noblesse vint au lieu, pour veoir et
entendre le hault mistere de son emprise, et mesme-
ment si hault et si noble prince, et si belle et ver-
tueuse princesse ; et les festoya moult haultement, et
mesme au pavillon devant la fontaine de Plours.
Et par un samedi que ledit pavillon estoit tendu
comme il avoit accoustumé, le duc d'Orléans, la
duchesse et madamoiselle d'Arguel, sa niepce, qui
Guillaume, né d'un premier lit (v. supra, p. 117, note 2), se préten-
dant lésé dans ses intérêts, en appela au duc, qui, par lettres
patentes du 5 septembre 1464, accorda à ses deux frères consan-
guins une provision de 7,000 liv. de rente annuelle jusqu'à la fin
du litige. Peu satisfait de cette décision, Hugues s'empara à main
armée de plusieurs seigneuries détenues par Guillaume, et so vit,
pour ce fait, poursuivi devant le parlement de Dole, qui le bannit
des états du duc, et prononça la contiscation de ses biens (1465).
Cette disgrâce dura peu ; autorisé à rentrer en Bourgogne en 1467,
ses biens lui furent restitués deux ans plus tard, f en souvenir
des grands services du prince , son père, » et dans l'espoir de
ceux qu'il avait promis de rendre lui-même (Gollut, col. 1228,
note 1).
1. a Fournir. »
2. Boulevart?
MÉMOIRES d'olivier DE hk MARCHE. 173
pour lors estoit la renommée et le bruit de tout
le pays eu cas de beaulté, de sens et de vertuz,
avec grant foison de dames et damoiselles, de
chevalerie et de noblesse, veirent conune les targes
estoient gardées par le herault dessusdit ; et cuydoit
le bon chevallier de Lalain que aucungs d'iceulx estran-
giers, François, Ytaliens, Provençaux ou aultres, dont
il y avoit plusieurs grans, gorgeas^ et honnestes per-
sonnaiges à la court du duc d'Orléans, deussist avoir
pitié de la dame de Plours là figurée, et toucher à
aucunes de ses targes. Hais riens n'y fut entreprins,
ny ne survint audit pas aultre chose pour icelluy mois,
ne jusques au mois de septembre que l'an de l'em-
prinse s'expiroit, et lequel mois de septembre fut hon-
norablement et chevaleureusement exécuté, comme
vous ourrez cy après. Et si ne firent le duc et la
duchesse que passer par Bourgoingne, en s'en retour-
nant en leur pays ; et là je veiz la première fois monsei-
gneur François, filz et héritier du conte d'Estampes^,
nepveur du duc d'Orléans, et frère de ladicte damoiselle
d'Ârguel, jeusne prince pauvre et disetteulx, mais
vertueulx, bel et de grande apparence, et lequel, par
succession du duc Ârtus, connestable de France, fut
duc de Bretaigne, et moult vertueulx prince, comme
j'ay intencion, à l'aide de Dieu, de declairer et mectre
par escript.
Le temps et les mois se passèrent, comme dessus
est dit, jusques au premier samedi de septembre,
dernier mois d'icelluy pas ; lequel samedi fut le deu-
i. Gorgias, beaux.
2. François II, fils aine de Richard, comte d'Étampos, et de Mar-
guerite d'Orléans, duc de Bretagne en 1458.
174 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCfiE.
xiesme ou troisiesme jour d'ioelluy mdis ^ ; et pour
ce qu'il estoit fort apparent que plusieurs viendroient
toucher les targes de Temprinse, grant noblesse et
moult de gens s'assemblèrent à Ghalon, et se tirèrent
au pavillon tendu. Dont le premier qui fist toucher fut
Claude de Saincte Hélène, dit Pietois, seigneur de
Sainct Bonnot ^, et fît toucher la blanche targe. Le
second fut ung chevallier qui se faisoit nommer le che-
vallier mescongneuy et fut messire Âmé Rabutin, sei-
gneur d'Espiry^; et la cause pourquoy il se fais<Mt
ainsi nommer fut pour ce qu'il avoit en icelluy pas
veu faire armes et combatre le chevallier entrepre-
neur ; et que, selon les chappitres, ceux qui veoient
combatre ou faire armes en icelluy pas ne debvoient
ou pou voient faire armes après, à l'encontre dudit
entrepreneur^. Si doubtoit le chevalier que l'on luy
refusast son désir; et touteffois il desiroit ce fiûrei
et^ fît toucher, doubtant que le mois ne se passast;
et se nonmia par nom mescongneu, affin que, se il
estoit refusé, il en fust moins de nouvelles ; et fist unes
i. Le i* octobre, d'après le Livre des faits, ch. lyii, p. 2f7.
Olivier de la Marche commet ici sans doute une erreur. £n 14^,
le premier samedi de septembre était le 5 , et le premier samedi
d'octobre le 3.
2. Claude Pitois, chevalier, seigneur de Saint-Bonnot (Pein-
cedé, t. XVIII, p. 694), — Saint-Bonnet, d'après le Uvre des
faits, — Baint-Bouvot dans les édit. précédentes, — surnommé
de Sainte-Hélène, Pitois étant bien certainement son nom patro-
nymique.
3. Voir V Histoire généalogique de la maison de Rabutin, par le
comte do Bussy, publiée par Henri Beaune. Dijon, 1866, p. 19.
4. Voir lo Livre des faits de Jacques de Lalaing, loe, cit.,
p. 191.
5. c Et ainsi, désirant faire armes, t
MÉM(HRKS d'olivier DE LÀ MARCHE. 175
gracieudes lettres adressant à messire Jaques de Lalain,
entrepreneur f tuy confessant qu'il Tavoit veu par
aucunes fois combatre en icelluy pas, et qu'il l'avoit
veu en si chevaleureuse contenance, et avec tant
d'adresse, de force et de vertu de chevalier, que luy,
entrepreneur, garde et defiendeur d'icelluy noble pas,
enluminoit et eskvoit si haut la renommée dudit pas,
qu'il desiroit, sur tous les biens qu'il povoit jamais
acquérir, donner confort à la dame de Plours, estre
du très heureux nombre des combatans en ceste
emprinse, et soy esprouver à l'encontre de luy, que
l'on tenoit et reputoit |en toutes parts chevalier tout
rempli de vaillance, de vertu et de grâce, luy requé-
rant moult humblement qu'il luy donnast licence de
povoir exécuter son emprinse; et luy faisoit ceste
requeste avec plusieurs beaux et aornez motz, dont
le chevaUer estoit bien garni ; car ledit seigneur d'Ës-
piry fut tenu de son temps l'ung des vaillans, saigeis,
plaisans et courtois chevaliers qui fust en Bourgoingne,
ne que l'on sceust nulle part^ ; fut l'un des treze qui
gardoient le pas à l'arbre de Ghariemaigne, avecques
le seigneur de Ghamy, comme il est escript en mon
premier livre. Pour abregier, le bon chevalier de Lalain
i. Par lettres du 29 mars 1445 (v. st.) le duc donne 500 fr. à
Aymé Rabustin, chevalier, seigneur d^Ëpiry, a pour consideracion
de plusieurs services que icellui messire Amé lui a faiz le temps
passé en ses guerres et armées et mesmement pour recompensa-
don de plusieurs pertes et dommaiges qu'il a euz, souffers et
soustenuz esdis services de mondit seigneur et à l'occasion d'iceulx,
pour lesquels la basse court de Tune de ses places a esté arse, et
si a esté, long temps a, par deux foiz prisonnier de guerre, dont
il a paie pour sa rançon grans finances pour lesquelles il lui a
convenu vendre et engager de sa terre.... » (Archives de la Gôte-
d'Op, B 1713, fol. 108.)
176 MÉMOIRES d'olivier DE LA BIARGHB.
fut moult joyeulxy et luy accorda sa requeste, et luy
donna povoir, de par luy, de donner congié semblable
à six aultres nobles honmies, s'il en estoit requis.
Après que le chevalier mescongneu eut fait toudiar
la blanche targe conome le premier, vint au pavillon
Savoye, le herault, vestu de sa cotte d'armes, et dit
à Gharrolois qu'il estoit là envoyé de par ung noble
honmie et luy avoit commandé de toucher les trds
targes, et qu'U desiroit de sa personne accomplir l'ad-
venture des trois targes, pour le secours de la dame
de Plours. Ce qui luy fut accordé; et nonmia son
maistre, en ceste partie, Jaques d'Avanchies^, ung
moult gentil escuyer de la duchié de Savoye. Le qua-
triesme fut Guillaume Basa m ^, ung escuyer bourgui-
gnon, et fit toucher la tai^e noire. Le cinquiesme fut
Jehan de la Yilleneufve, dit Passequoy, escuyer pareil-
lement bourguignon, homme puissant et addressé, et
fit toucher la blanche targe. Le sixiesme fut Gaspart
de Dourtain^, ung escuyer de Bourgoingne, en celluy
temps puissant et redoubté à merveilles, et fit toucher
la blanche targe ; et le septiesme fut ung escuyer de
Bourgoingne, nommé Jehan Pietois^, grant et puissant»
lequel fit pareillement toucher à la blanche targe ; et
furent appourtez les noms d'iceux sept audit messire
Jaques, enregistrez comme ilz avoient premier faict
toucher ; et dont l'execucion fut telle qu'il s'ensuyt *.
i. D'Avanchier, d'après le Livre des faits,
2. Guillaume Baussant ou Bassant.
3. Gaspard de Dortans. Durtain dans le Livre des faits, p. 218.
4. Jean Pitois.
5. D'après le Livre des faits de Jacques de Lalaing, ch. lyo,
p. 217, Tordre des défis fut celui-ci : 1* Claude Pitois, qui fit tou-
cher par le poursuivant d'armes Valloys ; 2<» Amé Rabutin, par
MÉMOIRES D*OLIVIER DE LA MARCHE. 177
Le premier qui se présenta en iceliuy mois pour
faire armes fut messire Claude de Saincte Helaine, dit
PietoiSy seigneur de Sainct Bonnot, lequel avoit le pre-
mier touché à la blanche targe, comme il est escript
cy dessus, et pareillement ftirent despeschez les aultres
par ordre, comme les chappitres le contenoyent; et
ay souvenance que ce fut par ung vendredi ^ que ledit
dievaUier se présentai devant Tboison d'or, qui lors
estoit revenu de son voyaige ; et lequel s'accompai-
gna du conseil du duc, chevalliers et escuyers, dis-
aretz et saiges hommes et clercs , moult notablement.
Le seigneur de la Queuille accompaigna ledit messire
Claude comme son parent, et plusieurs nobles hommes ;
et se présenta desarmé, en robe longue, puis se
retraïct en son pavillon. D'aultre part se présenta
messire Jaques de Lalain conmie il avoit accoustumé ;
et n*est pas à oublier que le juge envoya devers ledit
messire Claude Pietois le mareschal de la lice, pour
sçavoir le nombre de coups qu'il vouloit demander.
A quoy le chevalier respondit qu'il entendoit qu'ilz
dévoient combatre de haches, jusques ad ce que Tung
fiist porté par terre ou desembastonné , et que à celle
intencion avoit il touché la blanche targe. Ce fut rap-
porté au juge et à l'entrepreneur, lequel dit qu'il estoit
content, mais le juge dit^ en efifect qu'il n'avoit povoir
Tonlongeon ; S» Jean de Villeneuve, dit Pasquoy, par Lembourg,
héraut du duc ; 4* Gaspard de Durtain, qui toucha lui-môme la
targe ; 5® Jacques d'Avanchier, qui la toucha par Piémont, héraut
du duc de Savoie ; 6* Guillaume d'Amange, par Valloys ; Jean
Pitois, par le môme.
i. Le vendredi 2 octobre, d'après le Livre des faits. En 1450, le
^ octobre tombait en e£fet un vendredi.
2. Huit mots omis dans les éditions précédentes.
n 42
178 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
de son prince que de veoir les annes faictes et com-
batues selon le contenu des chappitres, signez et see-
lez par messire Jaques de Lalain, qui disoient que le
venant de dehors devoit requérir nombre de coups,
et que pour veoir et juger armes en nombre de coups
estoit il ordonné juge, et non aultrement ; et ainsi fut
dit audit Pietois. Mais tousjours demouroit en son
opinion première, dont il fut reprins de ses parens et
amys ; et luy dirent que c'estoit une arrogance d'em-
prendre contre les chappitres et contre ce que les
aultres n'a voient pas faict; et mesmes le juge dit qu'il
ne vçrroit point icelles armes dont il n'avoit point de
commission. Et quant ledit Pietois veit ce, il demanda
quarante et un coups de hache ^; et ainsi fut ceste
matière accordée. Les haches présentées et crys faitz,
saillit ledit Pietois hors de son pavillon, josne homme
moyen, quarré, puissant, et l'ung des bons corps qui
fust en Bourgoingne. Il estoit paré de sa cotte d'armes^,
et sa teste armée de sallade et de barbuste^. Et d'aultre
part saillit messire Jaques de Lalain, et l'accompaigna
pour ce jour le seigneur de Gharny ; et ceulx qui para-
vant avoient fait armes avecques luy y furent pre-
sens ; et tousjours messire Piètre Vasque, où il avoit
moult grande fiance en conseil et en aide, pour tenir
et fournir en sa place, se besoing fust ; et marchèrent
l'ung contre l'aultre jusques devant le juge. Ledit Pie-
1 . Le récit du Livre des faits est semblable, quoique beaucoup
plus bref. L'auteur indique seulement 43 coups de hache deman-
dés, au lieu de 41 (p. 220).
2. Armoriée de ses armes : Écartelé, le premier quartier d'azur
à une croix d'or ancrée, et le second quartier chevronné d'or et
d'azur avec une bordure de gueules. (Livre des faits, loe, cit., p. 220.)
3. Mentonnière.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 179
toi8 marchoit mouit fièrement, et d'arrivée cuyda
atteindre, du bout d'embas de sa hache, l'entrepre-
neur au visaige ; mais il rabatit le coup froidement.
Ledit Pietois retira son baston près de luy et le rua
de toute sa force entre les jambes du dessusdit, en
intendon, comme il povoit sembler, de Tempescher
en sa marche, ou de le souldre ou lever par la four-
diée des jambes, à son desavantaige. Mais l'entrepre-
neur mit la main dextre à la hache de son compai-
gnon et moult asseurement se defiit de son emprinse,
et de ce cop rua le bras au col de son compaignon ;
et ledit Pietois l'embrassa avecques sa hache, par lie
'bault du corps, moult estroit ; et ainsi furent les deux
chevalliers Fung à l'aultre liez, et tendoit chascun d'ailx
à faire luite de mortelz ennemis. Messire Jaques
emprint deux fois de porter son homme par terre,
comme par manière d'une attrappe ; mais ledit Pietois
soubstint longuement la force et adresse de son com-
paignon, en monstrant couraige et aspresse de che-
vallier de vertu ; et quant messire Jaques l'eust tasté
et essayé en telle manière, il approucha de sa main
senestre la dague de sa hache, qu'il tenoit empoignée
près de la teste, en tirant contre le visaige de son com-
paignon, et lequel ne le povoit destourner ou deffaire,
s'il n'abandonnoit sa prinse où il ne veoit point son
advantaige. Si tourna, pour tous remèdes, sa teste
par dessoubs le bras de messire Jaques, et ainsi le tint
à la cornemuse ^ ; et quant il se sentit prins à son desa-
vantaige, prestement il s'esvertua à tout povoir pour
i. « Â la façon de la latte qu'on appelle cornemuse. » (Livre
des faits, ^.22\.)
180 MEMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
cuyder rompre la prinse, et soy deffaire dudit mes-
sîre Jaques. Mais il tint prinse et le tira, avecques une
desmarche, par tel povoir que tous deux cheurent
Tung avecques l'aultre; car oncques *ledit Pietois
n'abandonna sa prinse ; et fut la cheutte des deux che-
valliers telle que ledit Pietois cheut le dos au sablon
et ledit messire Jaques cheut à pattes ; et ne demoura
sur ledit Pietois, sinon ce du corps dudit messire
Jaques, qui ne luy povoit eschapper à cause de fla
prinse, et se remit ledit messire Jaques sur son com-
paignon, en le croisant de sa hache sur Testomac, sans
aultre semblant faire ; et sur ce gecta Thoison d'or le
baston, et furent par les escoutes prins et levez tous
deux ensemble, et le tint tousjours ledit Pietois jusques
ils furent en piedz^ ; et furent emmenez devant le juge
qui les fit toucher ensemble ; et de ce advint que
ledit messire Jaques luy voulut envoyer le brasselet,
comme il estoit contenu ; mais il contremanda qu'il
en envoieroit ung aultre audit messire Jaques, et qu'il
estoit aussi bien cheut de tout le corps que luy ^. Fina-
blement amys se meslerent d'une part et d'aultre, et
1 . a Disoit l'un des gardes nommé Michaut de Sardenne au dessus
dit chevalier, pour ce qu'il ne se levoit point jus du seigneur de
Saint-Bonnet : c Messire Jacques, c'est assez, il doit vous suf-
fire. » Lors le chevalier du pas respondit : c A moy ne tient pas,
car il me tient si fort que je ne puis me lever. » Alors les gardes
regardèrent et virent que ledit de Saint-Bonnet avoit en:ibrassé
ledit chevalier du pas; sy luy deffirent les mains et levèrent ledit
chevalier du pas de dessus ledit de Saint-Bonnet, et tenoient
encore tous deux leurs haches, ne pour choses qu'ils fissent, ne
les perdirent oncques. » (Id,) Ce Michaut de Sardenne était
Michaut de Certaines, qui remplit quelquefois le rèle de maréchal
de la lice.
2. Ck)nf. le Livre des faits, loc. cit., p. 222.
MÉMOIRES d'olivier ÛE LA MARCHE. 181
ne fut plus avant parlé dudit brasselet^; et furent
depuis grans amys, et accompaigna ledit Pietois mes-
sire Jaques jusques au royaulme de Naples, pour faire
armes avecques luy, se besoîng faisoit.
Ainsi se passa celluy vendredy, et le lendemain ^,
environ dix heures dû matin, se présenta Tentrepre-
neur, et d'aultre part se partit messire Âmé Rabustin,
seigneur d'Espiry, celluy chevalier qui se faisoit nom-
mer le chevalier mescongneu. Et pour ce que sa
manière de faire me sembla honneste et de bon exemple
pour les escoutans, j'ay bien voulu escripre au long
son cas et son faict , qui fut tel que grant noblesse
Faccompaigna pour parens et pour amys, et fut adex-
tré de messire Ânthoine^ de Montagu, seigneur de
Couches, et par le seigneur de la Queuille, dont cy des-
sus mendon est faicte, qui estoient deux grans sei-
gneurs en Bourgoingne, et bien renommez en toutes
dioses que chevallier le doit estre. Devant le cheval-
lier estoient deux officiers d'armes, vestuz de ses
armes, qui le menoient par la bride, et fut monté sur
une blanche^ haquenée, harnachée d'un harnois lai^e,
à trois pendans de velours cramoisy, et par dessus
estoit le cheval couvert d'ung délié volet, tel que l'on
i. Gonf. id., ch. Lvm, môme page.
2. D'après le Liwe des faits, en tôte du ch. Lvni, cette joute
aurait eu lieu le 17 octobre; mais Fauteur se corrige lui-même,
et dans le môme chapitre, in fine, en disant que le lendemain
fl fut jour de dimanche et le quatrième dudit mois. » La joute du
seigneur d'Épiry précéda en effet celles de Jean de Villeneuve, de
Gaspard de Dortans et autres, qui eurent lieu, d'après lui, les 5,
9, 10 octobre et jours suivants.
3. Lisez : Claude,
4. Mot omis par les éditeurs précédents.
18S MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
veoit le cheval et le harnois parmy, et traignoit la
couverte jusques à terre, laquelle couverte estoit por-
tée et soubsteuue par les quatre boutz par quatre
josnes escuyers de douze à treze ans d'eage ; dont les
deux furent les enffiins de Blesey, nepveurs du aeîr
gneur de Couches dessusdit ^ ; et les autres deux furent
fîlz du seigneur d'Espiry ^j et furent vestuz ioeulx enf*
fans de robes longues de drap de damas blanc, et
avoient chapperons à boureletz d'escarlate et la. cor-
nette verde ; et pareillement et semblablement estoit
habillé le chevalUer, qui seoit sur la blanche haquenée,
comme dessus ^ ; et ainsi chevaucha jusques en la lice,
sa banneroUe de devocion en sa main, et se présenta
luy mesme moult asseurement et s'en retourna en son
pavillon, qui fut à manière d'une petite tente de satin
blanc ^, parée et aornée comme vous orrez cy après.
Le chevalUer requist cinquante cinq coups de hadie,
et furent les basions livrez à Michault de Certaines,
qui, pour ce jour, eust la charge de mareschal de la lice,
et furent apportées les haches au seigneur d'Espiry
pour choisir le premier, comme c'estoit la coustume ;
et furent icelles haches ferrées, longues et pesantes, à
grans dagues acérées dessus et dessoubs ^ ; et furent
1 . Claude et Guillaume de Blaisy, fils de Claude, seignear en
partie de Blaisy, Brognon et Saint-Julien ; leur aïeul, Alexandre
de Blaisy, avait épousé, le 7 novembre 1404, Catherine de Mon-
tagu, propre tante du seigneur de Couches.
2. Probablement Hugues et Cyprien de Rabutin, les denz fils
aînés du seigneur d'Epiry.
3. Môme description dans le Livre des faits.
4. c Bordé de vermeil par dessus. » (Livre des faits, loe. dt.,
p. 225.)
5. Sept mois omis dans les éditions précédentes.
MÉMOIRES d'olivier 0E LA MARCHE. 1 83
les premières haches à dague dessoubs que rentrepre-
neur fist livrer en icelluy pas. Le chevallier, sans grant
difficulté ou espreuve, print la première qui luy cheut
en la main.
Grys et cérémonies furent faictz, et les gardes et
escoutes ordonnées ; saillit messire Jaques, entrepre-
neur, hors de son pavillon, moult froidement ; et estoit
accompaigné de messire Piètre Vasque dessusdit,
ensemble de ceux qui desjà avoient faict armes et com-
batu en lices à l'encontre de luy ; et me fault retour-
ner à ce que le seigneur d'Ëspiry fît requérir au juge
que ses quatre conseillers puissent demourer en la
lice, qui furent les quatre josnes escuyers dessusditz ;
ce qui luy fut accordé. Si fut le pavillon du chevalier
ouvert, qui estoit adossé par dedans d'ung riche drap
d'or noir qui s'estendoit sur une grande chaire et fai-
soit marchepied par tout le pavillon, et jusques dehors,
plus de deux aulnes. Le chevallier estoit assis sur la
chaire, armé de toutes armes, la cotte d'armes^ au
doz, et avoit une sallade à visière et courte baviere,
et tenoit sa bannerolle en sa main, et acheva ung orai-
son qu'il avoit conmiencé. Il avoit les jambes croisées ;
et, à la vérité, il ressembjoit un Gsesar ou un preux à
son triumphe ; et deçà et delà de luy estoient les quatre
enffans, ses conseillers, et non aultres. Son oraison
achevée, le chevallier se leva et fît un grant signe de
la ot^oix de sa banneroUe, et marcha hors de son pavil-
lon, et puis de rechief se seigna et bailla sa banneroUe
i . Armoriée de ses armes : Écartelé, le premier quartier d*azur
à une croix d^or engrelée, et le second d'or à quatre points de
gueules. {Livre des faits, p. 226.) — Voy. aussi au premier vol. do
ces Mémoires, p. 334, note 2.
184 MÉMOIRES D*OLIVIER DE LA MARCHE.
aux deux josnes escuyers qui Fadextroient du oosfé
senestre, et luy baillèrent ceux du dextre costé sa
hache ; et fust ceste cérémonie trop plus tost et mieux
faicte qu'elle n'est escripte; et le bon chevallier de
Lalain le regardoit devant son pavillon, armé conmie
il avoit coustume, la hache au poing, et attendoit qu*Q
le vist en estât de marcher; et sembloit bien, à vecnr
le personnaige, qu'il estoit chevallier fort asseuré et
délibéré en son affaire. Et ainsi marchèrent les deux
chevalhers l'ung contre l'aultre ; et quant le seigneur
d'Espiry eut marché environ six pas, il s'arresta et
prit la visière de sa sallade de sa main dextre et l'ar-
racha hors de la sallade, et la gecta loing de luy en
arrière, et demoura le visaige moult fort descouvert;
et ce fit il pour ce qu'il estoit homme de courte vette
et la vouloil desempescher. Si s'assemblèrent les die-
valliers vigoureusement l'ung à l'aultre, et chaudiareot
fort leur bataille de chascune part, et queroient aspre-
ment les chevalliers après les visaiges, du bout d'em-
bas ; rabatirent et soubstindrent plusieurs coups à
leurs haches et furent atteints et touchez l'ung et l'aultre;
et finablement achevèrent chevaleureusement les armes
devisées et nommées de dnquante cinq cops^; et
furent prins par les escoutes et tous deux saisiz de
leurs basions, et combatant et assaillant l'ung l'aultre.
Et certes les deux chevalliers estoient si recomman-
dez et aymez que les amys, bienveuillans et serviteurs
de chascun d'eulx desiroient la bataille achevée, sans
la fouUe ou desplaisir de l'ung des deux, comme il
1. D'après le Livre des faits, trente coups de hache seulement
auraient été échangés (p. 226).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 185
advint. Et ainsi furent amenez devant le juge et de là
se partirent frères et bons amys.
En oe temps et en celle sepmaine, revint du voyaige
de Jérusalem et de là retourna par Romme pour gai-
gner le sainct pardon messire Jehan, seigneur de Gre-
quy, ung moult noble et vertueulx chevallier, et duquel
cy devant avons parlé au premier^ livre de mes
Mémoires. Gestuy seigneur de Grequy fut oncle dudit
messire Jaques de Lalain et frère de sa mère. Et com-
bien qu'il eust esté ung an ou plus en son voyaige, à
grans fraiz et missions, car il estoit fort accompaigné
de chevalliers et de nobles hommes, touteffois, pour
l'amour qu'il avoit à sondit nepveur, il arresta au lieu
de Ghalon, et en fut sondit nepveur moult noblement
accompaigné ; combien que, à la vérité, par la vertu
congnue audit messire Jaques, la noblesse de Bour-
goingne s'adonna tellement à l'aymer^, que certes les
derreniers Boui^ignons qui ferent armes à luy ne
trouvoient qui les accompaignast contre ledit messire
Jaques, sinon les si prouchains amis qu'ilz ne les pou-
voient par honneur abandonner. Â cause de la venue
dudit seigneur de Grequy, ledit messire Jaques chau-
doya les armes emprises en icelluy mois, et tellement
qu'il fit neuf fois armes en quatorze jours, et telle
fois deux fois armes en ung jour, comme vous orrez
cy après.
Au lundi suyvant^, se comparut Jaques d'Âvan-
1. c Présent. »
2. V. inflra.
3. D'après le Livre des faits, ch. lxj et Lxn, Jacques d*Avanchier
aurait fait ses armes à pied le samedi 10 octobre, pour la hache,
et le surlendemain 12, pour Tépée.
186 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARGQB.
chiez, Tescuyer de Savoye qui avoit fait toucher les
trois larges, comme dessus est dit ; et ce, pour faire
les -armes à pied, selon les condictions de la blandie
targe ; et se présenta ledit escuyer en une robe longue,
et puis se retraïct en'son pavillon ; et après la presen-
tacion du chevallier entrepreneur, l'escuyer requît
dix sept cops de hache ^ . Si furent les haches présen-
tées, crys et cerimonies exécutées ; saillit Tescuyer de
son pavillon, la cotte d'armes' au doz; et de sa teste
il fut armé d'une sallade à visière, et avoit le ool cou-
vert et armé d'ung gorgerin de mailles seullement, et
avoit le visaige tout descouvert. Et quant à messire
Jaques de Lalain, il estoit armé à la manière accous-
tumée, réservé qu'il n'avoit point de ganthelet en sa
dextre main ^ ; et au regard des haches que fit pré-
senter l'entrepreneur, elles furent fortes et poinctues
dessus et dessoubs ; et depuis les armes précédentes
de luy et du seigneur d'Ëspiry, il fît tousjours pré-
senter haches à dague dessoubs ; ce qu'il n'avoit pas
fait devant, comme dit est. Ainsi marcharent les deux
champions, les haches empoignées, l'ung contre l'aultre,
et l'escuyer, qui fut homme menu et petit personnaige,
assembla couraigeusement, et du premier cop ferit du
maillet de la hache après la main senestre de son coiih
paignon. Mais le chevallier le rabatit froidement, et
du second cop l'escuyer recouvra du hault des bras,
pour cuyder plus hault atteindre, et le chevallier rabatr
tit de la quehue de la hache de plus grant force, tet-
1. Vingt coups, selon le Livre des faits, ch. lxi, p. ^i.
2. Armoriée de ses armes : D'argent et de gwules en pal, à une
bande d'or. {Id,)
3. Et « la jambe dextre désarmée. » {Id,)
MÉMOIRES d'OUVIBR DE LA MARCHE. 187
lement qu'il fit tourner l'escuyer ainsi que à demy,
et de ce cop le chevallier recouvra de la dague de des-
soabs et l'atteindit au fort du gorgerin, tellement qu'il
fit desmardier l'escuyer plus de deux pas loing de
luy; et quant l'escuyer, qui fut aspre et asseuré, se
veit au dangier du baston du chevallier, et congnut que,
tant qu'il estoit plus loing, moins luy estoit le faiz du
baston soobstenable, il s'adventura et marcha, la hache
an p<ting, jusqu'à messire Jaques, et de la main droite
print la hache du chevallier, et prestement recouvra
de la senextre main et abandonna la sienne pour tenir
plus fort celle de son compaignon ; et me souvient que
la hache dudit escuyer demeura appoiée contre mes-
sire Jaques. Mais le chevallier desmarcha deux ou
trois grans pas, en tirant 'après luy de toute sa force
Tescuyer qui tenoit sa hache ; et par celle desmarche
dieut la hache de l'escuyer au sablon. Mais l'escuyer
ne perdit point la prinse, et quant le juge vit l'escuyer
desembastonné, il gecta le baston, et furent prins,
Uaques d'Âvanchies dessaisi de sa hache, et tenant et
empeschant à deux mains celle de messire Jaques ; et
estoye si près que je ouys que ledit messire Jaques
dist après qu'ils furent prins : c Laissez aller ma hache,
car vous ne la povez avoir. > Et lors la laissa aller,
et vindrent devant le juge, et pour celle fois ne tou-
chèrent point l'ung à l'aultre ^, pour ce que encores
n'estoient pas faictes les armes emprinses par ledit
d'Avanchies, touchant les targes violette et noyre à
quoy ledit d'Âvanchies avoit fait toucher.
1. « Estant. »
2. Le Livre des faits dit le contraire ; mais le récit d'Olivier de
la Marche, beaucoup plus détaillé, doit inspirer plus de confiance.
188 MÉMOIRES d'OUVIER DE lA MARCHE.
Le mecredi ensuy vant^ comparèrent^ environ huîct*
heures du matin, et se presentarent pour la seconde
fois messire Jaques de Làlain, entrepreneur, d*aiie
part, et de Taultre part Jaques^ d'Âvancfa^es desso»*
dit ; et se présenta ledit messire Jaques devant le juge^
vestu d'une longue robe de drap d'or cramoisy, four-
rée de martres, en approchant la parure et la coalear
de la targe violette touchée par ledit Jaques ; et m
présenta Tescuyer en longue robe et se retrald; en
son pavillon ; et tantost se tira le mareschal de la lice^
pour avoir les espées à faire les armes, en signiffiant
à l'entrepreneur que l'escuyer avoit requis unze ' cops
d'espée feruz, marchez et desmarchez de trois pas,
selon le contenu des chappitres. Lesdictes espées bail-
lées et présentées à Tescuyer, il choisit à son plaisir.
Grys et cerimonies faictes, ilz saillirent de leurs painl-
Ions; et parleray premier de Jaques d*Avàndiies,
lequel saillit hors de son pavillon, armé de toutes
armes, la cotte d'armes au doz et l'espée, que Ton dit
estoc d'armes, empoignée; et tenoit la main senextre
renversée et couverte de la rondelle de l'estoc; et
estoit armé, de la teste, d'ung armet à la façon d'Yta-
Ue , armé de sa grant baviere. Et d'aultre part saillit
l'entrepreneur de son pavillon, qui fut à manière d'une
petite tente ; et fut de soye vermeille, semée de larmes
bleues. Il estoit armé de toutes armes ; et dessus son
harnois avoit ung palletot à manches de soye ver-
meille, couvert de larmes, comme dessus; et ainsi
continuoit ses parures, à la sorte et selon qu'il avoit
1. Le lundi 12 octobre, d'après le Livre des faits, ch. Lxn.
2. Onze heures, d'après le Livre des faits, ch. lxii, p. 232.
3. Sept coups, selon la môme chronique.
MÉMOIRES d'(HJVIER DE LA MARCHE. 489
à besODgner, par les condictions des larges de son
empriose ; et de son chief il estoit armé d'ung bassi-
net à une grande visière, faquelle il avoit close, et fut
la seule et première fois que ledit messire Jaques com-
batit onques le visaige couvert. Mais les armes de
Tertoc, feruz sans rabat, ^esiroient seureté de hamois,
omune chascun qui congnoist le noble métier d'armes
le peut Incrément entendre. Et quant ledit messire
Jaques eut empoigné Testoc, se me sembla Tung des
beaulx et fiers hommes d'armes que oncques je veisse,
et plus beau, sans comparaison, que jamais ne l'avoye
ma. Marchèrent l'ung contre Taultre, et quant Jaques
d'Avanchies approucha, ainsi que à six pas de son
oxnpaignon, il s'arresta et s'afferma en sa marche
dedans le sablon, le pied senextre devant et la pointe
de l'estoc tournée devers son compaignon ; et mons-
troit bien qu'il vouloit porter et soubstenir saigement
son faîz et le povoir du chevallier ; et messire Jaques
marcha baudement, et celluy cop atteindit l'escuyer
entre l'espaule senextre et le bord de la baviere de
Tarmet, ung moult grand cop; et l'escuyer atteindit
messire Jaques sur le flanc senextre. Si se mirent les
escoustes ordonnez entre deux, et furent reculez trois
pas, conmie il estoit dit par les chappitres, et pour
la seconde fois marcha ledit messire Jaques sur son
compaignon ; mais l'escuyer s'afferma en sa marche
conune devant et mit la pointe de l'estoc au devant du
oop, et le chevallier, marchant pour la seconde fois,
atteindit assez près de la première atteincte très dure-
ment; mais l'escuyer soubstint froidement et saige-
ment, n'onques n'en desmarcha. Ledit chevallier, qui
moult estoit asseuré en ses affaires, ne feit autre pour-
192 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
toucher la targe noyre, comme cj dessus est dedairé,
au premier saraedy du mois présent; et me semUe
que ledit Bassam estoit paré sur son cheval d'une
couverte de ses armes ; et d'aultre part saillit T^itre-
preneur de la noyre tente, son cheval couvert de
mesme, en continuant ses parures et sa première
manière de faire. Grys et cerimonies faîctes et passées,
lances leur furent baillées. Si laissèrent le dievâllier
et Tescuyer courre Fung contre Taultre, et de celle
première course firent tous deux très belle atteinte,
sans touteffbis rompre lance ne desarmer Tung Taultre,
et depuis coururent quatre courses d'une suyte, sans
eulx rencontrer. La^ sixiesme course, messire Jaques
rompit sa lance d'une atteinte, entre les quatre points,
sur son compaignon. La septiesme, l'escuyer aggrava
le fert de sa lance plus d'un doigt. La huictiesme, neii-
fiesme et dixiesme, n'atteindirent point. L'unziesme,
firent tous deux une rude croisée, sans atteinte. La
douziesme, l'entrepreneur rompit sa lance par la
poignée. La treiziesme, quatorziesme et quinziesme,
n'atteindirent point. La seiziesme, fit l'escuyer une
atteinte, dont il desarma l'entrepreneur du petit
gardebras; mais il fut prestement rearmé. La dix
septiesme course, ne se trouvèrent point. La dix
huitiesme course, messire Jaques de Lalain atteindit
l'escuyer sur le placart au senestre cousté, et la lance
fut bonne et forte, et le fert, qui fut fin et acéré, print
audit placart, et de ceiuy cop fut ledit placart faulsé
tout ouitre jusques à la cuirasse, et certes, se la lance
ne fust de celuy cop rompue, je faiz doubte que l'es-
i. « A la... B et de même aux phrases suivantes.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. )93
cuyer n'eust esté adommaigé de sa personne, et que
la cuirasse n'eust peu soubstenir l'atteinte dont le pla-
cart, qui estoit le plus fort et plus espez, estoit
desjà percé et faulcé ; et ainsi fut icelle dix huitiesme
course passée, et vouloient les amys de l'escuyer qu'il
ne courust plus, doubtans que la lance ne rencontrast
de rechief en icelluy lieu. Mais ledit escuyer, comme
honune d'honneur et de couraige, dit qu'il acheveroit
à l'aide de Dieu ; et recommencèrent la dix neufiesme,
vingtiesme et vingt uniesme, et ne se trouvèrent
point. La vingt deuxiesme atteindirent tous deux, et,
du surplus, parachevèrent vingt cinq courses de lance
sans aultre chose faire ; et ainsi furent icelles armes
achevées, et plus n'y eust course de lance pour celluy
pas, et furent amenez devant Thoison d'or, leur juge,
et touchèrent ensemble, et s'en retourna chascun à
son plaisir ^
Lendemain^ se comparut l'entrepreneur devant le
juge, et d'aultre part un escuyer de la conté de Bour-
goingne, nonuné Jehan de la Villeneufve , dit Passe-
quoy, ung bon corps, grant et puissant de sa personne,
et fîit accompaigné du seigneur de Ghampdivers^ et de
plusieurs nobles hommes du pays. Se retraïct en son
pavillon pour soy armer, et le mareschal de lice fit
apporter les haches à l'escuyer pour choisir, et, en
rapportant l'aultre à l'entrepreneur, l'avertit que son
i. Quoique moins détaillé, le récit du Livre des faits est iden-
tique. La date seule varie ainsi que le nom du jouteur.
2. Le 5 octobre, d'après le Livre des faits (ch. uz, p. 227),
c'est-à-dire entre la joute du seigneur d'Épiry et celle de Gas-
pard de Dortans. Celles de Jacques d'Avanchier vinrent ensuite.
3. Guillaume, seigneur de Ghampdivers.
II 13
194 BiÉMOmES d'olivier de la marghb.
compaignon avoit requis soixante et un^ cops de
hache. Grys et cerimonies faictes et passées, yssirent
les champions de leurs pavillons, et me souvient que
l'entrepreneur estoit armé et paré comme aux aultres
fois qu'il combatit de la hache en icelluy pas,
réservé qu'il n' estoit point armé de la jambe ne de la
cuisse droite, et me fut dit deppuis qu'il le faisoit
pour estre plus à son délivre, se son compaignon le
joingnoit au corps. Quant à l'escuyer, il estoit armé
de sa cotte d'armes vestue ^, et de son chief estoit
armé d'une salade de guerre et d'un hausse colle de
maille ; marchèrent l'ung contre l'aultre moult asseu-
rement, et à l'approucher de dix ou douze pas, mes-
sire Jaques hasta sa marche et courut sus à l'escuyer,
et contendit de luy bailler du bout d'embas au visaige ;
mais l'escuyer rabatit le cop moult froidement, et le
chevaUer voulut de rechief recouvrer. Ce que l'escuyer
rabatit, et de ce cop cuyda donner l'escuyer sur le
bras senextre de son compaignon du maillet de sa
hache; mais le chevallier rabatit le cop et gecta le
bout d'embas de sa hache, et de la dague atteindit Tes-
cuyer au camail du hausse colle et le recula loing de
luy. Puis rassemblèrent ensemble vigoureusement, et
de grant aspresse, et, à se rassembler, atteindit le
chevallier ledit Passequoy sur sa cotte d'armes de la
dague d'embas, et l'escuyer soubstenoit asprement et
assailloit, quand il veoit son advantaige, et tant pour-
suy virent leur bataille que les soixante un^ cops de
i. Soixante-quinze coups, si Ton en croit le Livre des faits. (Id.)
2. Armoriée de ses armes : De sable à cinq besans d'argent en
sautoir. (Livre des faits, ibid., p. 228.)
^ 3. f Cinquante-cinq coups ou environ. » (Livre des faits, loc,
cit., p. 228.)
MâiOIRES d'olivier DE LA HARGHE. 495
hache furent accomph'z, et lors gecta le juge son baston
et furent prins en combatant de leurs basions, et furent
emmenez devant le juge et touchèrent ensemble.
Le lundy^ suyvant se comparut T entrepreneur
pour la huictiesme fois d'icelluy mois, et d'aultre part
se comparut Gaspart de Dourtain, ung escuyer de la
conté de Bourgoingne, honune puissant et renonuné^.
Après que tous deux furent armez en leurs pavillons
et que le mareschal eut les haches livrées, il annonça
à l'entrepreneur que l'escuyer avoit requis soixante et
qumze' cops de hache. Grys et cerimonies furent
faictz. Si s'assemblarent les champions, les haches
empoignées, et me souvient que messire Jaques de
Lalain estoit armé à la manière accoustumée, excepté
qu'il n'avoit point de grève ^ en la jambe droite, et
l'escuyer estoit armé, la cotte d'armes^ au doz, le
bassinet en la teste et sa visière close. Si se ren-
contrèrent devant le juge, et commença la bataille
entre eulx forte et dure, et requeroit chascun son
compaignon en signe de mortelz ennemis; et advint
que messire Jaques de Lalain gecta plusieurs cops
mortelz après la visière de l'escuyer, contendant de
l'enferrer de la dague de dessoubs ; mais l'escuyer,
qui moult estoit puissant, rabatoit et se defiendoit de
l'emprinse de son compaignon, et d'ung rabat rompit
i. Le vendredi 9 octobre 1450, d'après le Livre des faits, ch. lx.
2. c L'un des plus puissans hommes de toute la duché et comté
de Bourgogne. » (Id., ch. lx, p. 229.)
3. Soixante-quatre coups, d'après le Livre des faits,
4. Bottine de fer.
5. Armoriée à ses armes : De gueules à une fasce d'argent, et
trois rondelles de lance de même, et, sur ladite fasce, une étoile de
gueules. (Ibid,)
196 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la dague de la hache dudit messire Jaques ; et quant
Tescuyer s'aperceut que le baston du chevallier estoit
empiré, assaillit moult vigoureusement, et messire
Jaques, qui moult fut asseuré en tous ses faictz, mar-
cha plus près de son compaignon, et rabatoit Tassault
de l'escuyer de si près, qu'il Tempeschoit de faire
atteinte ne de Tung des boutz ne de Taultre ; et après
plusieurs rabatz, messire Jaques gecta le bout rompu ^
et fit atteinte au col du bassinet de l'escuyer. Mais rien
n'en desmarcha ledit escuyer, mais continua la bataille
entre eulx deux forte et dure, et tournoierent parmy
la lice, chascun gardant sa place et l'advantaige du
souleil, et ne sauroye dire ne juger que l'ung gaignast
sur l'aultre un pied de la lice ; et finablement, après
avoir longuement combatu, messire Jaques de Lalain
gecta la main droite à la hache de l'escuyer et la
print par le manche, entre la main senextre et le bout
d'embas, et prestement gecta le juge son baston , et
furent prins les champions et emmenez devant le juge ;
et parla messire Jaques moult asseurement, en soy
offrant de parachever, se faulte y avoit; et pareille-
ment fut levée la visière de l'escuyer, et fut trouvé
aussi fraiz que quant elle luy fut close, et parla promp-
tement devant le juge en grant asseurance, et veoit
on bien, à son parler, que l'aleine ne luy estoit
guieres adommagée. Si touchèrent ensemble, et depuis
furent bons amys, et se trouva despuis ledit Gaspart
avecques ledit messire Jaques en la guerre de Flandres,
et dont ledit messire Jaques se loua fort dudit Gas-
part, comme nous lirons cy après ; et tant en dy à
i. c La dague et la virole de dessous churent à terre, i (Ibid,)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 197
rhoiuieur de l'esouyer, que messire Jaques de Lalain
me dit par plusieurs fois qu'il avoit trouvé et senti
Gaspart de Douitain homme à redoubter sur tous
oeulx qu'il avoit unques combatu.
Le mecredy suyvant, qui fut le quatorziesme jour
de septembre^, se présenta messire Jaques de Lalain
pour la neufîesme fois en icelluy mois, et fut la der-
nière dudit mois et d'ioelluy pas, et n'ay pas souve-
nance que ledit messire Jaques fist unques puis armes
en champ cloz. Et d'aultre part se présenta ung
escuyer de la duchié de Bourgoingne, nommé Jehan
Pientois^y et s'armèrent tous deux en leurs pavillons;
furent les haches présentées pour ce que l' escuyer
avoit fait toucher la blanche targe et avoit requis
cinquante deux cops de hache ^. Grys et cerimonies
faictz, saillit l'entrepreneur de son pavillon, armé et
paré des couleurs de la targe touchiée, conmie il avoit
accoustumé, et n'avoit ledit entrepreneur la jambe
droite de riens armée. Et d'aultre part saillit ledit
Jehan Pientois, armé comme en tel cas appertient, la
cotte d'armes^ au doz, et son chef armé d'une sal-
i. Le jeudi 15 octobre, d'après le Livre des faits,
2. Pitois, d'après le Livre des faits, ch. lxv, p. 235. Jean Pitois
de Montolon, écnyer, seigneur de la Greuze, de Mercurey, de Ghar-
recy, de Lavault et de Mimandes, cousin germain de Claude Pitois
de Sainte-Hélène, ci-dessus nommé, vivant encore en 1472, ou
son parent, autre Jean Pitois, chevalier, seigneur de Ghaudenay-
sur-Dheune, de Gresteul et de Ghassaigne en partie, qui mourut
sans postérité avant le 28 septembre 1481. (Voy. d'Hozier, Armo-
riai général de France, 5« reg., art. Pitois,)
3. Soixante-trois coups. (Livre des faits, p. 236.)
4. Armoriée à ses armes : Écartelé le premier quartier d^azur à
une croix d'or ancrée, le second quartier losange d^or et d^azur.
(Ibid., p. 236.)
198 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
lade^ et d'uDg hausse colle de maille, assez semblable-
ment que Tentrepreneur, et certes Fescuyer marcha ai
moult belle ordonnance, et furent les champions assez
semblables de grandeur ; fièrement s'assemblarent de
venue, et cuyda l'escuyer ferir le chevallier de la
pointe d'embas de la hache. Mais le chevallier rabatit
le cop, et de celle venue contendit de ferir Tesouyer;
mais il desmarcha et rabatit le cop, et ainsi se pour-
suyvirent l'ung Taultre par plusieurs cops donnez et
feruz d'ung costé et d'aultre, et se chaudioyent moult
fort et moult fièrement et de toute leur force. Environ
trente cops de haches, messire Jaques de Lalain aban-
donna son baston ^ et print celluy de son compaignon,
et le tint si fort que Tescuyer ne peut plus s'en aider;
et messire Jaques tenoit en sa main dextre sa haché
empoingnée près du maillet, et ferit par plusieurs cops
de la dague de dessus, après le visaige de son com-
paignon, et dont Tescuyer rabattit plusieurs cops de
son poing dextre dont il avoit cloz le gantelet, et
rabatoit, comme dit est, Tassault du chevallier moult
vigoureusement, et feroit l'escuyer, le gantelet cloz,
de toute sa force, après le visaige du chevallier, et
lequel, à chascune fois, rabatoit le cop du cousté et du
bras dont il tenoit la hache de son compaignon; et
tant continua leur bataille en ceste manière, que l'es-
cuyer fut blessé à sang de la poincte de la hache au
visaige, et, après avoir très longuement combatu,
furent prins et deppartiz par les escoutes, et messire
Jaques dit à Fescuyer : € Ce n'est pas honneste
1. c Avoit un harnas de tête... fait à la semblance et manière
d*un capel de fer forgé. » {Ibid.)
2. De la main gauche seulement.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 199
c bataille de combattre du poing , comme les femmes ^ . »
A quoy Tesouyer respondit : < Se vous n'eussiez prins
c ma hadie, je vous eusse combatu de mon baston,
c et sont faictz les mains à l'homme pour assaillir et
c pour deffendre. » Et à tant furent les paroUes ronn
pues et vindrent devant le juge. Et parla messire de
Lalain, à sa presentacion, moult notablement, disant
qu'il se presentoit pour la derreniere fois, ayant, à
l'aide de Dieu, achevé son emprinse et accompli , soy
offrant d'en faire plus avant, s'il sembloit que faire le
deust, merdant le juge, sa bonne assistance et son
jugement; et pour ce que avoit icelluy mois de sep-
tembre^ encores à durer quinze ou seize jours, et ne
sçavoit si nulz ne voudroyent encoires venir au secours
de la dame de Plours, il demoureroit tout celluy mois
en la ville, luy priant que pareillement luy voulsist
faire, ce que le juge lui accorda. Et pareillement se
présenta l'escuyer de sa part. Si s'embrassèrent, et
s'en alla l'escuyer tout armé à Nostre Dame des
Carmes, et messire Jaques s'en alla desarmer en son
pavillon, et dois là envoya à Thoison d'or, qui avoit
esté son juge, une longue robe de drap d'or, fourrée
de bonnes martres soubelines^, pour recompenser
i. c C'est trop fait en commère de combattre du gantelet, tant
qu'on ait baston en main. » (Livre des faits, loe, cit., p. 237.)
2. Octobre, d'après le Livre des faits.
3. Cette robe lui fut portée au nom de la dame de la fontaine
de Plours par c ung notable sage docteur en médecine, natif du
royaume de Sicile, nommé maistre Gonçale, » accompagné d'un
valet. {Ibid., p. 239.) C'était un médecin de Charles le Témé-
raire, conseiller du duc et prévôt de Fumes, nommé GonzaWe de
Vargas, et traducteur de V Office d'armes de Diego Yalera (ms.
n* 1388 de la Bibl. royale de la Haye).
208 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
declairé. Etcelluy soir fit ledit messire Jaques raccord
de Tristan de Toulongeon et de Gérard de RossilloD,
qui, pour ung vert débat, par jeunesse, s'estoîent
combatuz, et estoit ledit messire Jaques tant aimé et
prisé de chascun, que jamais son conseil n'eut esté
refusé.
Ainsi fut le banquect achevé, et le mistere d'icelluy
pas. £t le derrenier jour que le pavillon fut tendu, et
que l'heure de midi fut passée, que Ton avoit accoufr-
tumé de destendre ledit pavillon, tous les nobles
hommes et serviteurs de Thostel de messire Jaques
vindrent accompaigner les officiers d'armes qui
dévoient les misteres rapporter, pour là derreniere
fois, à cottes d'armes vestues, et le plus honnorable-
ment que faire se pouvoit. Et premier venoit Leal, le
poursuyvant dudit messire Jaques de Lalain, qui por-
toit la licorne, la fontainne et les trois targes, et
après venoit Toulongeon, le herault, qui portoit la
dame de Plours, et après venoit Gharrolois, le herault,
qui portoit la representadon de la glorieuse viei^
Marie, dont ledit pavillon avoit esté paré et gardé
toute l'année. Et en tel ordre vindrent à l'hostel de
l'entrepreneur, qui actendoit, avecques aucuns de ses
amys, la fin de son emprinse; et laissa passer par-
devant luy la licorne, et puis devant la dame de Plours
se desfubla, et devant la vierge Marie s'agenoilla terre
à terre et la baisa aux piedz moult dévotement. Et
depuis furent portez iceulx misteres à Nostre Dame de
Boulongne, où Ton les peult encoires veoir et trouver
en l'église, sur l'oratoire du duc de Bourgoingne. Et
tantost après, le seigneur de Grequy s'en retourna en
Picardie, où il n'avoit esté de longue espace à l'occa-
HâlMHRES d'OUVIER DE LA MARGHB. 803
sion de son Toyaige, comme il est escript cy dessus, et
messire Jaques, son nepyeur, demoura audit lieu de
Ghalon, où les seigneurs du pays et voisins le fes-
toyèrent grandement à leur povoir. Car, comme il
est dit dessus, par sa vertu, doulceur et courtoisie, et
aussi par les biens et asseurance qu'ilz veirent en
Texecucion d'icelluy pas monstre par ledit messire
Jaques, tant Taymoient et l'honnoroient que plus l'on
ne pourroit. Et devez croyre que les dames du
pays faisoient de gracieuses devises à la louenge de
luy, et Tappeloient le bon chevallier^, et le nommoient
pour ung nouvel Pontus en vertuz, en vaillance et
renommée. Ainsi faisoit parler de luy messire Jaques
de Lalain, et eslevoit sa renonmiée si haultement que
nul plus de son temps. Et quant le mois de septembre
fut passé, ledit messire Jaques s'en alla à Romme, et
de là à Naples, moult notablement accompaigné, et
porta par les Ytalies et en Naples son emprinse, qu'il
avoit emprinse à porter par la pluspart des royaumes
chrestiens. Mais nul ne toucha à son emprinse, com-
bien qu'à la court du Roy de Naples l'on y vouloit
toucher ; mais le Roy Alphonse , qui pour lors estoit
Roy d'Ârragon et de Naples, ne le voulut souffrir, pour
l'amour qu'il avoit au duc Philippe de Bourgoingne,
à qui il estoit frère d'armes. Audit lieu de Naples
trouva ledit messire Jaques le duc Jehan de Gleves,
i. Il donna en effet aux t dames et damoiselles de la cité de
Ghalon... un très beau banquet i suivi de c danses et festoye-
mens, i avec « vin et espices » dont chacun prit à son plaisir
{Livre des faits, p. 245), et leur adressa dans ce banquet, sous
le nom de la Dame des Pleurs, une lettre avec cette suscription :
« A mes très chères et honorées dames et damoiselles, les citoyennes
demeurantes en la noble cité de Ghalon. • (Ibid., p. 246.)
204 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
nepveur du duc de Bourgoingne, et oelluy qui avoit
;aoiTi ledit messire Jaques, lequel duc de Gleves rêve-
Doit de Jérusalem, où il avoit esté faict chevallier, et
plusieurs aultres seigneurs de ses pays. Et devez sça-
voir que le Roy d'Ârragon le festoya et receut moult
hoDDorablement, tant pour Tamour qu'il avoit à la
maison de Bourgoingne, comme pour l'honneur de la
personne dudit duc de Gleves, qui fut de soy ung des
beaulx, des saiges et des bien adressez princes de son
temps. Et le Roy Alphonse dessus dit fut lai^e prince,
honnorable et habandonné. Et de là se partit le duc
de Gleves, et avecques luy messire Jaques de Lalain,
et s'en retournèrent devers le duc de Bourgoingne,
qui pour lors se tenoit au pays de Brabant, et furent
bienviengnez et bien receuz^. Et à tant se taist ma
mémoire du pas de la dame de Plours^.
GHAPITRE XXII.
Comment le duc de Bourgongne fit sa feste de la Toison
à Mans en Hainaut; comment les Gandois se firent
ennemis d'iceluy leur seigneur^ et comment le comte
de Charolois fit ses premières joustes.
Ainsi se passa l'an cinquante et entrasmes en Tan
1. Snr ce premier voyage de Jacques de Lalaing en Italie, voy.
le ch. Lxvi ; il y retourna peu après avec Jean de Groy, comme on
va le voir à Tinstant.
2. Dans ses Mélanges de paléographie et de bibliographie, 1880,
p. 430, M. Léopold Delisle donne Tindication d'un manuscrit de
la Bibl. nat. contenant, entre autres choses, c le pas fait à Ghaa-
lon sur la Sone par mess. Jaques de Lalaing que l'on nomme le
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. SOS
cinquante ung, que le duc de Bourgoingne tint sa
feste de la Thoison à Mons en Hainnault, moult haulte
et moult solempnelle^. Là fut en personne le duc
d'Orléans, chevallier dudit ordre, et moult d'autres
contes, barons et chevalliers, et, la feste tenue, fut
tenu le chappitre de l'élection, et fut donné le collier
au duc de Gleves dessusdit et à messire Jaques de
Lalain^, au seigneur de Lannoy, et à aultres grans
personnaiges^. Au partir d'icelle feste furent envoyez
en embassade messire Jehan de Gry et messire Jaques
de Lalain, devers le Roy d'Ârragon dessusdit, et, à
leur retour, devers le Roy de France^, et ce pour
adviser aucung bon moyen pour la deffense de la foy
diresUenne ; car Ton estoit averti que le Grant Turc se
preparoit à grant puissance pour entreprendre contre
les seignories de l'Empereur de Gonstantinoble, qui
pour lors estoit terre chrestienne, et dont la cité de
Gonstantinoble estoit l'une des eslevées en renommée
de povoir, beauté et richesse, de tout le monde. Ges^
pas de la Fontaine de Plours ; » on y trouve aussi des renseigne-*
ments sur plusieurs autres pas d'armes décrits par Olivier de la
Marche, tels que celui de la Belle Pèlerine, les armes faites par
le seigneur de Ternant « à rencontre de Galiot de Bardaxin (sic),
escuier, • etc., etc.
i. Mai 1451. V. Mathieu d'Ëscouchy, chap. lv, t. I, p. 346 et
suiv., et le ms., fiibl. nat., n* 5046 f. fr.
2. V. Mathieu d'Escouchy et le Livre des faits, loc, cii,
3. Outre le duc de Glèves, Jean de Lannoy et Jacques de Lalaing,
les nouveaux chevaliers furent Jean de Guevara, comte d' Ariane,
Pierre de Gardone, comte de Golizano, et Jean de Neufchàtel,
seigneur de Montagu (Gollut, col. 1093 et 1094).
4. Voy. le Livre des faits, chap. lxvi, in fine; Mathieu d'Escou-
chy, t. n, p. 9, note, et Barante, édit. Gachard, t. II, p. 117,
note 2.
306 MÉMOmBS d'olivier de la marche.
tuy Turc fut le propre filz de l'ÂmorauIt Bays ^ qui
desconfit le duc Jehan de Boui^oingne en Honguerye,
josne prince vertueulx en sa loy, et de haulte entre-
prinse. Et le bon duc Philippe, qui tousjours avoit, à
son povoir, labouré pour la deffense de la foy chre»-
tienne, et tousjours vouloit continuer, envoyoit ses
chevalliers et embassadeurs là où il cuydoit prouf&ter
d'aide pour ceste matière. Mais tous les autres princes
furent si negligens, ou par voulenté divine ou par leur
mesme coulpe, que riens ne fut en ce pourveu ; dont
il advint que ladicte cité fut prinse et destruicte, TEin-
pereur mort et sa noble generadon impériale faillie
et esteincte, et le povoir des infidelles acreu et aug-
menté, et la foy chrestienne fouUée, grevée et amoiii-
drie, comme cy après sera veu et leu.
Celle saison , le duc de Bourgoingne se partit de
son pays de Brabant et alla en la duché de Lucembourg,
pour renouveler les hommaiges et les fidelitez de ceux
de Lucembourg, dont le duc estoit nouvellement sei-
gneur et gaigié. Car la duchesse estoit trespassée* ; et
combien qu'ilz fussent en la main du duc de Bour-
goingne, qui les tenoit en bonne justice, et cessoient
les courses de liaulsaires, et rustres voisins leurs pille-
ries ^, de longue main accoustumées en iceluy pays,
touteffois les aucungs et aucunes villes avoient au coeur
le duc de Zasses et les Zassons ; et estoit bien adverti
i . Erreur déjà relevée précédemment. Mahomet U fut fils d'Amù-
rat U, fils de Mahomet I*', qui fut lui-môme fils de Bajaxet I«, le
vainqueur de Nicopolis.
2. Elisabeth de Gorlitz était morte le 3 août 1451.
3. « Que les voisins haussaires, rustres et pillars cessassent leurs
courses et leurs pilleries. » — Haussairts, arrogants.
MlfiMOIRES d'OLIVIBR DE LA MARCHE. S07
le duc que œux de Tyonville n'avoieot nulle bonne
voulenté envers luy ; et pour ce alla le duc à Lucem-
boui^, et renouvela leurs seremens, et tousjours leur
laissa Cïornille, son filz bastard, qui les gouvernoit et
tenoit en moult bonne justice, et les gardoit et garan-
tissoit de toutes fouUes de voisins. Et manda le duc en
Bourgoingne le seigneur de Toulongeon, messire^
Claude et Tristan de Toulongeon, frères, lesquelz luy
menèrent cent lances de Bourgoingne ; et le duc emmena
le conte d'Estampes, pour lors gouverneur de Picar-
die, Ânthoine, bastard de Bourgoingne, le seigneur
de Saveuses, le seigneur d'Emeryes *, et aultres, qui
enunenerent environ mille arcbiers de Picardie ; et alla
le duc en armes, et toute sa maison ; et la duchesse et
le conte de Gharrolois demeurèrent à Brucelles, atten-
dant la venue du duc, qui demeura environ trois mois ;
et pendant ce temps la contesse de Boucquan ^, fille
du Roy d'Ëscosse, accouscha d'ung filz à la Vere en
Zeellande ; et alla le conte de Gharrolois lever l'enf-
fent, et eut dur et merveilleux temps en la mer. Mais
il estoit à son désir ; car il aymoit et desiroit les bat-
teaulx et la mer, et ne luy sembloit nulz ventz ne nulle
fortune dangereuse ; et se congnoissoit, de son propre
art naturel, au gouvernement des batteaulx. Et ainsi se
passa le temps jusques au retour du bon duc, son père.
En celluy temps faisoit le Roy Charles la guerre en
Normendie, laquelle guerre le Roy chauidoya moult
fort et moult asprement, par grant sens et par grant
1. c Et envoya le duc en Bourgogne, vers messire. »
2. Antoine Holin, seigneur d'Aymeries.
3. Marie d'Ecosse, mariée à Wolfart de Borselle, comte de
Boucquam, fils de Henri de Borselle, seigneur de la Vère.
SOS MÉMOIRES d'olivier DE LA IIARCHB,
hardement ^ ; et avoit le Roy François trouvé mamere,
i. 1449-1450. Voy. sar cette guerre Barante, édit. Gachard, t. Il,
p. 76 et suiv.; Mathieu d'Ëscouchy, chap. xxxiv à zxxvu; Val-
let de Viriville, Hist. de Charles Vil, t. III, p. 146 et suiv. La
lettre suivante inédite, relative à cette période, nous a paru asm
intéressante pour être publiée m extenso. Elle est tirée des
Archives de la G6te-d'0r, Ck)rrespondance, B 11942, n* 250.
c Mes très chers et très hennorés seigneurs, tant affectueoseiiifliit
comme je puis je me recommande à vous, et vous plaise safoir
que darrenierement quant je party de la villa de Dijon je pané
par Langres avecques Simon de Genay, procureur de la Montaigne,
en la présence duquel je feiz aux officiers de Langres la responee
qui m'avoit esté chargée de leur dire, et leur recitay bien au long
par deux foiz, de quoy furent bien esbays et bien mal contans. fiai
oultre monseigneur le duc envoyé devers le Roy monseigneur de
Groy et autres seigneurs pour ambaxade, et m*ont envoyé lettres
pardeça que les voulsice informer de ce que avoie fait devm le
Roy en icelle matière et autres dont j'avoye la charge, ce que j'ay
fait à toute diligence, et croy que à ceste foiz ou jamais y ania
une finale conclusion, et si les poura informer ledit Simon de
Genay plus à plain, se besoing est, auquel pareillement j'ay parlé
en passant par ceste ville de Paris. D'autre par, nous avons bean
loisir de nous reposer en parlement, car il a bien ung mois que
on n'y plaida, et sont en la court chacun jour en conseil pour jogier
ung gros procès qui est entre monseigneur de Bourbon et le conte
de Monpenssier, et ne sçay quant le roole de monseigneur la duc
poura estre expédié. Au surplus Normendie se despesche fort,
car il n*y a plus que Gaan, Gherebourg, Falesze et Dompfront à
prandre, car Baieux et Briquebec sont rendus de nouvel , et si
est présentement le siège audit Gaan. On dit pardeça que le duc
de Bretaigne est bien malade et en dengier de mort et a le Roy
envoyé querre les médecins à Paris. Et si dit on que Gilles de
Bretaigne est mort enragié du desplaisir qu'il a eu de la destronee
et turie qui a esté faicte sur les Angloix. En oultre on dit que
les Angloix ont fait en Guiaine une grosse destrousse sur les
François, et y sont mort comme on dit plus de u°>. Nos vignes
sont à moitié gellées pardeça et si sont du tout gellées depuis
Dijon tirant l'Auxerois, Langres et Gyé juques à Troyes. Autre
chose ne vous sçay que rescripre fors que je feray diligence de
recouvrer les sacz de maistre Gravier Aubry, mais je ne sçay se
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 209
et de longue main, de mectre le débat en Angleterre,
à cause du gouvernement, entre le duc d'Yorc^ et le
duc de Sommerset*, pour ce que le Roy Henry d'An-
gleterre^, filz du vaillant et saige Roy Henry dont cy
dessus est faicte mencion, estoit ung simple person-
naige et plus adonné à Dieu et à devocion qu'à def-
fendre et croistre son royaulme et sa seignorie; et
gouvernoit la Roy ne Marguerite, sa femme, toute Angle-
terre , laquelle, à la vérité, fut une dame sachant et
de grant esperit. Geste Royne fut fille du Roy de Cécile,
et de la maison d'Anjou, comme cy dessus est faicte
mencion. Et par celle dissension les Angloix perdirent
ce qu'ilz avoient en France, tant en Normandie conmie
en Guienne, en peu de- temps, et furent desconfitz à
Fourmigny ^par monseigneur Artus de Bretaigne, conte
de Richement, connestable de France, et par monsei-
gneur de Glermont^, filz aisné du duc de Bourbon. Et par
je les pouray avoir sans argent ne pareillement les arestz contre
les evesques. Nostre seigneur Jhesucrist vous ait en sa saincte
garde qui vous doint bonne vie et longue. Escript à Paris le
m* jour de juing iiiio l.
Vostre clerc et serviteur Jehan Singet, licencié en loix,
solliciteur en parlement pour monseigneur le duc.
A mes tr^s chers et très honnorés seigneurs messeigueurs
les gens des comptes de mon très redoubté seigneur
monseigneur le duc de Bourgoingne estans en sa chambre
des comptes à Dijon.
Recenes par le messaigier de Dijon le mardi tx« jour de juing
MGGGGL, et aussi •
1. Richard, duc d'York.
2. Edmond Beaufort, duc de Somerset en 1448.
3. Henri VI, fils de Henri V.
4. 15 avril 1450. Y. Barante, édit. Gachard, t. H, p. 81, note 2,
et Yallet de Yiriville, loc, cit; p. 196.
5. Jean dit le Bon, fils aîné du duc Gharles I«r, lui-même duc
n U
SIO MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
celle division, qui par trop dura et continua en Angle-
terre, telle malheurté et fortune cheut sur Angleterre,
que eulx mesmes firent mourir tout le noble sang,
toute leur noblesse, et mesmes leur Roy et souverain
seigneur ; et mirent la couronne hors de la lignée de
Lenclastre ; et firent Roy en la maison de la Ugnée
d'Yorc, desquelles matières touchant Angleterre je
deviseray bien au long en temps et en lieu, pour ce
que j'ay beaucoup veu et congneu dudit cas. Mais des
guerres et de la conqueste de Normandie et de Giûenne,
qui en cet an cinquante et ung^ se faisoyent, j'en lair-
ray escripre aux nobles et saiges croniqueurs qui en
ont sceuz et enquis de ce ; car de moy je n'en ay rien
veu, et corromproye mon entreprinse d'escripre plus
que je n'ay veu, et dont j'ay labeur assez devant la
main, grâce à Dieu, qui me doint le temps d'en rendre
bon compte.
En celluy an cinquante et ung, vint par deçà madame
Ysabel de Goymbres^, et Jehan monseigneur, son firere,
qui vint depuis en icelle mesme saison. Iceulx frère et
seur furent depuis moult bien adressez de vertuz et
de bonnes meurs, et furent enfans au duc de Goymbres
mort et occiz en Portugal, et nepveur et niepce à la
duchesse Ysabel de Boui^oingne, et chassez et exilez
de Bourbon en 1456. C'était la première bataille où assistait ce
jeune prince.
1 . Cette double conquête comprend une période d'environ cinq
ans, de 1449 à 1453.
2. Non pas Isabelle, mais Béatrix, sœur de Jacques de Portu-
gal, précédemment cité. Elle était fille de Pierre de Portugal, duc
de Coïmbre, troisième fils du roi Jean I«', et d'Isabelle d'Aragon.
Sa sœur Isabelle était mariée depuis 1447 à Alphonse V, roi de
Portugal, son cousin germain.
MânomES d'olivier de la marche. su
de leurs seigneuries et heritaige, comme il est cy des-
sus escript ; et les receut le bon duc et la duchesse,
ensemble le conte de Gharrolois, leur filz, moult doul-
cement, en grant pitié de leur exil, et leur alla le conte
au devant, et tous les princes et nobles hommes de la
maison ; et comment le bon duc les pourveut et s'en
acquitta sera veu cy après. Aultre chose n'avint, en
Tan cinquante et ung, qui à ramentevoir face ; et assez
tost après se fist le mariaige de monseigneur de Raves-
tain ^ nepveur de monseigneur le duc Philippe, et de^
madame Ysabel de Goymbres, niepce de madame de
Bourgoingne; et se marièrent en la ville de l'Isle^, où
furent faictes joustes et tournoiemens ; et certes ce
furent gens qui firent grant chiere ensemble, et mesme
à tous ceux qui les alloient veoir.
Or est besoing, pour declairer les choses et les
adventures que j'ay veues en l'an cinquante deux, que
je reprenne aucunes causes advenues auparavant,
et dont je n'ay point voulu ma plume travailler, pour
attendre temps et lieu, afin de reciter aultres choses
qui mieulx emplissoient et causoient les saisons et les
années, dont cy devant j'ay rendu compte par mes
Mémoires ; et à présent me vient à poinct et à règle de
les ramentevoir. Gomme par cy devant j'ay escript,
peut clairement apperoir conune le bon duc tint, sous
la main de Dieu, longuement ses pays en paix et
à repoz ; et ne treuve point que ceulx de Gand eussent
* aucung travail d'armes ou de guerre depuis le siège
mis par le duc en leur fiance devant la ville de
1. Adolphe de Glèves, frère du duc Jean l^.
2. c Avec. »
3. D'après Moréri, le mariage aurait eu lieu en 1450.
21 s MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
GalaixS et duquel siège je ne racompte rien en mesdîtz
Mémoires, pour ce que ce sont choses advenues avant
mon advenement, et dont je ne parleroye que par ouyr
dire, qui seroit contre la forme de mon entreprinse.
Et à ceste cause ^ multipliarent tellement les Gantois en
peuple, richesses, augmentement de bourgeois et
d'aultres biens ^, que certes il n'estoit point bien heu-
reulx en Flandres qui n'estoit amy, bienvuillant, bour-
geois ou subject de Gand; et tenoient le pays de Was^
et celluy des Quatre Mestiers en leur sugection, comme
leurs boui^eois et obeyssans qu'ils estoient, et quant
ils se veirent augmentez de gens, de faveur et de biens,
comme dit est, ils s'oublièrent aucunement à l'occa-
sion d'une demande de certain droit sur le sel, que
leur avoit fait demander le duc deux ou trois ans au-
paravant^, et qu'ilz avoient refusez, et dont le duc
1. Juin 1436. Ceux de Bruges et de Gand abandonnèrent l'armée
du duc sous le prétexte que, dans une sortie exécutée par les
assiégés, la noblesse ne les avait pas soutenus.
2. « A cause de ce repos, t
3. Contrairement à cette assertion, M. Gachard cite un mémoire
de l'année 1440 où les échevins se plaignent de ce que le pays
est fort appauvri. (Barante, édit. Gachard, t. Il, p. 85, note 1.)
4. Sur le pays de Waes, voy. les Mémoires historiques du P. de
Smet.
5. C'est en 1446 que le duc sollicita le consentement des Gan-
tois pour rétablissement d'une gabelle sur le sel. Sa demande
ayant été rejetée, il ne donna pas suite à ce projet. Ce n'était là
d'ailleurs ni la première ni la seule cause du différend. Il remon-
tait à l'année 1439, où le duc, à la suite de graves difficultés qui
s'étaient élevées entre lui et les Gantois sur certaines matières de
juridiction et d'impôt, leur avait enlevé le grand conseil de
Flandres pour rétablir à Gourtray ; il leur fut rendu peu après,
puis transféré à Termonde en 1447 et à Ypres en 1451. Pour toute
cette période, voy. Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre,
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. %\ 3
s'estoit parti mal content d'eulx, et n'alloit plus ne
venoit en sa ville de Gand, ne la duchesse ne le conte
de Gharrolois, leur filz ; et touteffois s'estoient les
matières entretenues .par moyens, tellement que le
débat n'estoit point plainement ouvert ; et fut longue-
ment apparence que le tout se deust appaiser. Toutef-
fois en celluy an cinquante et ung, les Gantois firent
cbief de leur conseil ung nommé Daniel Gersandres^,
et depputerent maistre Pierre Boudin et maistre Gilles
Bonin^ et aultres, qui, soubsumbre de leurs privilèges,
firent loy et establirent bourgmaistre et eschevins à
la ville de Gand, sans y appeler le prince ou ses offi-
ciers ; ediffierent et mirent en loy toutes gens à leur
main et desliberez de soubstenir leur opinion contre
leur prince et contre tous aultres. De ces choses fut
le bon duc moult malcontant, mais par conseil Ton
dissimuloit, soubs umbre des entreprinses qui se fai-
soient pour Tappaisement. Mais en celle saison, comme
dit est, les matières agreverent plus fort que devant,
pour les raisons dessusdictes, et conmie il est escript
cy dessus.
2« édit., t. m, p. 263 et suiv. ; Causes de la guerre des Gantois
contre le duc de Bourgogne, de M. Blommaert, dans le Messager des
sciences historiques de Belgique, année 1839, p. 419; Barante, édit.
Gachard, t. II, p. 83 et suiv.; Mathieu d'Ëscouchy, chap. Lvni et
suiv. ; Ghastellain, Chronique, liv. m, 2« part., p. 221 à 364; Du
Glercq, iiv. H, chap. i*' et suiv., édit. Michaud, etc., etc.
1. Daniel Sersanders, superdoyen des métiers ou overdeken en
1448, fut réélu échevin de la Keure, avec Josse Triest, en août
1449 (Gachard, p. 86, note 5).
2. La Marche les nomme plus loin (ch. xzvi) Gilles Boudin et
Antoine Bonin, aliàs Bouin. Gilles Boudin ou Baudin était avo-
cat de la Keure à Gand (Gachard, sur Barante, t. II, p. 103,
note 3). Keure veut dire loi.
214 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
Ainsi se dissimuloit le temps, et se tenoit le bon
duc Philippe et la duchesse en la ville de Brucelles, en
grans festiemens de joustes, de tournois, de banquectz
et aultres plaisans passe temps. Et en oest an cinquante
un, environ la Toussainctz, fut une jouste^ cryée et
publiée ; et à celle jouste fit le duc préparer son seul filz
et héritier monseigneur Charles, conte de Gharrolois,
pour jouster pour sa première fois, et lequel n'avoit
que seze à dix sept ans d'eage^ ; et se préparèrent les
josnes seigneurs qui avecques luy avoyent esté tiorriz
pour jouster avecques luy, et aussi plusieurs aultres
princes, chevalliers et escuyers, rudes jousteurs et
accoustumez du mestier. Et pour ce que c*estoit la
première fois que le noble conte avoit mis la lance en
l'arrest, ne porté le harnois pour execucion, environ
trois jours avant la feste l'on feist essayer le conte ; et,
par deliberacion des seigneurs et des dames de la
court, fut ordonné que le conte, nouvel homme d'armes,
courroit sa première lance contre messire Jaques de
Lalain. Et disoient tous que contre meilleur chevalier
ne pourroit faire sa première espreuve, et que ce seroit
heur en armes, à si hault personnaige, d'atteindre et
d'estre atteint, pour le premier, de chevallier renommé.
Et ainsi eust messire Jaques, le bon chevalier, cest hon-
neur par effect de courre là et d'esprouver la noble
personne du filz de son souverain seigneur, et son
seigneur apparent advenir. Et furent parez, montez
1 . Cette joute eut lieu, d'après M. Gachard, p. 90, note 2, le
premier dimanche de carême 1452. Le duc accorda à son fils
360 livres de 40 gros pour les frais qu'elle lui occasionna {Compte
de la recette générale des finances de 1452).
2. Né le 10 novembre 1433.
BIÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 215
et armez au parc de Brucelles, et furent le bon duc et
la duchesse presens à celle espreuve. Lances leur
furent baillées ; et à celle première course le conte ferit
messire Jaques en l'escu et rompit sa lance en plu-
sieurs pièces ; et messire Jaques courut hault^ et semr
bla au duc qu'il avoit son iSlz espargné, dont il fut mal
contant, et manda audit messire Jaques que s'il vou-
loit ainsi faire, qu'il ne s'en meslast plus. Lances leur
furent rebaillées, et ledit messire Jaques de Lalain
laissa ix)urre sur le conte; et d'aultre costé vint le
conte moult vivement, et se rencontrèrent tellement
qu'ilz rompirent leurs lances tous deux en troussons ;
ei ce cop ne Ait pas la duchesse contante dudit mes-
sire Jaques ; mais le bon duc s'en rioit, et ainsi estoient
le père et la mère en diverse oppinion. L'ung desiroit
l'espreuve et t'aultre la seureté ; et à ces deux courses
faillit l'essay du noble conte, et duquel essay furent
les saiges moult contans et rejouys, pour ce qu'ilz
virent leur prince advenir prendre les armes et soy
monstrer couraigeux et homme pour ensuyre la
noble lignée dont il estoit issu. Et se passa le temps
jusques au jour des joustes, qui se feirent sur le mar-
ché de Brucelles; là^ eust girant assemblée et grant
noblesse, et fut enunené le conte Charles sur les rangs,
et accompaigné par le conte d'Estempes, son cousin,
et par plusieurs aultres princes, chevaliers et nobles
honunes; et le tenoit fort de près le seigneur d'Auxi^
et Jehan de Rosimboz, seigneur de Formelles^, ces
1. c Là où il y. »
2. Il était premier chambellan du comte de Gharolais.
3. FoumeUes, d'après M. de Beaucourt, notes sur d'Escouchy,
t. n, p. 556.
SI 6 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
deux qui Tavoient norry ^ et gouverné dois son enffîaioe.
Fut couvert et paré d'orfavrerie, et d'aultre part là
vindrent jousteurs de toutes pars, et là jousta le oonte
de Boucquam, Philippe de Gry, Jehan de la Trimoilie,
Charles de Ternant et plusieurs autres josnes seigneurs
et nouveaux jousteurs, norriz avecques le oonte ; et
ainsi commença la jouste, et, à la vérité, le conte
rompit seize ou dix huict lances, donna et receut de
très bonnes atteintes, et fit si bien le debvoir que
chascun luy donna le bruict dicelle jouste, et luy fut,
le soir, présenté le prix par deux princesses, et fut
crié Montjoye par les heraulx moult haultement. Et
certes ledit conte continua la jouste longuement depuis
et fut tenu pour moult puissant et rude jousteur, et
gaigna plus de bruict à la jouste que grant maistre
que Ton sceut ; et pour ce je commence à emplir et
fournir mes Mémoires de luy et de ses faictz, et n*en
parle pas par ouyr dire ne par rappors ; mais, comme
celuy qui ay esté norry avecques luy dès son enfiance,
tant au service du bon duc, son père, comme de luy,
je toucheray et parleray de sa nourriture, de ses
mœurs, condictions et usances, depuis le temps que
je le veiz premier, qui est escrit en mes Mémoires cy
dessus. Quant à ses condictions, je conmienceray par
le pire bout. 11 estoit cbault, actif et despit, et desi-
roit, en sa condiction enffantine, à faire ses voulentez
à petites corrections, et toutefiois il eut Tentendement
et le sens si grant , qu'il résista à ses complexions,
tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doulx
ne plus courtois de luy. Il ne juroit Dieu, ne nulz
1. « Et ces deux Tavoient. »
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 217
sainctz. Il avoit Dieu en grant cremeur^ et révérence.
Il apprenoit à rescolle moult bien, et retenoit, et s'ap-
plicquoit à lire et faire lire devant luy, du commen-
cement, en joyeulx comptes et es faictz de Lancelot et
de Gauvain, et retenoit ce qu'il avoit ouy mieulx
qu'aultre de son eage, et de sa nature desiroit la mer
et les bateaulx sur toutes riens. Son passe temps
estoit de voiler à esmerillons^, et chassoit moult volen-
tiers, quant il en povoit avoir le congié ^. Il jouoit aux
eschetz mieulx qu'aultre de son temps. Il tiroit de
l'arc et plus fort que nul de ceulx qui estoyent nourriz
avecques luy. Il jouoit aux barres à la façon de Picar-
die, et escouoit^ les aultres par terre et loing de luy ;
et depuis, en fournissement de jours et de force, il fut
tenu et nommé moult bon et puissant archier, et
moult rude, fort et adroit joueur de barres. Et ainsi
croissoit le conte et estoit norri, duict et appris, et de
soy queroit et s'adonnoit à tous bons et honnestes
exercites ; et à tant me tairai de la nourriture et de
l'exercite du conte Charles, et retourneray à ce qui
advint en celluy temps.
Or entrasmes en^ l'an cinquante trois ^, et tousjours
1. Crainte.
2. Chasser au vol des oiseaux.
3. Charles le Téméraire chassait à cheval depuis sa plus tendre
enfance. En 1435, alors qu*il avait à peine deux ans, un sellier de
Bruxelles, Jean Rampart, lui fournit, pour l'exercer à Téquita-^
tien, un cheval de bois garni d'une selle, bride et collier (Archives
du Nord, B 1954).
4. Jetait.
5. c Approchasmes de. »
6. Cette date donnée par le ms. n' 2869 est inexacte. Sau-
vage a mis c cinquante-deux. » C'est, en effet, comme on le verra
plus loin, en 1452 (n. st.) qu'eut lieu Tambassade des Gantois.
SI 8 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
alloient et venoient embassadeurs des Gantois deven
le bon duc, feindant tendre à apoinctement ; et disâ-
muloit le duc leur malice, attendant son point, et qu'il
vîst^ asseurer son faict devers le Roy françois, avecques
lequel, par moyens d'aucungs qui gouvernoient en
France, il a voit tousjours quelque chose à refaire ; et
mesmement sembloit au Roy que le duc tenoit le party
et s'entendoit avecques son fils, monseigneur Loys de
France, daulphin ; lequel s'estoit party de la maison
du Roy, son père, et contre son congié se tenoit au
Daulphiné^, etfaisoit alliances contre le Roy et sesbien-
vuillans, et se maria à la fille du duc de Savoye^, et
se maintenoit et conduisoit en toutes choses à sa guise,
sans le conseil ou plaisir de sondit père ; et recuilloit
et eslevoit, par dons et par promesses, tous ceulx qui
vouloient habandonner son père; et, à la vérité, il
assembla au Daulphiné une moult grande compaignie
de gens de bien, et leur estoit lai^e et habandonné plus
quaultre de son temps; et, par cette separacion du
père et du filz, ledit daulphin ne fut point es con-
questes que fit le Roy françoys en Normandie et en
Guienne contre les Angloix. Et de ceste matière je me
tairay pour le présent, combien que j'en aye person-
nellement assez veu, car tost après le mariaige faict
dudit daulphin et de la fille de Savoye, je allay de
gayeté de cueur et sans charge d'aultruy en SaVoye et
en Daulphiné, pour \eoir les assemblées des deux
1. « Eust. •
2. La retraite de Louis en Dauphiaé datait de l*année 1446.
3. Charlotte, fille de Louis I*', duc de Savoie. Le mariage, con-
clu en mars 1451 contre le gré de Charles Vn, ne fut consommé
que plusieurs années après.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 819
princes et leur noble court ; et en ce temps, ou peu
paravanty la noblesse de Savoy e et les plus grans sei-
gneurs se meslerent et se esmeurent en débat les ungs
contre les aultres ; dont la pluspart et les plus grans
furent ensemble contre messire Jehan de Gompais,
seigneur de Thorain ; et fut outraigé ledit seigneur de
Thorain de sa personne, dont le duc Loys et la duchesse
furent moult mal contans, et portèrent et soustindrent
ledit de Gompais. Gestuy de Gompais fut celluy qui fit
armes à Farbre Gharlemaigne contre Anthoine de
Vauldrey, conuneil est recité en ce premier livre. Et
par le débat dessusdit advint que, par le conseil et
aveu dudit daulphin, les seigneurs de Savoye furent
bannis du pays et la place de Yarembon rasée et abat-
tue ; et dont certes le pays eut moult à souffrir, et se
mesla pour iceulx seigneurs le Roy et le duc de Bour-
goingne, car plusieurs en y avoit qui furent subjectz
du Roy et aucungs dudit duc ; et estoient d'icelle guerre
contre le seigneur de Thorain, le seigneur de Barget,
mareschal de Savoye S le seigneur d'Antremons^, le
seigneur de la Queuille^, les seigneurs de Lureu^, de
Varembon^, de Varas^, de Ghaillanf^, de Virieu®, de
i. Jean de Seyssel, seigneur de Barjat et de la Rochette.
2. Jacques de Montbel, comte d'Ëntremonts.
3. Guillaume de Luyrieuz, seigneur de la Cueille et de Savi-
gny-en-Revermont.
4. Lancelot, seigneur de Luyrieux.
5. François de la Palu, seigneur de Yarembon.
6. Gaspard, seigneur de Yarax et marquis de Saint-Sorlln.
7. Jacques de Ghalant, seigneur de Yarey.
8. Jacques de Montbel, comte d'Ëntremonts, cité plus baut,
était alors seigneur de Yirieu-le-Grand, du chef do sa seconde
femme, Claudine Rolin. Il y a donc ici une faute évidente de copiste,
H/ii MÉMOIRES d'olivier DE lA MARCHE.
leur ambassade devers le duc; et, le jour du grant
vendredy, luy crièrent mercy, et tenoient numiere
qu'ilz ne demandoyent que de demourer bons sugectz;
et estoient en celle embassade des plus notables reli-
gieux de Sainct Bavon et de Sainct Pierre, et des plus
notables bourgeois de Gand^ Biais, à la vérité, la
chose estoit à ce venue que les gens de bien n'avoient
à Gand plus de povoir ne d'authorité' en icelle ville,
et gouvernoient les meschans et les gens voluntaires;
et ceste chose congnoissoit bien le duc, et que le par-
don ne le traictié ne servoit de riens à estre fait
avecques ceulx qui nul pouvoir n'avoient ; et d'abon-
dant sçavoit et oyoit les oultraiges faictz par les blana
chapperons sur le plat pays de sa conté de Flandres.
Si leur respondit qu'il sçavoit bien qu'eulx, qui par-
loyent de par les rebelles de Gand, le disoient en bonne
intencion, et qu'ilz vouldroient les choses telles et ainsi
qu'ilz disoient; mais ceux de Gand ne demandoient
point grâce, comme Ton doit venir à son prince pour
avoir pardon ; mais demandoyent traictié, Tespée au
poing, en grant assemblée et en armes, comme s*ilz
envoyoient devers leur voisin ou leur compaignon.
Parquoy il ne veoit nulle cause pour leur faire response,
i. L'ambassade se composait des abbés de Saint-Bavon (Philippe
de Poligny), d'Eenaem, de Grammont, de Baudeloo, de NinoYe,
de Tronchiennes, des seigneurs de Praet et d'Escornaiz et de dépa-
tés des villes de Ck)urtray, Grammont, Audenarde, Ninove, Âlost,
Termonde, Hulst, Axel (V. Gachard, sur Barante, t. U, p. 91).
Cette ambassade fut reçue par le duc le vendredi saint 7 avril
1452. Le 14, les Gantois écrivirent à leurs envoyés de revenir
{Registre de la Collace), Au mois de janvier précédent, le comte de
Saint-Pol et les trois membres de Flandre avaient déjà tenté
d'amener un accommodement avec Philippe le Bon.
BiÉMomES d'ouvier de la marche. sas
et que, quant ilz vindroient à mercy en l'ordre que
sugectz doivent venir, quelque offense qu'ilz eussent
faicte par cy devant, il leur tieodroit terme de prince
misericors, et auroit regard à non punir ou grever les
bons pour le péché des mauvais, et sur ce point se
retraïct le duc en sa chambre, et n'eurent autre res-
ponse de luy.
Ce mesme jour du bon vendredy ^ que les embas-
sadeurs crioient mercy, les Gantois envoyèrent aucungs
de leurs gens au vilage de Gavre^, sur l'Escaut; et
espierent que le chastelain estoit au service et au
moustier, et ne se doubtoit on de rien^. Si entrèrent
les Gantois au chastel, qui est bon et fort ^, fermèrent
la porte et prindrent les biens et la maison ; et demoura
le chastelain hors, en^ très grant dangier de sa vie.
Geluy chastel est au seigneur de Laval, qui est ung grant
baron en Bretaigne ^, et hiy vient par partage de
Flandres, dont ceulx de Laval sont descenduz d'une
fille ^. En ce temps et par soubtil moyen, prindrent
1. V. Chronique de Ghastellain, liv. m, 2« part., chap. i, t. II,
p. 226, édit. Kervyn de Lettenhove.
2. Gavre, village et baronnie à trois lieues de Gand, où se trou-
"vait un château-fort. Ce lieu a été depuis érigé en principauté pour
le comte d'Egmont en 1554. La place était occupée en 1452 par
des gens du duc de Bourgogne. (V. Mathieu d'Ëscouchy, chap. lxi,
1. 1, p. 385.)
3. D'après Mathieu d'Escouchy, loc. cit., les gens de Gand
épièrent le moment où le châtelain de Gavre était à l'église et, se
présentant à la porte du château, feignirent, pour s'y introduire,
d'amener des prisonniers do la part du duc.
4. Le 7 avril 1451 (v. st.) (Math. d'Escouchy, t. I, p. 386, n. 1);
5. Gui XiV, premier comte de Laval, mort le 2 septembre 1486.
6. Béatriz de Gavre, comtesse de Faukemberg en Flandre, femme
de Gui IX de Laval en 1298, morte en 1316.
9ISI& MÉMOIRES d'olivier DE lA MARCHE.
les Gantois le chastel de Poucques ^ et ceUuy d'Escan-
dreberch^, qui marchit à Hainnault. Les nouvelles
venues au duc de Bourgoingne, il fit haster ses man-
demens et ses gens d'armes par tous ses pays ; et deqà
estoit le conte d'Estampes en Picardie, qui faisoit lever
les gens d'armes. Le duc de Gleves assembla ceulx de
son pays, pour venir servir^ le duc, son oncle. Le mares-
chal de Bourgoingne ^ levoit les Bourguignons ; le conte
de Sainct Fol et messire Jehan de Gry, seigneur de
Ghimay, levoient les Hannuyers^ et les Namurrois,
et aucungs de Flandres et de Picardie. Le conte de
Nassau^, messire Philippe de Hornes, seigneur de
Bausignies, et aultres levoient les Brabançons. Ceux
de Hallewin'^, messire Symon de Lalain, Loys, sei-
gneur de Gruthuse^, et aultres levoient la noblesse de
Flandres. Le seigneur de la Yere et le seigneur de
Breda ^ levoient les Hollandois et Zeellandois ; et ainsi
se levoit l'armée et se faisoit l'assemblée des gens
d'armes de toutes pars ^^ ; et le duc et ceulx de smi
1. Poucke.
2. Schendelbeke, à une lieue de Grammont
3. c Secourir. •
4. Thibaut de Neufchâtel.
5. Les habitants du Hainaut.
6. Probablement Jean, comte de Nassau-Wiesbaden, l'an des
plus grands capitaines de son temps, mort en 1480.
7. De son mariage avec Jacqueline de Wich Wautier IV, seigneur
de Hallwin, mort en 1441, avait laissé cinq fils : Jean, Antoine,
François, Jacques et Josse, tous vivants à cette époque.
8. Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuse.
9. Jean II, comte de Nassau-Dillembourg et baron de Bréda.
10. Gfr. Ghastellain, liv. III, 2« part., chap. m et iv, p. 233 et suiv.
Le maréchal de Bourgogne manda, de par le duc, aux nobles du
comté d' c eulx mectre en point et eulz tenir prestz ponr aler en
sa compaignie devers mondit seigneur, » dès qu'on le leur ferait
.'i:h,', •
LES d'olivier DR LA MARGHE. 225
hostel se préparaient, chascun qui mieuix mieulx ^ . Et
au regard de monseigneur Charles de Bourgoingne,
conte de Charrolois, il travailla toute celle quaresme ; et
l'avoit on envoyé faire honneur de sa personne à mes-
sire David de Bourgoingne, son frère naturel, lequel
fut lors sacré evesque de l'evesché de Terouenne ^ ; et
de là fut renvoyé à Bergues sur la mer, et jusques en
Zeellande, pour l'accord d'aucung ayde faicte au duc,
son père ; et certes ne luy ne la plus part de ses josnes
serviteurs ne furent pas prestz du premier jour, et
ne sçavoient guieres qu'il falloit pour le faict de la
guerre, qui leur estoit nouvelle chose ; et disoit on que
savoir (Archives de la Gôte-d'Or, B 1722, fol. 143). En môme
temps le duc de Galabre, très désireux d'obliger son nouvel allié,
demandait, pour le cas où les hommes d'armes de Bourgogne, se
rendant en Flandre, prendraient leur chemin par les pays de Bar
et de Lorraine, • que l'on Ten advertist, affin qu'il leur feist don-
ner passaige et conduicte par les plus cours chemins que faire se
pourroit • (môme B, fol. 114).
1. On trouve aux comptes de la recette générale de Bourgogne,
pour les années 1452, 1453, 1454 et 1455, des renseignements inté-
ressants sur les emprunts qui avaient été contractés par le duc
« pour emploier en la conduite de son armée à la réduction de
ses rebelles et desobeissans subgez de Gand. > La liste des pré-
teurs dont le remboursement fut pris en dépense par Je receveur
au compte de 1455 est assez longue. On y voit figurer notamment
le prince d'Orange, 8,000 fr. ; révoque de Ghalon, 2,750 fr. ; les
Chartreux de Dijon, 1,000 fr. ; la chapelle ducale de la mônje ville,
600 fr. ; l'abbé de Giteaux, 412 fr. ; Guillaume de Sercey, bailli
de Ghalon, 1 ,375 fr. ; Odot de Molain {sic, probablement Màlain),
2,750 fr., etc., etc. (Archives de la Gôte-d'Or, B 1729, fol. 77 et
8uiv. — Voir aussi B 1722, fol. 53, et B 1725, fol. 88.)
2. David, fils bâtard de Philippe le Bon, évoque de Thérouane le
13 septembre 1451, transféré à Utrecht en 1455 contre le vœu du
chapitre ; le duc, son père, dut employer la force pour l'introduire
dans son évéché.
n 45
SISI6 MÉMOIRES d'olivier DE lA MARCHE.
le bon duc et la duchesse, pour ce qu'ils veoient Top-
gueil des Gantois et la bataille preste,, et aussi plu-
sieurs saiges et doubtifz des pays, qui les en priaîeDt
et conseilloient, eussent bien voulu que, sous umbre
de soy apprester et mectre en tel estât qu'il appar-
tenoit, le conte fust demouré à Brucelles^, jusques à
ce que la bataille eust esté passée. Hais ledit conte, à
qui le cueur croissoit avecques les jours, fit faire ses
apprestz à toutes diligences et jura par sainct George,
qui fut son plus grant serrement, qu'il iroit plustost
en son pourpoint, qu'il n'accompaignast son seigoeur
et père à soy venger de ses rebelles sugectz ; et ainsi
s'appresta le conte de Gharrolois, ses gens, et ceulx
de la maison du duc.
Le duc veant les Gantois obstinez de plus en plus
fort en leur orgueil, envoya le seigneur de Temant,
accompaigné des nobles hommes qu'il peust assem-
bler en la court, et selon qu'il les trouva premiov
prestz, en la ville d'Âllost, et y mena environ cinquante
gentilz hommes et deux cens, que varlets de guerre,
que archiers ; et trouva ledit seigneur de Ternant les
bourgeois et les habitans de ladicte ville, bons et des-
liberez à garder et deffendre leur ville contre les Gan-
tois, et à maintenir la querelle de leur prince et sei-
gneur ; et les rigla le noble chevallier à eulx deppar-
tir par quenestabliez^ et par dizaines, pour prendre les
deffenses des murailles, ainsi qu'elles furent ordon-
nées et baillées par luy et par les commis de ladicte
ville, et fit garder les portes et les cle& par les gens
i. Le duc resta à Bruxelles jusqu'au 15 avril 1452. Le IS, il le
rendit à Atb et le 21 à Grammont (V. Ghastellain, loc. dt., p. 234).
2. Gonnétablies, compagnies, escouades.
MÉMOIRES D*OLiyiER DE LA MARCHE. 9SK1
de la court du duc, qu'il avoit emmenez avecques luy ;
et d'aultre part envoya le duc à Âudenarde messire
Symon de Lalain, seigneur de Montigny , et le seigneur
d'Escometz ^ , qui estoient aymez et congneuz en Âude-
narde ; et pour asseurer plus le peuple, y menèrent
iceulx deux seigneurs leurs femmes et leurs mesgnies^
et avoient^, de leur charge, bien soixante lances et
trois cens archiers, qu'à pied qu'à cheval ^ ; et certes
tout le peuple et tous les bourgeois d'ancienneté ont
esté bons et loyaulx pour leur conte et seigneur,
comme plus à plain se peut veoir et lire pour toutes
les croniques par avant escriptes. Moult joyeulx furent
ceulx d' Audenarde, quand ilz veirent que le duc leur
envoyoit tels deux notables personnaiges , pour les
aider et deffendre contre les ennemis. Et se pour-
veurent d'armures et d'artilleries, et de tant que mes-
tier leur estoit, sans y riens espargner ne regrecter.
Or lairrons à parler du duc et de son appareil, et
reviendrons aux Gantois et à ce qu'ilz feirent ; et peut
on ligierement entendre que ce peuple, esmeu et des-
reiglé, estoit parmy Gand en merveilleux nombre,
i. Amoul de Gavre, seigneur d'Escomaix. — Escornaix, baron-
nie au territoire d'Alost, près Audenarde, qui a appartenu aux
Lalaing.
2. c Mesnages. »
3. « Envoyèrent. •
4. D'après Mathieu d'Escouchy, le duc n'avait envoyé Simon de
Lalaing à Audenarde qu'avec • ung petit nombre de gens, » et
c luy sixiesme de gentilzhommes, » comme récrivit le duc au roi
le 28 avril (voy. loc, di,, p. 387 ; Ghastellain, loc, cit,, p. 257, et VEx-
celUnte Chronique de Brabant, imprimée à Anvers en flamand,
1530). Le peuple de Gand partit le 14 avril 1452 pour aller prendre
Audenarde. Le duc en fut informé le lendemain et gagna aussitôt
Ath par Bruxelles (Lettre au roi déjà citée).
S28 MÉMOIRES d'olivier DE lA MARCHE.
armez et embastonnez ; et quant ilz se trouvoient à
un marché dix ou douze mille assemblez, il leur sem-
bloit qu'en tout le monde Ton ne trouveroit pas encoires
autant de gens, ne n'acomptoient à puissance d'aultre,
et parloient et murmuroyent tous ensemble et crioient,
disans pourquoy on ne les employoit contre le duc de
Bourgoingne; et tant brayrent et cryerent que uDg
nommé Lievin Bonne S qui estoit autant à dire en
françois Lievin Fève, du mestier des maçons, eraprint
de les conduyre et mener devant Audenarde, et
appourta en une besace de grandes cle& et leur fit à
croire et entendre que c'estoient les clefz des portés
de ladicte ville d'Âudenarde. Si fut crééhoulman^ sur
eulx et obéi comme si ce feust leur seigneur naturel ; et
le quatorziesmejourd'avril Tan cinquante trois ^, après
Pasques, vindrent les Gantois devant Audenarde, à si
grant nombre qu'il sembloit que tout le monde fust
là assemblé, et marchèrent en très belle ordonnance,
et menoient grant charroy de vivres et d'artillerie. Et
quant mcssire de Lalain sceut leur venue, il fist armer
tous ceulx de la ville et monter à cheval les hommes
d'armes qu'il avoit amenez, et luy mesme passa le
pont de l'Escault et la porte avec deux cens archiers
à pied et ce qu'il avoit de gens à cheval ; et se ferit
1. Lievin Boone. — Il fut décapité le 30 avril par ordre du
peuple avec Jean Willaey, Laurent Willaey et Evrard van Bote-
lare {Registre de la Collace cité par Gachard, t. II, p. 95, note 5).
2. Hoo/lmann, capitaine. Hosman dans Mathieu d'Esconchy,
t. II, p. 386.
3. c Deux. > Bonne correction de Sauvage. Ge fut en effet le
14 avril 1452 que les Gantois se présentèrent devant Audenarde
(Gachard sur Barante, t. II, p. 92, note 8). — IjC jeudi 13, d'après
d'Escouchy, t. I, p. 387.
BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. %%9
sur les premiers qui venoient sans grant ordre, et eu
prit, tua et navra plusieurs, avant que les Gantois se
feussent rasseurez, mais ilzfaisoient marcher une corn-
paignie de picquenares et d'archiers, où ilz pouvoient
estre quatre ou cinq mille hommes, qui se tenoient
serrez et en ordre. Si marchèrent roidement contre
ledit messire Symon et rembarrèrent luy et ses gens
de cheval, et les soubstindrent les archiers, qui estoient
à pied, et du long de la doubve du foussé tiroient fort
et souvent, et si bien fut la saillie dudit messire Symon
conduicte qu'il retraïct tous ses gens sans perte et fît
fermer la porte de celluycousté, car, à la vérité, il veoit
si grant peuple venir à rencontre de la ville et en tel
ordre qu'il jugea ligierement qu'il auroit le siège. Et
certes les Gantois furent bien trente mille combattans
et^ testes armées, qui tous cuidoyent que Lievin van
Bonne, leur houlman et conducteur, leur deust ouvrir
les portes de la ville, et qu'il eust les clefz, comme il
leur avoit dit; mais ilz trouvèrent aultre destourbier
qu'ilz ne pensoient, car ledit messire Symon et le sei-
gneur d'Escornetz pourveurent les murailles, les tours
et crenaulx de tout ce qui pouvoit estre nécessaire
pour soubstenir et attendre siège et assault ; et certes
les bourgeois et les habitans d'Âudenarde furent tous
reconfortez et resoluz d'attendre ce que povoit adve-
nir et de tenir loyalement et de grant couraige le party
de leur prince, dont ilz furent moult à louer.
Celle nuict se logèrent les Gantois devant Aude-
narde et menoîent* grant cry et grants huées, en menas-
i. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
2. « Moyennant, i
S30 MÉMOIRES d'OUVIER DE lA MARCHE.
sant fort la ville et les habitans ; et leur sembloit que
grant tort leur estoit faict que prestement on ne leur
livroit la ville à faire leur plaisir ; et le lendemain ils
feirent un pont sur l'Escault, entre ladicte ville et le
villaige de Hainne ^ qui sied au plus près dudit Âude-
narde, et par ce pont passèrent bien quinze mille ocmi-
batans, et allèrent assiéger la porte par où Ton va à
risle et à Tournay . Si trouvèrent ladicte porte bien pour-
veue d'artillerie et pouldre, et d'arbalestes ; parquoy
ilz ne peurent mectre leur siège si près de ladicte porte
qu'ilz eussent bien voulu ; et ainsi se logèrent les Gan-
tois devant Âudenârde, et mirent leur siège deçà et
delà ; et par deux pontz qu'ilz feirent sur TEscault au
lieu dessusdit, ilz pouvoient secourir et ayder les ungs
les aultres, et se cloïrent et fortiffierent, de chascun
costé, de fossez et de paliz ; et sembloit à veoir leur
contenance que jamais ne se deussent lever, pour
chose qui leur advinst, qu'ilz n'eussent la ville à leur
bon plaisir; et ne feit pas à demander si messire
Symon de Lalain travailloit pour la seureté de sa gar-
nison et de son honneur; et pour pourveoir à Tas-
sault de cestuy orgueilleux peuple, si fît crier que
toutes femmes apportassent pierres et cailloux sur les
murs, et, pour exemple, fît venir une noble dame, sa
femme, et seur germaine du seigneur d'Escornetz, et
plusieurs nobles femmes, ses parentes, et aultres, et
tout ce jour portèrent hottes et paniers, les unes sur
leur doz et aultres sur leurs testes ; et toutes aultres
femmes, bourgeoises et marchandes et aultres, y accou-
rurent ; et devez sçavoir que moult bien furent, et en
1 . Heyne, à une demi-lieue d'Audenarde, sur le chemin de Gand.
BfÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 231
peu de temps, les murailles et les deffenses garnies et
estoffées de ce qu'il y falloit^ . Or lairrons nous ung peu
le siège d'Audenarde et retournerons au duc et à son
armée, et deviserons comment il deppartit sa dicte
armée aux deux costez de la rivière de l'Escault, et
ce qu'il en advint.
CHAPITRE XXIV.
Comment le siège d'Audenarde fut levé par bataille que
gaignerent les gens du duc de Bourgongne contre
les Gandois.
Quant le duc de Bourgoingne entendit que les Gan-
tois avoient assiégé la ville d'Audenarde ^, il se partit
hastivement de Brucelles et fît tirer des coffres de son
espargne grans deniers et grant avoir pour payer ses
gens d'armes ; et furent iceulx deniers deppartiz aux
trésoriers et clercs à ce commis pour faire payemens
de toutes pars ^ ; et se tira le duc et le conte, son fîlz,
i. Il fit aussi brûler les faubourgs et la flamme de cet incendie
fut aperçue de plus de quatre lieues à la ronde (Meyer ; Mathieu
d'Escouchy, chap. lxii, t. I, p. 387).
2. Il fut averti le 15 avril par un message de Simon de Lalaing
(V. Mathieu d'Escouchy, t. I, p. 388, note i) et quitta Bruxelles
le môme jour (Gachard, sur Barante, t. II, p. 93, note 2).
3. Le duc ne s'occupait pas seulement de payer ses gens d'armes,
mais il préparait aussi une expédition luxueuse, selon son habi-
tude. On trouve dans le 8« compte de Jean de Poupet pour Tan-
née 1453, fol. 213 : c A Jehan de Bouloingne, paintre, varlet de
chambre de Monseigneur, la somme de tx livres xii solz, pour la
fachon d'une cotte d'armes pour Monseigneur, pour xlviii penon-
ceaulx armoiez de ses armes pour mettre sur plusieurs chariotz de
23& nÉMomËs d'olivier de ia marche.
pour ses enffiins veoir mourir, il ne vouloit perdre sa
loyaulté, sod honneur ne ses amys^.
Ainsi se continua le siège d'Audenarde, et croissoîtet
multiplioit tousjours le povoir des Gantois, car, comme
dit est, le peuple du plat pays de Flandres avoit ceulz
de Gand en telle estime, par crainte et par folle amour,
que tous accouroient à leur aide. Et Tarmée du doc
de Bourgoingne se levoit et se tiroit aux champs ; et
se partit le duc de Hast pour aller à Grantmont ', qui
est une grosse bourgade, non guieres forte; et là
est adoré le corps sainct Andrieu ; et sur le diemin
aborda avecques luy le conte Loys de Sainct Pol, son
frère messire Jaques de Lucembourg, messire Jehan
deCry, seigneur de Ghimay, pour lors grant baiDy de
Hainnault, et lesquelx avoient bien deux mille archiov
et cinq cens hommes d'armes ; et le duc avoit avecques
luy Adolf monseigneur, frère du duc de Gleves,
rinfant domp Jehan de Goymbres et Gomille, bastard
de Bourgoingne, qui pour lors n'avoit chai^ de gens
d'armes que de ceulx de son hostel, pour ce que Ton
attendoit les Bourguignons, que le mareschal estoit aie
querre ; et luy devoit on bailler cent lances, avecques
ceulx de Lucembourg, qui encoires n'estoient pas
arrivez. Et s'estoient tirez plusieurs cappitaines éL
ceulx de Thostel devers le duc ; et povoit avoir, tout
comprins, en sa compaignie, quatre mille combattans;
se logea audit lieu de Grantmont, et tous les jours
1 . Ce trait d'héroïsme ii*est rapporté ni par Blathieu d'Esconchy
ni par Ghastellain.
2. Grammont, ville de la Flandre orientale (Belgique), à 30kil.
d'Âudenarde. Elle avait été précédemment prise et mise « à sac-
quemant, » c'est-à-dire pillée (Ghastellain, t^td.}.
nÉMomES d'ouvier de la marche. 235
envoya chevaulcheurs pour visiter le siège, par plu-
sieurs petites compaignies, les unes après les aultres,
et rapportoient leur avis de la puissance de leurs
ennemis et la manière de leurs forts et de leur siège.
Et pour revenir au conte d'Estampes, qui avoit sa
diarge levée, il se tira pour prendre son chemin à
Vaitreloz ^ ; si fîit adverty que grant nombre de Fla-
mans, tenans le parti des Gantois, s'estoient assem-
blez au Pont des Pierres^ et vouloient garder et
deffendre le passaige de la rivière du Lis^. Si fit pres-
tement marcher celle part le seigneur de Saveuses^,
qui tousjours, quelque viel qu'il fust, vouloit estre des
coureurs et des premiers. Robert de Miramont et
aultres le suyvirent et quelques josnes gens de Thos-
tel du conte et ceulx qui desiroient d'eulx esprouver ;
et prestement mirent pied à terre jusques à cinq
cens combatans et commencèrent à tirer ces archiers
de Picardie et de Hainnault et à marcher sur les Gan-
tois; et en peu d'heure gaignerent le pont sur eulx.
Si se mirent Gantois à la fuyte et les hommes d'armes
les poursuyvirent à cheval, qui les abatoient; et les
archiers et les gens de piedz leur coppoient les gorges
comme moutons ; et se boutèrent bien deux cens vil-
lains en une église^, et deffendoient l'entrée de la
1. Waterloo en Flandre, entre Tournay, Lille et Gourtray.
2. Le Pont d'Espierres, au-dessous de Tournay sur TEscaut,
anjourd'hui le pont des Arches.
3. Le passage était entre Espierres et un château nommé Hol-
chin par J. du Glercq.
4. Philippe, seigneur de Saveuses (Beaucourt, sur d'Escouchy,
t. I, p. 417, et t. n, p. 560), et non Bon de Saveuses, comme
l'avance M. Gachard (op. cit., t. H, p. 93, note 7).
5. V. Ghastellain, loc. ciL, t. Il, p. 237; cent vingt à cent qua-
rante, d'après Math. d'Escouchy, 1. 1, p. 390.
236 BiÉMOiRES d'olivier de la marche.
porte, à longues picques, moult vigoureusement. Là
furent hommes d'armes à pied ^ qui poussoyent de leurs
lances et n'avoient point l'avantaige ; car les picques
et les glaives des Flamans estoient plus longs. Là
s'abordèrent les archiers et ne dura pas longuem^it
Tassault du traict, quant les villains habandonnerent la
porte et s'enfuirent garentir, les ungs au clodiier, les
aultres derrière les autelz, chascun qui mieulx mieulx,
mais tout ce ne leur valut, car ilz furent poursuyviz,
et tous occiz.
Ainsi gaigna le conte d'Estampes le passaige du Pont
des Pierres * et alla loger à Vatreloz et à Lennoy, et
envoya visiter le siège de jour et de nuict par diverses
compaignies^, pour mieulx entendre leur convive et
ouyr les opinions. L'une fois y alloit le seigneur de
Saveuses et autrcffois le seigneur de Haulbourdin; et
tant visitèrent et entendirent du faict de leurs enne-
mis^, que, sans guieres arrester, conclusion fut prinse
et desliberée de les assaillir de leur costé ; et par ung
matin, qui fut le vingt sixiesme jour d'avril, se des-
logèrent et tirèrent contre Audenarde ; et avoit la
charge de l'avant garde Anthoine, bastard de Bour-
goingne ^, qui portoit pour enseigne un grant esten-
dart blanc, à une barbacane de brodure, moult bien
i. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
2. 21 avril 1452.
3. Le comte d'Ëtampes avait avec lui 3,000 hommes environ.
(D'Escouchy, t. II, p. 392.) Il envoya à la découverte 30 lances et
GO archers (Chastellain, loc. cit,, p. 239).
4. Robert de Miraumont, l'un des chefs de ces éclaireurs, esti-
mait le nombre des Gantois à 20,000 ou 22,000 hommes (Mathieu
d'Escouchy, p. 393).
5. Gfr. Mathieu d'Escouchy, p. 394.
HÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 237
aocompaigné ; et le suyvoient le seigneur de Saveuses
et moult d'aultres seigneurs et nobles hommes ; et
conduisoit son faict et sa compaignie, George de Rosim-
boZy un moult notable escuyer. Et quand les Gantois
veirent le premier estendart venir, ils n'en tindrent pas
grant compte et cuydoient avoir une petite compai-
gnie qui les deust ligierement escarmoucher ; mais
prestement ilz veirent deux, trois et quatre estendars
et grosse compaignie de gens d'armes et grans fumées
de chevaulx, et la pouldre si haulte et si grande qu'ilz
furent tous esmerveillez ; et touteffois se mirent en
bataille et en ordre au long de leurs tranchées^, et
firent sçavoir de l'aultre part du siège que chascun se
preparast, car ilz veoient les ennemis et doubtoient de
la bataille. Or furent les compaignies les unes devant
les aultres, et les archiers lioient et actachoient leurs
chevauh: les ungs aux aultres ; et furent tantost grand
nombre à pied et plusieurs hommes d'armes avecques
eulx ; et le conte d'Estampes, qui encoires n'estoit
chevalier, requit au bastard de Sainct PoP, seigneur
de Haulbourdin, qu'il le fist chevallier. Ce que ledit
seigneur de Haulbourdin fist par moult honnorable
façon ; et quant le conte fut chevallier, il fit cheval-
liers de sa main Anthoine, bastard de Bourgoingne, le
seigneur de Moreul ^, Philippe de Hornes, seigneur de
Bausignies, Anthoine Rolin, seigneur d'Emeries, le
1. Us étaient sortis, dit Mathieu d'Escouchy, page 392, à
rapproche de i'avant-garde , au nombre de 800 à 1,000 com-
battans.
2. Et non le sire de Saveuses comme l'avance Barante, t. II,
p. 94, en citant faussement Du Glercq et d'Ëscouchy.
3. Walerand de Boissons, seigneur de Poix et de Moreuil.
S38 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
seigneur de RubempréS le seigneur de Grevecueur',
le seigneur du Bois^, Jehan, seigneur de Miraumont,
Robert et Pierre de Miraumont, fireres^, et moult
d'aultres nobles honunes, et crojf que ce jour fm&À
faictz plus de deux cens chevalliers^.
Or vous compteray du noble chevallier mesnre
Jaques de Lalain, qui ne queroit et ne entendoit à faire
et exécuter de sa main que oeuvre dievaleureuae. Si
regarda faire les dievalliers npuveaulx et leur rmnoofr-
tra qu'il estoit à celle heure lieu et temps de gaigner
honnorablement leurs espérons dorez et qu'il avoît
choisi ung endroit sur les ennemis que la clostore
estoit de petite force, et le fossé peu prof<md ; et que
combien que les Gantois fussent grant peuple à oelïaj
costé, si tost qu'ilz verroient que l'on leur coarroit
sus asprement, ilz n'oseroient la place tenir; et que
bien heureulx seroient s'ilz pourroient rompre la preaie
de ce peuple, et qu'il vouloit estre avecques les nou-
veaux chevalliers. A ce s'accordèrent iceulx cheval-
liers, qui furent tous bien montez et armez, et suivis
chascung d'ung varletà cheval seulement. De celle oom-
paignie fut le seigneur de Bausignies, le seigneur de
1. Antoine U, seigneur de Rubempré, prit en effet part à la
guerre de Gand, mais il avait été fait chevalier à Pont-Audemer
(Beaucourt, sur d'Ëscouchy, t. n, p. 559), et ne figure pas sur la
liste de ce dernier auteur, p. 396.
2. Antoine, seigneur de Grèvecœur.
3. Jean, seigneur du Bois; ne figure pas sur la liste de Mathieu
d'Escouchy.
4. Ne figurent ni Tun ni l'autre sur la liste de Mathieu d'Es-
couchy.
5. 60 ou environ, dit Mathieu d'Escouchy, qui donne la liste de
la plupart d'entre eux.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 239
Grevecueur, le seigneur du Bois, le seigneur de Belle-
fouriere^, le seigneur de Herin^, et aultres.
Et, comme dit est, ledit messire Jaques avoit choisi
une grosse compaignie de Gantois, qui estoient en
bataille sur une terre labourée et s'estoient fortiffiez
au front du grant chemin qui va d'Audenarde à Cour-
tray . Si se serrèrent les chevalliers l'ung près de l'aultre
et couchèrent leurs lances, et se ferirent au millieu
de la presse. Les Gantois baissèrent leurs picques et
leurs glaives ; et certes au passer ilz recuillirent les
chevalliers si très durement et navrèrent plusieurs de
leurs chevaulx, les ungs de coups de picques et les
aultres de grans couteaulx tranchans et pesans. Les
chevalliers passèrent oultre moult vaillamment et
rompirent leurs ennemis à leur endroit ; mais tantost
se remirent ensemble, et messire Jaques, qui fut has-
tif de repasser, redonna de l'esperon et se ferit au troup-
peau, l'espée au poing, comme ung lyon. Si fut le bon
dievallier enveloppé des Gantois ; et il les combatoit
de sa main et de son cheval, et plusieurs en abatit par
terre ; et certes à celle heure les nouveaulx chevalliers
s'esprouverent moult honnorablement, et estoit chas-
con d'eulx si empressé des ennemis que l'ung ne po-
voit l'aultre secourir ne aider ; et en celle bataille advint
que messire Jaques de Lalain, qui faisoit merveilles
d'armes et de vaillances et qui soubstenoit ce que corps
en povoit porter ne sou£Prir, si se trouva enserré de
deux ou de trois costez, et estoit arresté et cloz et en
dangier d'estre tué par la main des Gantois, quant ung
1. Perceval, seigneur de Belleforière.
2. Antoine de Hérin.
S40 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
varlet, serviteur du seigneur de Bausignies, que Ton
nommoit le Bourguignon, sans armeure ou aide, s'ad-
ventura et ferit son cheval des espérons, une javeline
en sa main ; et si bien exploicta que du poictrail de
son cheval il rompit les picques de l'ung des costei
qui tenoient le bon chevallier enserré, et rompit la
presse à l'entour de luy . Or advint qu'à celle rescousse
le varlet, qui s'estoit si vaillamment prouvé, receut
un coup sur la teste d'une masse crestelée ^ et fiit
abatu de son cheval au millieu de la presse et receut
plusieurs coups. Et quant messire Jaques veit le vai^
let en dangier, il se ferit au plus espès de la presse,
l'espée au poing, et mit le corps et la vie en adventure
pour secourir celluy qui l'avoit osté de dangier; et
eust si bonne fortune que les nouveaulx chevalliers,
ses compaignons, s'estoient desmeslez ; et moult bien
le firent et chevaleureusement et sur tous le seigneur
de Bausignies, qui avoit moult de coups receuz, et bien
y parut à son cheval, qui est oit playé et navré moult
durement. Si vindrent tous à celle rescousse et moult
abatirent de Gantois et rescouyrent^ le varlet, qui ne
fut point occiz, mais il eut moult de playes et d<mt il
fut longuement malade^; et à celle cause, et pour le bon
regnom de luy, le bon duc le retint varlet de corps en
son escuyrie; et deppuis, plus de vingt ans après, il
mourut contre les François devant Gorbie, archier des
ordonnances, soubs ma charge, et fut tousjours tenu
pour ung bon et vaillant compaignon.
Or me fault revenir au surplus de l'adventure de
1 . Entaillée en forme de dents.
2. • Recouvrèrent, i
3. Cet épisode n'est pas raconté par Ghastellain.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. %k\
celluy jour. Le conte d'Estampes fit descendre ses
archiers et aucungs hommes d'armes ; et les hommes
d'armes à cheval tenoient une helle^ à la main dextre,
très grosse et très fîere ; et les Gantois, qui plus suy-
voient leur outrecuidance qu'ilz n'avoient regard à
quelz gens ilz avoient affaire, marchèrent sur nos gens
à toute puissance ; mais quant ilz sentirent ces flèches
d'archiers qui leur perçoienthaubers et pansiers^, ceulx
qui veirent les premiers ou leurs prouchains ainsi
navrer, choir, mourir et affoler, si se rompirent incon-
tinent et se mirent à la fuite comme les moutons
devant les loups ; et les hommes d'armes, qui estoient
à cheval, les poursuyvoient et abatoient, tellement
que les archiers les rateindoient et en prenoient et
ocdoient à leur plaisir ; et, ad ce que j'ay ouy nom-
brer, avant qu'ilz peussent repasser le pont qu'ilz
avoient faict, il y en eust plus de trois mille occis et
tuez en la place ; et se n'eust esté que les gens de che-
val ne s'osèrent adventurer sur ledit pont, qui n'estoit
faict que pour gens de pied, certes le murdre et la
tuerie eust esté moult grande ; et devez entendre que
messire Symon de Lalain et ceulx d'Audenarde furent
moult joyeulx quant ilz se veirent desassiegez et hors
de la servitude du peuple. Si ouvrirent leur porte,
firent armer et monter leurs souldoyers ; si entra le
conte d'Estampes et la seigneurie, à grande joye, en
la ville d'Audenarde, et prestement fut l'aultre porte
ouverte; et passa messire Jaques de Lalain outre la
rivière, à la poursuyte de ses ennemis^ ; et le suy-
i. Formaient une aile.
2. Cuirasse, cotte de fer qui protège le ventre ; en italien, panziera,
3. Cfr. Chastellain, liv. III, ch. v, p. 248.
n 16
34S MÉMOIRES d'olivier de la marghb>
virent moult de josnes gens et de gens de biens, oomme
Evrard de Digoine, Guyot Dusie^, Sibuet^ PeUerin,
messire Anthoine de Herin et plusieurs aultres; et
trouvèrent que l'aultre siège des Gantois fut levé, de
peur et de l'effroy que leur feirent les fiiyans de Faultre
part , et s'enfuyoit chascung qui mieuh: mieulx, tirant
et retournant à Gand.
Or vous lairray de la fiiite des Gantois et de la chasse
qui ne porta pas grant fruit, pour ce qu'ilz se trou-
vèrent peu de gens et nulz archiers, et retournerày au
duc de Bourgoingne, qui estoit à* Grantmont, et com-
ment il exploicta quant il sceut les nouvelles du siège
levé^.
CHAPITRE XXV.
Comment le duc de Bourgongne défit ceux qui fuyayent
du siège d'Audenarde vers Gand; et comment plur
sieurs rencontres et escarmouches se firent entre les
Bourgongnons et les Gandois durant cette guerre.
Vérité fut que celluy jour, et si tost que le conte
d'Estampes fut en Audenarde et qu'il eust les Gantois
mis en fuyte, il envoya à toute diligence son herault,
i . Ou plutôt d'Usie.
2. Thibaut dans Mathieu d'Escouchy, Cyvoy dans Oa Gleroq,
Cyboy dans Ghastellain, t. II, p. 273.
3. Le 28 avril, le duc écrivit au roi pour Tinstraire de la levée
du siège d' Audenarde et des avantages remportés sur les Gantois,
persuadé, lui disait-il, f que de vostre grâce avez ces choses à
plaisir. » (Voy. D. Plancher, t. IV, p. 274 ; Ghastellain, t. II,
p. 237, note 1, et Barante, édit. Gachard, t. U, p. 92, note 5.)
HÉMomES d'olivier de la hàrghe. Sis
nommé Dordam\ au lieu de Grantmont, pour pourter
les nouvelles du siège levé ; et fît le herault si grant
diligence, qu'il vint de haulte heure devers le duc ; et
si y a, d'Audenarde à Grantmont, cinq lieues'. Et
quant le duc fut adverti du siège levé, il fît sonner
ses trompettes, pour estre chascun à cheval à toute
diligence ; et se mirent les routes aux champs et au
chemin chascun qui mieulx mieulx, pour tirer à la
porte de Gand et du cousté où les fugitifz Gantois du
siège dévoient rentrer en leur ville. Le conte de Sainct
Pol et messire Jehan de Gry avoient l'avant garde, et
se partirent les premiers ; et pour ce que par bonne
advanture je fuz des premiers armez de l'hostel du
conte de Gharrolois, à qui je fuz serviteur, il m'en-
voya devant pour sçavoir des nouvelles de ce qui
povoit advenir par celle chevauchée. Si m'acompagnay
d'ung ancien escuyer bourguignon, nommé Philippe
d'Arlay, qui beaucoup avoit veu de la guerre, et
chevaulchasmes si dilligemment parmy l'avant garde,
que nous passasmes plusieurs enseignes, cornettes et
guidons, et rateindismes le premier guidon, qui estoit
audit messire Jehan, qui estoit accompaigné d'environ
cinq cens archiers et vingt hommes d'armes ; où je
recongneuz messire Jehan de Rubempré, qui moult
fort chevaulchoit celle route, pour ce qu'ilz avoient
nouvelles qu'à ung molin à vent, à l'entrée des mala-
dreries de Gand, ancungs Gantois se rassembloient ;
Ce que estoit vrai. Et certes quant la compaignie y
i. Gfr. Ghastellain, loc, cit,, p. 248.
2. Lautens de Gand, qui cherche toujours à diminuer les
prouesses des Bourguignons, dit qu'on peut faire le trajet en
quatre heures.
Si4 BfÉMOIRES d'OLIVIBR DE LA MARCHE.
aborda» ilz estoient jà rassemblez plus de huict cens
hommes de pied à une enseigne de Nostre Dame, et
disoit on que c'estoitle mestier des tisserandz. Ardiiers
mirent incontinent pied à terre de Taultre part du
grand chemin ; et, selon qu'ilz abordoient, ilz se met-
toient en bataille, et certes je regarday bien à loisir la
contenance desditz Gantois ; mais ilz estoient si effrayez
et si desreiglez, que peu se mirent en ordonnance pour
combatre^, mais par monceaulx; et si tost que les
archiers se trouvèrent deux cens à terre, ilz crièrent :
c Nostre Dame, Bourgoingne ! » et coururent sus aux
Gantois, moult fièrement ; et les Gantois, pour toute
deffense, s'enfuyrent par la maladrerie et par le faux-
bourg, contre Gand ; et bien le pouvoient faire, car
ilz furent assailliz sur costiere, parquoy ilz avoient le
chemin de la ville à leur commandement. Les honunes
d'armes commencèrent à approucher et les gens
d'armes à cheval ; et dura la chasse et la tuerie des
Gantois jusques aux portes de la ville, et plusieurs
furent dedans les derrenieres barrières et par dedans
les maisons du fauxbourg de la maladrerie. Plusieurs
Gantois estoient mussez soubz les lictz et es chambres,
planchiers et ceUiers, chascun qui mieulx mieulx, pour
garantir sa vie ; mais les archiers et gens de pied char-
choient les maisons et les prenoient et occioient sans
mercy et sans rançon ^ ; et n'est pas à doubter que la
i. Meyer cite cependant la vaillance d'un boucher, nommé Cor-
neille Sneysson, qui, blessé aux deux jambes et tombé sur les
genoux, ne cessa pas de combattre d*une main, tandis que de
l'autre il tenait sa bannière, jusqu'à ce qu'il fût tué.
2. Les Gantois ou leurs alliés perdirent « au lever da siège
d'Audenarde, • dit Ghastellain, loc. cit., p. 250, bien deux mille
hommes.
MÉMomBS d'ouyier de la marche. S45
ville de Gand ne fust en grand effroy de œste chose.
Sonnèrent leur beffroy et coururent à la porte à moult
grant nombre de gens , et le duc de Bourgoingne, le
conte de Gharrolois, son filz, et toute la bataille se
mirent en ordonnance au moulin à vent dessusdit, en
attendant ceuhc qui chassoient les ennemis ; et estoit
jà basse vespre, et bien tart quant tous furent reve-
nuz et rassemblez. Si prit le duc conseil qu'il estoit de
faire, et fîit conseillé d'aller à Gavre, pour essayer se
ceulx de la place se vouldroient rendre au duc pour
Tesbaïssement du siège levé, et fut toute nuict quant
le duc y arriva ; et se logea chascun sans grant ordre
pour celle nuict, les ungs es maisons, les aultres es
jardins et es champs, et toute nuict tirèrent ceulx du
chastel sur nos gens^, et par le villaige, de canons et
de serpentines, dont ilz estoient bien pourveuz, et ne
voulurent ne ouyr ne parlementer. Et le lendemain
bien matin, le duc fit sonner les selles ; et fiit envoyé
messire Robert de Miraumont et messire Pierre , son
frère, accompaignez de deux cens archiers, le chemin
de Gand, pour sçavoir se les Gantois estoient point
yssuz, et le duc s'en retourna le droit chemin de Sainct
Âdrian de Grantmont, et là se logea et y demeura par
aucungs jours.
Sur la fin d'avril, le duc et le conte, son filz, se tirè-
rent à Audenarde ; et, le premier jour de may, le conte
d'Estampes, le seigneur de Ravastain, le bastard de
Bourgoingne, messire Anthoine le bastard, le seigneur
de Haulbourdin et plusieurs aultres cappitaines firent
une course devant Gand^ et vindrent assez matin
1. Gfr. Ghastellain, loc, cit,
2. Cfr. Mathieu d'Escouchy, cb. lxv, t. !•', p. 397.
S46 BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
devant la ville, et furent gaignez deux ou trois forts
boulovars sur eulx. Mais finablement les Gantois, à
grosse puissance de gens et d'artillerie, gardèrent
leurs prouchains fors; et ne fut faict aultre exploict
pour celluy jour, sinon qu'ilz perdirent plusieurs vil-
lains, prins et tuez; et advint que, tandis que Ton
escarmouchoit devant la ville, aucungs des Gantois se
retraïrent en une maison close de fossez, que siet sûr
les marestz ; ilz furent suyvis et assailliz par gens de
toutes pièces, qui les poursuyvirent ; et à celluy assautt
messire Jehan, seigneur de Miraumont, fut atteint d'un
trait d'arbaleste à la gorge dont il mourut^; et fîit
dommaige, car il estoit ung notable et vaillant che-
vallier.
Assez tost après le duc se tira à Termonde et ordonna
ses garnisons fortes et puissantes ^. Le conte de Sainct
Pol et le seigneur de Gimay furent envoyez à Âllost.
Le conte d'Estampes demeura à Audenarde et le mares-
chai de Bourgoingne fut ordonné à Gourtray et eust
bien trois cens lances de Bourguignons ; et furent les
chiefz le seigneur de Ray ^, le seigneur de Bauchamp,
1. V. Mathieu d'Ëscouchy, loc, etï., p. 398. U fut tué le i*** mai
dans une sortie faite par les Gantois. {Registre de la Collace; Bar
rante, édit. Gachard, t. H, p. 95, note 7.)
2. Gela fut décidé dans un conseil de guerre tenu à Audenarde
le 4 mai 1452. (Math. d'Escouchy, ch. lxvi, p. 400.)
3. D'après l'abbé Guillaume (HUt, généaL des sires de Salins, 1. 1,
p. 77, note), Jean, seigneur de Ray, Beaujeu, Gourcelles, Seveuz,
etc., partagea ses biens entre ses enfants en 1458 et donna en 1463
au duc dénombrement de ses terres de Ray et de Beaujea. C'est
donc très probablement de lui qu'il est question ici (1452) sous le
titre de seigneur de Ray^ et non de son fils Antoine, comme le
prétend le même auteur, p. 78, note. Il sera question plus loin de
ce dernier qu'Olivier de la Marche désigne d'ailleurs sous son pré-
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S47
le seigneur d'Espiry et aultres ; et le duc, veant la
rivière de l'Escault estre grande et porfonde devant
Termonde et que là convenoit passer par bateaulx
pour aller courre devant Gand et pour approucher
ses ennemis d'icelluy costé, fît mander ouvriers de
toutes pars pour faire un pont sur tonneaulx, à cordes
et à planches; et pour garder et^ deffendre ledit
pont, fît, oultre l'eaue, faire un gros boulovart de bois
et de terre, et là se logèrent le seigneur de Ternant
et le seigneur de Uumieres, tous chevalliers de la
Thoison d'or, sachans et expérimentez en armes, et
avoient la charge et conduicte tant de l'ouvrage, comme
de la garde d'icelluy costé.
Le jour de l'Ascension Nostre Seigneur ^, au poinct
du jour, passèrent le pont le seigneur de Lannoy, le
seigneur de Humiercs, messire Jaques de Lalain et
messire Jehan, bastard de Renty, accompaignez de
plusieurs josnes chevalliers et nobles hommes, qui
desiroient d'eulx esprouver contre les ennemis, et
tirèrent à un gros villaige à trois petites lieues près de
là, que l'on appelle Locres^. Gelluy jour conduisoit
les archiers ledit messire Jehan, bastard de Renty, et
avoit avec luy la pluspart des archiers du duc, dont il
estoit cappitaine. Si passa une grande eaue qu'il fault
passer à ung pont de bois, et entra au villaige et mist
les Gantois en fuyte, qui ne se doubtoient point de sa
venue; et aucungs se retraïrent en l'église, et tantost
nom d'Antoine et qui fut fait chevalier à Gavre. ( Voy. Beaucourt,
«ur d'Escouchy, t. II, p. 551.)
i . Deux mots omis dans les éditions précédentes.
2. 18 mai 1452. V. Ghastellain, liv. III, ch. vu, t. U, p. 251.
3. Lokeren, ville de la Flandre orientale, à 23 kil. de Gand.
Sis MÉMOIRES d'OLIVIBR DE LA MARGRB.
passèrent les autres chevalliers et leurs routes^ .Si com-
mencèrent les archiers à fourrer et à piller le villaige,
et les aultres à assaillir ceulx qui estoient retraïctz au
clochier du mousUer ; et demourerent en tel desroy,
sans ordre et sans guet, près de deux heures ; et tan-
dis les cloches des villaiges gantois sonnèrent Teffiroy,
et les Gantois fugitifz coururent es aultres gros villaiges
et se rassemblèrent plus de trois mille honmies, et
vindrent marcher en deux compaignies, les uns droit
au villaige et les aultres sur costiere, à la couverte des
hayes et des plessis^ ; et tant feirent qu'ilz gaignerent
le pont par où les gens du duc estoient entrez audit
villaige ; ilz mirent le feu en leurs propres maisons et,
à l'advantage du vent , surprindrent, bruslerent et
occirent plusieurs de nos gens, et la pluspart mirent
en desroy et en fuyte ^ ; et quant ilz cuyderent regai-
gner la rivière par le pont, ils trouvèrent les Gantois
qui leur couroient sus à longues picques et avec aii)a-
lestes, et effondroient chevaulx et tuoient gens sans
marcy ou respit ; et les gens du duc repassèrent la
rivière, qui moult estoit grande et périlleuse, à naoul^
de cheval et à pied, à moult grant dangier, et les die-
valliers qui la conduicte avoient, mirent moult grant
peine de rassembler et de reallier leurs gens. Et
pour ce que bienfaict ne doict estre tenu selé en sa
vérité, il fault bien, à ce besoing, que je parle du bien-
faict et de la vaillance que fit ce jour le bon chevallier
messire Jaques de Lalain. Il couroit en sa personne là
i. Routes, compagnies, troupes.
2. Jardins clos.
3. Cfr. Ghastellain, loc. cit., p. 255.
4. A la nafçc.
MÉMOIRES D'OLrVIER DE LA MARCHE. S49
OÙ il veoit la plus grant presse d'ennemis et le plus
grant besoing pour ses gens secourir. Il combattoit
Tespée au poing, conune ung chevallier sans peur et
sans double, passa et reppassa la rivière par plusieurs
fois, et saulva si grant nombre de gens de mort et de
péril, que tous luy donnèrent l'honneur de la journée ;
et disoient au retour tous les compaignons, en géné-
ralité, que la chevallerie de messire Jaques de Lalain
les avoit préservez de mort^. Cinq chevaulx eust occis
soubs luy celluy jour, et quant il cuyda avoir tout
achevé et mis ses gens à saulveté devant luy, comme
le bon pasteur faict ses brebis, il sceut que son frère
Philippe de Lalain estoit encloz des ennemis. Si
retourna et fut suyvi d'aucungs, et à force d'armes
rescouyt son frère des ennemis. Et qui me demande-
roit qui furent ceulx qui le suy virent, et dont il se
loua fort de leur bonne compaignie pour celluy jour,
certes je le sçay par ledit messire Jaques ; et fut Gas-
part de Dourtan, ung escuyer bourguignon, qui fit
armes à luy en Bourgoingne, Jehan Rasoir, escuyer de
Hainnault, son serviteur, qui fit armes aussi en Bour-
goingne contre Michault de Certaines, comme il est
escript cy dessus, et un fol joyeux, qui estoit au conte
de Gharrolois,. nommé Andrieu de la Plume ; et de ces
trois se loua fort le chevallier, pour celluy jour, sur
tous aultres. Finablement se partit la journée à foulle
et à perte de nos gens, mais touteffois perdirent les
Gantois trop plus de gens, sans comparaison, que ne
feirent les nostres, et le duc de Bourgoingne, qui bien
1 . Gfr. CShastellain, loc. cit., p. 259. D'après le Begistre de la
Collaee, cité par Gachard, op. cit., t. H, p. 96, note 2, soixante-
dix des gens du duc périrent dans cette affaire.
250 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
sçavoit que ses gens avoient eu à souffrir, les attendit
au boulovart oultre la rivière, et là fit appourter son
souper ; et souperent avecques luy les chevalliers qui
avoient esté à la journée , et fît seoir messire Jaques
de Lalain emprès luy et au dessus de luy, et dit qu'il
vouloit tenir les anciennes bonnes coustumes, qui
estoient que l'on debvoit honorer le meilleur dieval-
lier du jour.
Le duc de Bourgoingne, veant que le pont qu*il
avoit fait faire estoit fort assez pour passer grant année,
et que les tonneaulx, les cordes et les planches levoient
et soubstenoient tel faiz que l'on leur vouloit bailler,
si prit conseil de faire passer et courir plus grande
puissance, et assez tost après la journée devant dicte,
le seigneur de Gry eust la charge et fut chief pour cel-
luy jour, et menoit et conduisoit l'estendart du duc
de Bourgoingne, et le pourtoit pour celluy jour, Ifail-
lart de Fleschin, ung escuyer de Picardie, escuyer d'es-
cuyrie du duc, et fut accompaigné icelluy estendard
par Adolf , monseigneur de Gleves, nepveur du duc, par
Gornille, bastard de Bourgoingne, le seigneur de Ter-
nant, messire Jaques de Lalain et moult d'aultres sei-
gneurs, qui passèrent le pont par un mardy ^, et pour
ce qu'on fut adverti que les Gantois estoient en grant
nombre en ung villaige my chemin de Termonde et
de Gand, nommé Hovermaire^, et gardoient un hault
et puissant boulovart qu'ilz avoient fait pour garder
et deffendre icelluy vilaige de Hovermaire, si mardia
la corapaignie celle part; et le conte de Sainct Pol,
messire Jehan de Gry, messire Jaques de Lucemboui^,
1 . Probablement le 23 mai.
2. Overmeire, à 15 kil. de Termonde.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S51
et plu«eurs aultres, grandement et noblement accom-
paignez, eulx mandez et advertiz par le duc de Bour-
goingne, se partirent de leur garnison d'Âllost et
vindrent à Termonde et passèrent le pont en moult bel
ordre, suyvant la première compaignie ; et le seigneur
de Gry et sa route tiroit tousjours avant; et furent
ordonnez, par manière d'avancheurs^, le seigneur de
Temant et messire Jaques de Lalain, accompaignez de
Midiault de Ghaugy, d'Anthoine de Lomay et aultres.
Si trouvèrent les Gantois sur leur boulovart en grant
nombre et en grant appareil de deffense, et me sou-
vient que le seigneur de Temant, en sa personne,
monstra la compaignie des * ennemis et dit : c Beaulx
c seigneurs, velà les ennemis et rebelles de nostre
€ prince. Or y perra^ ce jourd'huy qui bien le fera, i
Et prestement furent pointes de soulliez couppées, et
honmies d'armes et archiers se mirent à pied, qui
mieulx nueulx. Là furent chevalliers nouveaulx faictz
en grant nombre par le seigneur de Gry : Adolf , mon-
seigneur de Gleves, Gomille, bastard de Bourgoingne,
Philippe de Gry, fils du seigneur de Gimay , Jehan de
la Tremoille, seigneur de Dours ; Guy de Brimeu, sei-
gneur d'Hymbercourt ; Philippe de Grevecueur, sei-
gneur d'Ëscordes, Gharles, fils du seigneur de Ternant,
Philippot^de Jaucourt, seigneur de Villarnoul, et grant
nombre d'aultres, dont et des noms ^ je n'ay peu rete-
i. « Avantcoureurs. >
2. c Monstra les. >
3. Il paraîtra, on verra.
4. Philibert, d'après La Ghenaye-Desbois, Dict. de la noblesse,
t. Vin, p. 206. Son oncle Philippe ou Philippot, mort sans
alliance, n*était pas seigneur de Villarnoul.
5. c Les noms desquels. > Ces noms sont donnés par Ghastel-
25S MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
nir et sçavoir; et selon que chevalliers nouveaolx
estoient faictz, ilz marchoient contre ledit boulovart,
qui fut promptement assailli. Hais les Gantois, quant
ilz virent venir enseignes et gens les ungs après les
aultres et que Ton les assailloit si bauldement, ilz se
mirent à la fuyte et abandonnèrent les deffenses, et
furent chassez pesle mesle, et plusieurs en y eust oc-
ciz, mais ilz avoient grant advantaige, tant pour ce
qu'il falloit gaigner et monter ledit boulovart sur eulz
conmie pour ce qu'ilz estoient legierement armez, et
le chauld estoit grant, et le sablon pesant et ehaold à
marcher et fort au desavantaige de nos hommes
d'armes ; et certes l'ung des premiers hommes que je
veiz sur le boulovart fut messire Jaques de Lalain.
Messire Adolf de Gleves et messire Gomiile, bastard
de Bourgoingne, montèrent promptement sur ledit
boulovart sans attendre et sans marchander, et poun-
suyvirent les ennemis moult longuement à pied, et
me souvient que Guillaume de Sainct Songne, ung
moult notable escuyer qui gouvemoit et avoit norry
ledit bastard de Bourgoingne, courut audevant et l'ar-
resta et luy dist : < Gonmient, monseigneur, voulez
< vous, par vostre verdeur et jeunesse , mectre ceste
< noblesse en dangier, qui vous suit en pesantes armes,
< par telle chaleur et à pied qu'il faut les plusieurs por-
< ter et soubstenir par les bras? Vous debvez estre le
< chastel et lé fort où tous les aultres se doibvent ras-
« sembler et fortifïîer ; et l'on ne vous peult consuyr
c ne ratteindre, et certes, se les ennemis retoumoient
€ et vous trouvoient en tel travail et desroy, ceste
lain, loc. cit., p. 264. Il doit être consulté pour cette escarmouche
d'Overmeire.
MEMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S53
c vaillance vous serait tournée à honte« par le dom-
€ maige que à vostre cause pourroit avoir la compai-
c gnie. »
Le bon chevallier, qui moult obeissoit à celluy qui
Favoit norry, s'arresta, et se rassembla chascung à
l'entour de luy, et tandis fut le boulovart rompu, et
passa ^ messire Jehan de Gry à cheval, qui estoit venu
en la seconde compaignie, et passa son enseigne et sa
compaignie, et chassa jusques à Gand ; et furent les
chevaulx ramenez à ceulx qui estoient descenduz à
pied ; et tandis que ces choses se faisoient, les Gan-
tois estans à Locres ^ en grant nombre, sachans que
leurs compaignons , estans à Hovermaire , avoient à
spufifirir, se partirent bien trois mille hommes et
vindrent celle part ; et cuyderent enclorre la compai-
gnie par derrière, cuydant^ qu'encoires durast Tas-
sault au boulovart, et si bien advint que la compaignie
qui avoit assailli estoit desjà à cheval, et le conte Loys
de Sainct Pol et sa compaignie, qui ne s'estoient bou-
gez de la bataille, ne rompu leur ordre, pour chose
qui fust advenue, fut assez tost adverti de la revenue
des Gantois, tant pour la pouldre qui se levoit en leur
chemin, comme par aucungs chevaulcheurs qui se
perceurent d'eulx. Si se mit chascun en debvoir et en
ordre pour recevoir iceulx Gantois. Fièrement mar-
chèrent lesditz Gantois et reculèrent ce qu'ilz trou-
vèrent de nos gens, et avoient archiers et arbales-
triers qui tiroient devant leur bataille. Si trouvèrent
ung grant fossé, où ilz s'arresterent, se mirent en
1. c A cheval monta. >
2. Lokeren.
3. c Pensans. •
254 MÉMOIRES d'OUYIER de la MARCm.
bataille et attendirent les ungs les aultres, et nos gens
approucherent et entrèrent partie en ung diamp
devant eulx, et de costé furent envoyez environ œnt
archiers, qui tirèrent tous à une fois sur costiere; et
conunença le bu et le cry de toutes pars, et preste-
ment se rompirent lesditz Gantois et se mirent en
fuyte ; et certes il en mourut bien à celle reDCOotre
quinze cens ^ ; et fut un droit enoysellement' et ung
gibier pour les josnes et nouveaulx chevalliers, dont
plusieurs y en avoit qui estoient nouveaulx gens
d'armes ; et s'en retourna la compaignie à Termoode
celle nuit, menant grant proye de prisonniers, de
bagues et bestial conquis sur les ennemis ^. Le vingt
cinquiesme jour de may ^, le conte d'Estampes estant
à Audenarde, fort accompaigné de la noblesse et puis-
sance de Picardie, fit une emprinse pour aller gaigoer
sur les Gantois le villaige de Neve ^ en Flandres, que
les Gantois et le peuple , leur aidant et bienveuillant,
avoient moult fort fortiflfié ; et y estoient grant nombre
de villains assemblez. Si fit le conte ouvrir les portes
devant le jour et marcha l'enseigne de messire Anthoine,
bastard de Bourgoingne, la première ; et vindrent bien
matin es barrières de Neve ; descendirent à -pied
1. « Qaatre à cinq cents, » dit Ghastellain, p. 268.
2. Chasse aux oiseaux.
3. Trente prisonniers, conduits à Termonde, furent décapités par
ordre du duc. Douze, d'après d'Ëscouchy, chap. lxxiy.
4. D'après Math. d'Escouchy, 1. 1, p. 417 et 418, et Ghastellain,
p. 269, le comte d'Estampes quitta Audenarde le 24 mai etarrita
le lendemain devant Nevele.
5. Nevele, ville de la Flandre occidentale (Belgique), à 13 kil.
de Gand. — La cause de cette expédition fut le récent incendie
du bourg de Yive par les Gantois. Ce bourg appartenait au comte
d'Ëtampes.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. S55
avecques les archiers le seigneur de Herin, Guyot
Dusie, Errard de Digoine, Sibuet Pellerin et plusieurs
aultres josnes gens, qui tousjours queroyent à eulx
monstrer , où qu'ilz se trouvassent ; et fut l'escarmouche
si bien et si hardiement entreprinse et conduicte,
qu'ilz rebouterent les ennemis et entrèrent audit vil-
laige à puissance d'armes^; et s'enfuyrent les Gantois à
petite perte de leurs gens. Si conmiencerent archiers
et compaignons à piller et fourrer les maisons, pour
butiner et pour gaigner ; et se desreiglerent tellement
que les enseignes demeurèrent toutes seuUes, excepté
d'aucungs gens de bien, à qui le desreigle et la pillerie
desplaisoit moult; mais aultre chose n'y pouvoient
faire, et tandis se rassemblèrent les Gantois fugitifz,
avecques les aultres qui leur venoient au secours ; et
vindrent par la porte par où estoient entrées les
enseignes du conte d'Estampes, et quant ilz les veirent
venir, aucungs qui bien sçavoient le desreigle des
gens d'armes parmy le villaige, farmerent la barrière
qiii estoit devant ung pont faict en haste sur ung grant
fossé parfond qui clooit ledit villaige. Mais incontinent
y veindrent le seigneur de Herin et Jehan de Chassa,
dit le Benestreu, et ung grant tas de josnes gens plains
de feu et de couraige, qui sans grant conseil ouvrirent
la barrière et, sans attendre archiers ou ayde, mar-
chèrent dehors et coururent sus aux premiers escar-
moucheurs des Gantois et les reculèrent jusques à
l'umbre d'une grosse censé, où Gantois s'estoient
embuschez à grant nombre. Si saillirent sur iceulx
honunes d'armes et en occirent et blessèrent ; et recu-
i. Gfr. Ghastellain, loc. cit., p. 269, et Mathieu d'Escouchy,
ch. Lxxiu, 1. 1, p. 416 et suiv.
S56 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
lerent ceulx qui se peurent saulver si lourdement par
le pout qu'aucuQgs furent noyez et aultres en grant
dangier. Là fut tué Sibuet Pellerin, qui moult vaillam-
ment s'estoit monstre celluy jour^. Gelluy Pellerin
estoit ung escuyer du Daulphiné qui avoit esté norry
en la maison du duc de Bourgoingne, et son paige
avecques moy, et mon compaignon ; et estoit appa-
rent, s'il eust vescu, d'estre fort renommé de vaillance.
Là fut occiz le seigneur de Herin, nonmié messire
Anthoine ^, ung chevallier de Picardie vaillant et moult
bon corps, Jehannequin le Provost^, Chariot de
Moroges et aultres ^ ; et là furent blessez, et en grant
dangier, Errard de Digoine, Guyot Dusie, Jehan de
Chassa et moult d'aultres, et lesquelz furent plus saul-
vez par Tayde de Dieu que par aultre cause ; et de ce
cop se boutèrent les Gantois dedans le villaige, en
regaignerent et conquirent bien la moitié, avant que
Ton y sceut remédier. Le conte d'Estampes fit sonner
à Testendard par ses trompettes et ne povoit ses gens
rassembler ; et fit Philippot Bourgeois, ung escuyer de
Nivernoisqui portoitl'estendard du conte, moult bon et
asseuré debvoir ; et là se rassemblèrent les enseignes
de messire Anthoine , bastard de Bourgoingne ;
de messcigneurs de Haulbourdin, de Saveuses, d'Eme-
1. V. Ghaslellain, loc. cit., p. 273.
2. Chastellain l'appelle Antoine de Hérines. Son vrai nom était
Hérin.
3. Rollequin Le Prévost, d'après Chastellain et Mathieu d'Es-
couchy.
4. Vingt-huit ou trente combattants, dit Mathieu d'Escouchy,
p. 420. D'après le Registre de la Collace, invoqué par M. Gachard
(t. II, p. 96), les Bourguignons auraient perdu 200 hommes tnés
devant Nevele et les Gantois autant.
BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S57
ries, de Rubempré, de Miraumont, de Neufville,
d'Aplaiocourt et aultres ; et marchereot vaillamment
icelles enseignes, sans attendre ou regarder qui les
suyvoit. Si reprint chascun cueur et hardement et
marchèrent vaillamment^ archiers et hommes d'armes,
et rebouterent et desconfîrent de rechef les Gantois ;
et de celle recharge receurent les Gantois une moult
grant perte ^, car aucungs, qui ne sçavoient où saulver
ne garentir, se retraïrent en grant nombre sur une
mote close d'eaue et de marestz ; et furent tellement
bersaillez^ de traict qu'ilz se vindrent rendre, pour tout
garant, es mains de leurs ennemis, et furent tous occiz
sans mercy. Moult fut le conte desplaisant des gens
de bien qu'il avoit perduz celluy jour, et aussi furent
les aultres seigneurs qui les congnoissoyent, mais il les
convint passer et porter par la fortune de la guerre.
Si fut trouvé par conseil que l'on ne pouvoit les corps
emmener ; et furent miz en une maison et v fut bouté
le feu, et par tout le vilaige de Nevel * ; et se remist
le conte au chemin, pour retourner à Audenarde ; mais
les villains du pays avoient les arbres abatuz sur les
chemins et s'estoient assemblez et armez ; et tout le
jour firent desroy et effroy ou devant ou derrière la
compaignie, et bien le pouvoient faire, car tout le pays
est tout fossillé^, à l'advantaige des gens de pied et au
1. Mot omis dans les éditions précédentes.
2. Huit cents à mille combattants, d'après Mathieu d'Escouchy,
p. 421.
3. Blessés.
4. Mortuos suos colligi jussit in quoddam horreum quod cum
toto pago incendit (Chron, Trunchin., p. 630).
5. Rempli de fossés.
n 47
358 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
desadvantaige de ceulx de cheval. Là fut tué ung
escuyer maistre d'hostel du conte, nommé Jannin
Dinde S et moult de gens et de chevaulx navrez et
blessez ^, et ainsi se passa la journée.
Ainsi se faisoit la guerre entre le duc et les Gantois,
ses rebelles, et y eust moult d'emprinses et de ren-
contres faictes d'ung costé et d'aultre, et moult de gens
pillez et tuez par petites compaignies^ dont ensemble
se trouveroit par grant nombre. Et se tindrent assez
près de la Hamette et de Renais ^, par les Ikhs et par
les fortes bayes, aucungs Gantois, qui se nommoient
les compaignons de la Yerde Tente ^, qui firent moult
de maulx et de pillaiges sur les gens du duc ; et pour
ce que le pays de Was, qui sied entre le Lis et TEs-
cault ^, et aussi le pays des Quatre Mestiers ^, esUHt le
droit pays et la droite sourse et la fremignere'' où
estoit et dont naissoit le plus grant povoir de ceulx de
1. A lias d'Inde, maître d'hôtel du comte d'Ëtampes.
2. Il s'agit ici du combat de Leystrate, livré le jour môme de
la prise de Nevele, d'après Ghastellain (chap. xi), le lendemain, si
Ton s'en rapporte à M. Gachard (t. II, p. %, not« 4). Math. d'E»-
couchy prétend que les Gantois perdirent dans cette affaire envi-
ron 100 combattants, et les Bourguignons six à huit personnes
seulement ; selon le Registre de la Collace, les Gantois l'auraient an
contraire emporté et tué à leurs adversaires près de 300 hommes.
(Gfr. Gachard, loc. cit., etKervyn de Lettenhove, Hist. de Flandre,
t. III, p. 309.) — Ghastellain (ch. xi, p. 276) parle d'une perte totale
de 1 ,000 hommes pour les Gantois dans les trois escarmouche-s dont
il vient d'ôtro question, et Math. d'Escouchy de 1,200 à 1,400
(t. II, p. 422), ce qui paraît bien exagéré.
3. Appelé aussi en langue vulgaire Ronsse.
4. V. Chronique flamande, Anvers, 1530.
5. Plutôt entre le territoire de Termonde et les Quatre-Métiers.
6. On appelait les Quatre-Métiers les villes d'Hulst, de Boa-
choute, d'Assenède et d'Axel.
7. € Fourmilière, i
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S59
Gand, le duc se deslibera de passer l'Ëscault, pour
entrer en icelluy pays à toute puissance.
Si fit au lieu de Tenremonde son appareil et son
mandement. Et vint le duc Jehan de Gleves, son nep-
veur, moult bien accompaigné de nobles hommes et
de crannequiniers d'Allemaigne. Et par ung mardi
dnquiesme jour de juing, furent envoyez les mares-
chaux des logis, fourriers et aultres^ et fut chief le sei-
gneur de Gontay -^ pour lors maistre d'hostel de la
duchesse de Bourgoingne, ung moult notable, vail-
lant et diligent chevallier, et lequel estoit lieutenant
pour le mareschal de Bourgoingne, et fut envoyé
avecques luy pour le logis du conte de Gharrolois ; et
pour chascun seigneur y avoit gentilz hommes envoyez,
ung ou plusieurs, pour faire les logis. Gelluy mardi,
nous passasmes l'eaue devant Riplemonde et pas-
sasmes environ trois cens combatans, et trouvasmes
ung escuyer gascon qui se nommoit Bertrandon^, et
lequel estoit cappitaine du chastel dudit Riplemonde.
Gelluy nous dist tout hault : < Beaulx seigneurs, la
€ nuict approche et vous estes près de vos ennemis ;
€ et suis asseuré qu'à Themesie ^ a deux mille Gantois
1. Afin de préparer le passage de l'Escaat par le duc. Ghastel-
lain dit que le seigneur de Gontay et un chevalier nommé Fran-
çois TAragonnais allèrent garder le logis le 12 juin (V. liv. III,
chap. XVI, t. U, p. 298). Mais Olivier de la Marche, qui était parmi
les maréchaux des logis, doit inspirer plus de confiance. — En
1452, le 5 juin tombait un lundi ; il faut donc lire le lundi 5 ou
plutôt le mardi 6, puisque le combat de Basele, qui fut livré le
lendemain, eut lieu un mercredi.
2. Guillaume Le Jeune, seigneur de Gontay.
3. Bertrandon de la Broquière.
4. Tamise, en flamand Teinsche, gros village sur la rive gauche
de TËscaut, à 17 kil. de Termonde.
260 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
c qui n'attendent que nouvelles de vostre descente ;
< d'aultre part, cy au plus près, en ce villaige que pou-
< vez veoir, a très grosse puissance aprestée contre
< vous. Si pensez de vous clorre et asseurer pour vous
< deffendre, si besoing en avez, car, pour chose qu'il
< en adviengne, je n'ouvriray le chastel que mon prince
< m'a baillé en garde, si je n'ay aultres nouvelles,
< lettres et enseignemens de luy . » Si se misrent les
principauhc ensemble. Là estoit messire François l'Ar-
ragonnois, pour lors maistre de l'artillerie, qui avdt
par bateauhc emmené dix ou douze serpentines, à
ligiers chariotz. Là estoit messire Jaques, seigneur de
Harchies, le seigneur de Rabaudanges ^ et aultres. Si
parla le premier le seigneur de Gontay et dist : c Beaubc
< seigneurs, combien que le villaige soit tout bruslé
c et vague, il nous y convient choisir une place et la
€ clorre sur les ennemis de ce que nous avons d'ar-
< tillerie, et faire ung feu et demourer en armes tous
< ensemble ceste nuict. > Si fut faict et la place prinse
devant l'église, et ordonnez et miz gens de bien à pied
et à cheval pour escoutes. Et les Gantois, qui estoient
à Yasselle ^, si près de nous que à veue de villaige,
firent grant guet de leur costé et ne furent pas adver^
tiz de nostre convive. Et pour celle nuict ne fut rien
emprins les ungs sur les aultres. Et le lendemain^, au
plus matin, le conte de Sainct Pol et le seigneur de
Gimay, qui conduisoyent l'avant garde, passèrent en
leurs personnes. Et le seigneur de Gontay et plusieurs
1 . Alard, seigneur de Rabodengues ou Rabodenges.
2. Baersselle ou Basele, village à un quart de lieue de Rapel-
inonde, dit Ghastellain, p. 301.
3. Mercredi 7.
BféMomES d'olivier de la marche. 261
aultres leur allèrent au devant. Si demanda le conte
audit seigneur de Gontay où son logis estoit deslivré,
lequel luy respondit et monstra que l'on avoit desli-
vré son logis à l'entrée du villaige de Vasselle en cer-
taines maisons, mais il convenoit voisiner avecques
les ennemis, qui estoient en grant nombre audit Vas-
selle. Lors dit le conte de Sainct Pol que si près ne
pouvoient loger sans débat. Si renvoya les charrieres
et les bateaulx où il estoit passé, et de ses gens pour
faire passer hastivement mille archiers à pied et trois
cens lances à deux chevaulx pour hommes d'armes,
pour le plus. Et tandis allèrent le conte et le seigneur
de Gimay ouyr messe, et furent ceulx qu'ilz avoient
ordonnez tantost passez, car ilz avoient quatre grans
charrieres et d'aultres batteaulx à passer gens de pied.
Si fut prestement sonné et commandé que chascun
s'apprestast pour combatre les ennemis ; marchèrent
les enseignes qui furent passées, et ces archiers à pied
qui moult desiroient de grever leurs ennemis. Et
quant les Gantois sentirent venir et veirent approucher
les compaignies, ilz se retraïrent à garder ung gros bou-
lovart qu'ilz avoient faict et eslevé sur le grant che-
min ^ ; mais peu y aresterent que les archers ne le
fissent desemparer. Et en y eust plusieurs mors et
prins, et les aultres s'enfuyrent, mais grande partie
d'eulx furent si près hastez et suyviz, qu'ilz se
retraïrent en une petite maison close d'eaue et aultres
en un moustier. En ces deux lieux et à une fois furent
Gantois assailliz et dura l'assault plus de trois heures.
1. Avec de Tartillerie et des « pavais », ditChastellain, ch. xvi,
p. 300. Le pavais était un grand bouclier qui protégeait les
canonniers.
26S MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
Et le conte de Sainct Pol, qui tousjours doubtoît la
rencharge des Gantois, entretenoit les hommes d'armes
soubs l'estendard le mieulx qu'il pouvoit ; mais les
josnes gens estoyent fors ^ à tenir en ordre et se desro-
boient pour aller assaillir avecques les archiers, et
tellement que les enseignes demourarent, telle fois
fut, petitement accompaignées ; et le conte dist par
plusieurs fois : < Nous nous mectons en desordre
< contre la doctrine de la guerre et peult estre sont
< noz ennemiz plus près que nous ne pensons. Ghas-
< cun se veult advancer et cuyde bien faire, mais je
< dy qu'il acquiert assez honneur qui se garde de honte. »
Le seigneur de Gimay mectoit grant peine de recuil-
lir ses gens, et advint que l'église et le chastel furent
si fièrement assailliz que les Gantois demandèrent les
cappitaines pour eulx rendre, et allèrent celle part le
conte et le seigneur de Gimay. Et tandis les Gantois
qui se tenoient à Themesie, et aultres, se assemblèrent
environ trois mille et avoient plusieurs chariotz de
petite artillerie et ligiere, et abordèrent droit devant
l'estendard des hommes d'armes et trouvèrent la
compaignie en petit ordre. Si monstrerent les Gantois
à une foulle moult fièrement et se arresterent , pour
le creux d'ung grant chemin. Là veiz je Guy de Ben-
thun, qui portoit l'estendard du conte de Sainct Pol,
marcher sur les ennemis, sans regarder qui le suyvoit;
et endura et soubstint, sans desmarcher, moult vail-
lamment, et fut moult longuement sans grant secours
ou aide. Touteffois chascung recourut à son enseigne,
et revint le conte à son estendard, qui fiit suyvi de
1. Difficiles.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 263
ses gens ; et d'aultre part le seigneur de Gimay rallia
les archiers et vint, à la couverte des bayes du villaige,
donner sur costiere de ses ennemis. Si fut marchié
sur eulx bauldement, d'ung costé et d'aultre ; et com-
bien que les Gantois eussent grant ordre et grant vou-
loir, touteffois si se mirent ilz prestement en ronpture
et desconfiture. Et furent gaignez leur cbariotz et artil-
lerie, dont ilz avoient assez emmené avecques eulx, et
se continua la cbasse loing et longuement. Le duc de
Bourgoingne, qui fut de l'aultre part de la rivière^,
ouyt le bu et la noise qui se faisoit à Tescarmouche
d'une part et d'aultre. Si entendit que les premiers
avoient à besongner^, et se bouta en une petite na-
selle, luy et son fils, le conte de Gharrolois, et son nep-
veur le duc de Gleves, et messire Gornille, bastard de
Bourgoingne. Et passa Teaue, et, selon que les gens
d'armes passoient, ilz les faisoient mectre en bataille,
pour soubstenir ce que besoing faisoit. Et tousjours
passoient gens d'armes à force et à puissance ; et chassa
le conte de Sainct Pol jusques à ce que le seigneur de
la Hauverdrie ^ et aultres luy certifièrent qu'ilz avoient
veu les Gantois entreras barrières et fermetezde Gand^.
Et certes les Gantois perdirent celluy jour bien deux
1. Du côté du Brabant* Il ne faisait, dit Ghastellain, qu'arriver
à Rupelmonde.
2. Il était alors quatre heures de raprès-midi, et le duc n'avait
encore ni bu ni mangé, parce qu'on était au mercredi et qu'il
avait coutume de jeûner au pain et à Teau ce jour-là et trois
autres jours par semaine. (Ghastellain, loc, cit,, p. 300.)
3. Lyon, seigneur de la Hovarderie.
4. Dans son orgueil patriotique, Lautens de Gand ne croit pas
que les faits se soient passés ainsi. Il fait encore la môme obser-
vation plus loin.
264 MÉMOIRES d'OUVIËR DE LA MARCHE.
mille hommes et le bon duc recuillit les seigneurs et
les compaignons moult agréablement.
Durant l'escarmouche passoyent les gens d'armes,
comme dit est. Le conte d'Estampes, qui pour ce jour
faisoit l'arriére garde, fut adverti que aucuns Gantois
vouloient rompre une digue, par quoy l'eaue pouvoit
grever et nuire l'armée, comme l'on disoit. Si fist
passer des archers en petit nombre, qui rompirent
icelle emprinse, et en tuèrent et prindrent. Et ainsi se
passa celle journée, et dura le passage des gens
d'armes celluy jour, et la pluspart du jeudy ^ ; et estoit
la compaignie grosse et belle, car le duc de Gleves
vint servir le duc, son oncle, à quinze cens chevaulx*,
gens bien montés et armez à la façon et guise d'Âlle-
maigne ; et disoit on l'armée du duc de Boui^oingne
de huict à neuf mille combatans, et non plus.
Le vendredy^ au poinct du jour, fut faicte ung
alarme; et se tira chascun à son enseigne, armé et
embastonné comme il appertient ; et fut ordonné que
chascun seroit à pied, excepté les chevaulcheurs et
descouvreurs, au nombre de cent chevau ligiers, pour
sçavoir des nouvelles et convive des ennemis. Se tira le
duc et ses enseignes en une grande place qui est entre
Vasselle et Ruplemonde^, et sur la venue de œulx de
1. I^e jeudi 8 juin.
2. Cfr. Chastellain, loc. cit., p. 301.
3. Le vendredi 9 juin 1452 (Gfr. Chastellain, chap. xvii). I^Es-
couchy, t. U, p. 3, donne un court récit du combat de Basele et
passe sous silence celui de Rupelmonde qui eut lieu deux jonrs
après et auquel la Chronique de Chastellain donne aussi le nom de
bataille de Bar selle.
4. Un peu en arrière par rapport à l'avant-garde. C'était le corps
d'armée principal.
BfÉMOIRES d'olivier DE LA BIARGHE. 265
Gand * . Hervé de Meriadet portoit celluy jour l'esten-
dard du duc, et le conduisoit le bastard de Bour-
goiogne, qui moult bien le sçavoit faire. Et combien
que le conte Charles fust josne et en sa première
armée, touteffois il marchoit ou l'espée ou le baston
au poing; et tenoit gens en ordre et en bataille, et se
faisoit doubter et obéir ; et monstroit bien que le cueur
luy disoit et apprenoit qu'il estoit prince, né et eslevé
pour aultres conduire et gouverner. Fiere chose fut à
voir telle assemblée, telle noblesse et tel peuple;
dont seulement la fierté de l'ordre, la resplendisseur
des pompes et des armures, la contenance des esten-
dars et des enseignes, estoit souffisant pour esbahir et
pour troubler le hardement et la folle emprinse du
plus hardi peuple du monde; et demourerent les
batailles en ordre jusques il fut haulte heure, que les
chevaulcheurs rapportèrent que ce n'es toit riens. Si
se retraïct chascun en son logis. Et certiffie que, avant
qu'il fust midy, l'on eust deux où trois alarmes en Tost,
suivans l'ung l'aultre ; et sailloient les enseignes hors
du logis, et les gens armez à pied et à cheval ; et, à ce
que j'entendis depuis, ce fut par les chevaulcheurs,
qui veirent saillir ceulx de Gand et leur charroy ^, se
mettans en ordre autour de leur ville ^ pour venir com-
1. Ghafitellain (ch. xvii) dit que le duc de Glèves fut chargé de
garder la route par laquelle les Gantois pouvaient venir sur
Rupelmonde. Il avait avec lui Adolphe de Glèves, son frère, le
comte de Homes, les seigneurs de I^alaing et de Temant, et
Simon de Lalaing, auquel était confié Tétendard du comte
d'Étampes, chef de Tarrière-garde.
2. Au nombre de 13 à 14,000 combattants, dit Ghastellain, avec
c bannières, charrois, pavois, couleuvrines et artillerie. » (Loc.
cit., p. 301.)
3. Ge récit a paru invraisemblable à certains commentateurs,
S66 MéMomES d'olivier de la marche.
batre leur seigneur, et dout messire Loys de Mamines^
fit le vray rapport, comme vous orrez cy après.
Gelluy jour, environ une heure après midy, le duc,
qui fut adverti que les Gantois à tout effort estoient
yssuz de Gand pour venir leur seigneur assaillir et
combatre, se mit aux champs, les archiers à pied et
les aultres à cheval ; et fut le champ prins entre Ruple-
monde et Yasselle; et laissa le duc approdiar les
Gantois, et venir jusques au villaige, et le plus avant
que faire se peust. Le conte' de Sainct Pol et messire
Jehan de Grouy eurent la première escarmoudie ; et le
duc de Bourgoingne envoya le duc de Gleves et sa
compaignie tenir le visaige à la venue de Themesie, où
l'on disoit que s'estoit assemblé grant nombre de
Gantois ; et doubtoit on qu'ilz ne vinssent à puissance
de oosté ou par derrière ; et à ceste cause fut mise la
bataille du duc, par deux ou trois fois , à rechange de
place. Là fit le bon duc chevalliers de sa main, Jehan*
de Portugal, filz du duc de Goymbres, Philippe Pot,
seigneur de la Rochelle^, Guillaume Raolin, seigneur
de Beauchamp, Guillaume de Sainct Songne, Midiau
de Ghaugy, Ânthoine et Philippe, bastards du duc
Anthoine de Brabant^, et moult d'aultres. Là vciz je
qui font observer que l'armée du duc de Bourgogne était alors à
huit grandes lieues de Gand. Us pensent qu'il s'agit ici de la Tille
de Tamise.
1 . Louis de Mamines avait été chargé de faire enterrer les morts
du combat de Basele. C'est pendant qu'il se livrait à cette opérai
tion qu'il aperçut les Gantois approcher. (V. Ghastellain, loc, dt.)
2. « L'infant Jehan. »
3. Lisez : la Rocfie.
4. Antoine et Philippe étaient bâtards, non pas du duc Antoine
de Brabant, tué à Azincourt, mais de son second fils Philippe,
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S67
messire Loys de la Yieville, seigneur de Sains, rele-
ver bannière; et le présenta le roy d'armes de la
Thoison d'or; et ledit messire Loys tenoit en une
lance le pennon de ses plaines armes ; et dist ledit
Thoison : c Mon très redoubté et souverain seigneur,
€ vecy vostre humble subject messire Loys de la
€ yiesville, yssu de ancienne bannière à vous sugecte ;
€ et est la seigneurie de leur bannière es mains de son
€ aisné ; et ne peut ou doibt, sans mesprendre , por-
€ ter bannière quant à la cause de la Yiesville , dont
€ il est yssu ; mais il a par partaige la seigneurie de
€ Sains, anciennement terre de bannière. Parquoy il
€ vous suppUe, considérée la noblesse de sa nativité
€ et les services faictz par ses prédécesseurs, qu'il vous
€ plaise de le faire banneret et le relever en bannière ;
€ et il vous présente son pennon armoyé^ souffisam-
€ ment acoompaigné de vingt cinq hommes d'armes
€ pour le moins, comme est et doit estre l'ancienne
€ coustume. » Le duc luy respondit que bien fust il
venu, et que voulentiers le feroit. Si bailla le roy
d'armes ung cousteau au duc, et prit le pennon de ses
mains; et le bon duc, sans oster le gantelet de la main
senextre, fit ung tour autour de sa main, de la que-
hue du pennon, et de l'aultre main couppa ledit pen-
non^, et demoura quarré; et, la bannière faicte, le
roy d'armes bailla la bannière audit messire Loys, et
luy dit : c Noble chevallier, recevez l'honneur que
qui fnt dnc de Brabant après son frère aine Jean en 1426, et mou-
rut le 4 août 1430.
1. Fascé d'or et d'azur, à trois annelets de gueules rangés en chef
et brochant sur les deux premières fasces.
t, Ghastellain rapporte aussi cette particularité, ch. xvii.
Sl68 BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
c VOUS faict aujourd'huy vostre seigneur et prince ; et
c luy soyez aujourd'iiuy bon chevallier et conduysez
c vostre bannière à Thonneur de vostre lignaige. > Et
fut ainsi le seigneur de Sains relevé en bannière ; et
prestement se présenta messire Jaques, seigneur de
Harchies, en Hainnault, et porta son pennon souffi-
sanunent accompaigné de gens d'armes, siens et
d'aultres, qui Taccompaignoient. Geluy messire Jaques
requit à son souverain seigneur, comme conte de
Hainnault, qu'il le fîst banneret en la seigneurie de
Harchies; et, à la venté, bien luy devoit estre accordé,
car il estoit ung très vaillant chevallier de sa personne,
et avoient luy et les siens honnorablement servi en
toutes guerres. Si luy fut accordé ; et fut faict banne-
ret celluy jour le seigneur de Harchies. Et de ces deux
bannières je faiz différence d'aultant que Tung relevé
sa bannière, et l'aultre entre en bannière; et tous deux
sont nouveaulxbannerets celluy jour, comme dit est ; et
ay voulontiers ceste chose escripte affin que ceulx qui
après viendront saichent ce que j'ay apprins et com-
prins des cérémonies appartenantes à noblesse, pour
en cuillir le fruit et laisser le mauvais. Ainsi se firent
chevalliers et bannières ; et le conte de Gharrolois fai-
soit chevalliers en sa première bataille, et apprenoit
œuvres de prince à faire. Là feist il chevallier Jehan
de Rosymboz, seigneur de Formelles, son second
chambellan, et Beaudoin de Noyelles, son maistre
d'hostel , et moult d'aultres dont il ne me souvient.
Le conte d'Estampes et messire Anthoine, bastard de
Bourgoingne, tenoient une moult grosse arrière garde,
ainsi que sur costiere , pour joindre et pour secourir
se besoing faisoit ; et, comme dit est, sur l'avant garde
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S69
cheut rescarmouche, et se trouvèrent les Gantois en
moult grant nombre. Si œmmencerent trompettes à
sonner, artilleries à pouldre de toutes pars à tirer, et
archiers à huer, à marcher, et à tuer^ de moult grant
couraige ; là s'avança messire Jaques de Lucembourg
chevaleureusement, sur ung coursier bon et puissant ;
mais le cheval fut abatu soubs luy par les Gantois, et
y eust de grands armes faictes à le secourir et res-
courre. Fièrement fut la première poincte combatue ;
et les Gantois ne peurent le traict ne le faiz des gens
d'armes porter ne souffrir ; et se misrent à la fuyte et
desroy, et se misrent les dereniers et seconds à fiiyr,
de Tefifroy des premiers. Advint que messire Cornille,
bastard de Bourgoingne, quant il veit les Gantois
branler, se desroba de la bataille où il estoit avecques
le duc, son père, et fut suivy des josnes gens de sa
chambre en petit nombre, comme Jaques Dorsan^,
Pierre Chenu, Thierry de Charmes, Jehan de Long-
champ, et peu d'aultres; et vint passer le chevallier à
ung passaige, si rencontra les Gantois à grosse flotte,
qui s'enfuyoient ensemble et serrez. Si ne regarda pas
le noble chevallier ne quel nombre ne quels gens,
mais coucha sa lance et les rompit, et en abatit plu-
sieurs de celluy rencontre ; et fut suyvi couraigeuse-
ment des nobles hommes dessusditz. Mais ainsi
advint que fortune, qui a les yeulx bandez, et qui ne
congnoist ne ne veult grant ne petit congnoistre, ains
de sa perverse condiction et propriété irraisonnable
ressemble l'aigle ou l'oiseau de proye qui se Sert parmi
les coulombs, et ne quiert ne demande que des meil-
1. • Tirer. »
2. Lisez : éPOrsans,
270 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
leurs pour sa pasture et proye, ainsi fortune guida la
picque ou la lance aiguë d'un viUain maudit et (fea-
loysJ ; et fut atteint le noble chevallier en la boudie
d'un cop en monstant, tellement qu'il eut la teste per-
cée en dessus, et luy cheut le sang et la cervelle en la
bouche, et prestement mourut. De grans armes fir^dt
les nobles homnïes dessusditz, et grans diUgences;
et moult y eut de Gantois piteusement oods, tant
pour la desconfiture que pour la vengeance d'icelle
mort; et fut l'endemain certifiié, par gens à ce com-
mis, que l'on avoit compté sur le heu plus de trois
mille hommes^ mors. L'honneur, la journée et la vic-
toire demeura au duc ; mais il fit si grant perte, et
la maison de Bourgoingne, en la mort du bastard, que
la vengeance de cent mille villains mors à ceste cause
ne saurait la perte satisfaire. Grant deuil et grant
regretz fit le bon duc à part de son bastard, que
moult aymoit^. Si fit le conte de Charrolois, et messire
Ânthoine, bastard de Bourgoingne, son frère; et de
là en avant ne fut plus appelé ledit messire Ânthoine
par son nom, mais bastard de Bourgoingne seulle-
ment. Ainsi se deppartit celle journée; et le corps de
messire Cornille fut envoyé à Brucelles, et le fit enter-
rer la duchesse à Saincte Goule ^, moult honnoraUe-
i. Six mille, dit Ghastellain. Mais ce chiffre est très exagéré.
2. Ghastellain s'exprime presque dans les mômes termes, p. 306.
3. Sainte-Gudule. Gornille fat inhumé dans le chœur de Sainte-
Gudule, près des enfants légitimes du duc, mais dans un tom-
beau séparé. Il était fils de Gatherine Scaers et laissa lui^^néiiM
deux fils naturels, Jean et Jérôme. Le duc, son père, l'avait gra-
tifié par plusieurs donations distinctes des terres d'Elverdingue et
de Vlamertingue en Flandre, de Flessingue et de Beveren ; cette
dernière fut donnée après sa mort au bâtard Antoine, son frère,
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 271
ment; car elle raimoit moult pour ses bonnes vertus;
et fut mise sur luy sa bannière, son estendard et son
pennoD ; et depuis me dist Thoison d'or qu'il n'apper-
tenoit à honmie ces trois choses estre mises en parure
sur sa sépulture, s'il n'estoit mort en bataille ; mais
bien l'ung ou les deux et non point les trois ensemble.
Gelluy jour fut blessé le seigneur de Gimay au pied,
et messire Jaques de Lalain eut la jambe faulcée d'une
picque ; et demourerent pour aucungs jours au chas-
tel de Ruplemonde, et jusques à ce qu'ilz se peurent
ayder. Et fut la bataille de Ruplemonde le vendredy.
Et le lendemain vindrent les HoUandois à grant
nombre de bateaulx, et furent bien trois mille com-
batans; et les menoient et conduisoient le seigneur
de la Vere*, le seigneur de Brederode ^, et le seigneur
de Lannoy ^, gouverneur de Hollande ^ ; et fut très belle
qui prit dès lors le titre de bâtard de Bourgogne, sans y ajouter
son prénom. (Barante, édit. Gachard, p. 99, note 1.)
i. Henri de Borselle, seigneur de la Vère.
2. Renaud, seigneur de Brederode.
3. Jean U, seigneur de Lannoy.
4. Barante cite encore parmi leurs chefs les seigneurs de Was-
senaer, d'Heemstède et de Boetslaer. — Dès l'ouverture des hos-
tilités, le duc avait eu soin de fermer aux Gantois la voie des com-
munications maritimes. Au compte de la recette générale de
Bourgogne pour 1454 (Archives de la Gôte-d'Or, B 1728, fol. 65), on
trouve mention de deniers payés à messire Jofifroy de Thoisy, sei-
gneur de Mimeures, chevalier, c pour reste de ses gaiges et soub-
dées jusques en la fin de juillet darrenier passé, d'une galiote
armée de iin^^ x hommes et d'une berge et d'un brigandin, armez
chacun de xxx hommes, qu'il souloit avoir et entretenir soubz lui
en armes sur la mer pour Tempeschement de la venue des vivres
et marchandises ou temps de la guerre de mondit seigneur
nagaères à ceulx de Gand, pour les réduire à son obéissance. » —
Au compte de Tannée suivante (B 1729, fol. 79) Simon de Lalaing
272 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
chose à les veoir venir par la rivière de TEscault ; et
out une manière d'aller en armes et en guerre qui est
telle, que tous les jours les nobles hommes ont les
cottes d'armes vestues, et pourtent les banneretz leurs
bannières desployées, et les autres leurs penoos
armoyez, desployez; et toute celle guerre, dès qu'ik
descendirent de leurs bateaulx, si allèrent à pied ou à
chariotz, en tel estât qu'il est escript cy dessus.
Assez tost après se partit le duc de Riplemonde^,
et tira en ung gros villaige que l'on appelle Eursel * ;
et là cuydoit trouver les Gantois ; mais ilz estoient tel-
lement espouventez de la bataille, que tous ceux de
ce quartier là s'estoient retirez à Gand pour eux garen-
tir; si fît le duc bouter le feu par plusieurs villaiges'
en son pays rebelle, et envoya messire Ânthoine, bas-
tard de Bourgoingne, le seigneur de Bausignies, mes-
sire Jaques de Lalain et les Hollandois ou pays des
Quatre Mestiers. Si sceurent les Gantois que le bastard
de Bourgoingne estoit logié en leur seigneurie, comme
reçoit lo reste de la somme de 4,830 livres 10 sols i den. à loi
due tant pour ses gages et voyages^ qu'à cause c de certain nombre
de gens de guerre que, par Tordonnaiice de mondit seigneur, il a
entretenus soubz lui par aucun temps en garnison en la ville de
PEscluse. »
i. Le lundi suivant (Ghastellain, liv. ni, chap. zvni, t II,
p. 307), qui coïncide au 42 juin.
2. Eversale, village à deux lieues de Rupelmonde. Ghastellain
dit que le duc alla coucher à Waesmunster, où il séjourna huit
jours.
3. Notamment le village de Kemseke, appartenant à un gen-
tilhomme nommé Martin Villain, qui avait refusé de recevoir
dans son château une garnison bourguignonne et qui Tavait ainsi
laissé prendre par les Gantois. Piètre Vasque de Saavedra reçut
le 7 novembre 1453 la place et la forteresse d'Arqués, près Kem-
seke, confisquée sur Martin Villain. (Archives du Nord, B 1607.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 273
ilz disoient. Si eust ung coustelier qui faisoit couteaulx
et canivëtz à la marque du wibrekin, qui en françois
est appelé ung foret à perser vin. Gelluy coustelier
esleva les Gantois en grant nombre, et vindrent courre
sus auxdits seigneurs, qui se mirent en bataille, et leur
coururent sus, et les desconfîrent, et moult en occirent
etprirent * ; et les fugitifz de celle journée rencontrèrent
les Hollandois, qui estoient logez à Eursel, lesquelx
les desconfirent pour la seconde fois celluy jour; et
fut prins le coustelier et pendu ; et de tous ceulx que
Ton prenoit, on en faisoit justice de main de bour-
reaul ; et congnut ledit coustelier, en sa mort, que les
Gantois luy avoyent donné la conté et le pays de Was ;
mais il en print piteuse possession. Ainsi faisoit le
duc de Bourgoingne la guerre contre les Gantois, ses
rebelles; et destruysoit son propre pays par celluy
accident de sang et de feu ; car l'on mectoit ce qui estoit
atteint tout à sang et à justice, et brusloit on tout le
plat pays ; dont si grant nombre de maisons et de
viUaiges furent ars et bruslez, qu'il montoit en nombre
à une grant province ; et combien que le duc fust en
ce déplaisir et haine contre les Gantois et leurs adhe-
rans, touteffois se tenoient es bois et es marestz plu-
sieurs pauvres gens, et en grant quantité, qui se
venoient rendre à la marcy de leur prince ; et il leur
pardonnoit libéralement, et les envoyoit à saulveté,
selon qu'ilz se rendoient.
i . La Marche anticipe un peu ici sur Tordre des dates ; il s'agit
en effet du combat livré devant Hulst le 29 juin. La déroute des
Gantois y fut causée par la trahison de Liévin de Smet, hooft-
man d'Assenède qui portait la bannière de Gand et, au début de
l'action, passa à l'ennemi en criant : Vive Bourgogne ! (Gtichard,
sur Barante, t. II, p. 103, n. 4 ; Mathieu d'Escouchy, ch. lxxxvi.)
II 18
S74 MÉMOIRBS d'olivier DE LA MARCHE.
CHAPITRE XXVI.
Comment le Roy Charles septième envoya ses ambassor
deurs vers le due de Bourgongne et les Gandais, pour
cuider faire paix entre eux; et comment les Gandois
continuèrent en obstination et rébellion.
En ce temps le Roy Charles, qui desjà avoit fait sa
conqueste en Normandie, et desiroit de retourner eu
Guieime et en Bourdelois contre les Ângloix, pour ce
qu'il desiroit de^ soy servir du conte de Sainct Pol, et
aultres gens d'armes qui estoient ensoingnez en la
guerre de Gand, et aussi que les Gantois, qui se veoient
mal en leur folle emprinse, en avoient le Roy requis
et supplié, si ' envoya le Roy son ambassade devers le
i. c ... Anglois, et en cette guerre. »
2. Denis Sauvage et les éditeurs postérieurs ont déplacé cette
phrase sous prétexte de la rendre plus claire. — Une des pre-
mières démarches faites par les Gantois pour obtenir Tinterven-
tion du roi est une lettre du 24 mai 1452, publiée dans D. Plancher,
t. IV, preuves, p. cciu. Cependant M. Kervyn de Lettenhove penie
qu'il y en a eu d'antérieures dès 1451. — De son côté, le duc Phi-
lippe avait fait à la cour de France des ouvertures touchant l'af-
faire des Gantois. Il a été question plus haut d'une lettre àa
28 avril 1452 par laquelle il annonce au roi la levée du siège d'An-
denarde ; on en peut citer une autre datée de Termonde le 29 juil-
let 1451, où il est fait allusion à des négociations antérieures
remontant peut-être au mois de mai de la môme année (Mathieu
d'Ëscouchy, édit. Beaucourt, t. III, Pièces justificatives, p. 407).
Voy. enûn (M., p. 413) les Remontrances et Requestes présentéei
au roi de la part du duc le 20 janvier 1452 (n. st.), par Guiot Pot
et Nicolas Le Bourguignon, ses ambassadeurs, et la réponse du
roi qui est imprimée dans D. Plancher, preuves, t. IV, p. ccm.
MÉMOIRES d'OUVIBR DE LA MARCHE. S75
duc, et depputa chief d'icelle ambassade le œnte
mesme de Sainct Pol, combien qu'il fust en l'armée,
comme dit est, le procureur du Roy, et maistre
GuiUaume de Pouppincourt^ Si vindrent devers le duc
en son pays de Was^, et là où il estoit logié aux
champs, et les receut le duc moult honnorablement^;
et, après avoir ouy leur commission, il fut content que
lesditz ambassadeurs allassent à Gand, et veissent et
ouyssent les raisons de ses ennemys ; mais le conte
de Sainct Fol n'y voulut point aller ^. Si allèrent le
procureur du Roy et ledit de Pouppincourt celle part,
et furent bien recuiUiz des Gantois de prime face^,
pour ce qu'ilz cuydoyent que le Roy les envoyoit
devers eulx pour embrasser le faict des Gantois^
contre le duc. Si firent plaintes injurialles des termes
que leur avoit tenu leur conte ; comment il leur avoit
voulu rompre leurs privilèges et franchises, et mectre
1. Ou plutôt Jean de Popincourt, alors avocat au parlement de
Paris. (Voy. Beaucourt sur d'Escouchy, t. II, p. 549, et Ghastel-
lain, t. II, p. 332.) Les ambassadeurs royaux étaient, d'après
Mathieu d'Escouchy (t. U, p. 10), le comte de Saint-Pol, M« Jean
Dauvet, procureur général du roi, Louis de Beaumont et M« Guy
Bernard, archidiacre de Tours et maître des requêtes de l'hôtel.
Jean de Popincourt ne vint qu'après. V. les instructions qui leur
avaient été données le 5 juin 4452 dans les Œuvres de Ghastellain,
édit. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 308, note, et dans VBistoirt
de Flandre, du même, 1" édit., t. IV, p. 510.
2. Le 20 juin, d'après la relation des ambassadeurs datée du 22
(D. Plancher, t. IV, preuves, p. ccv et ccvi).
3. Gfr. Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 11, et Ghastellain, loc. cit.,
p. 309.
4. Mathieu d'Escouchy fait le même récit.
5. Le 23 juin. Gfr. D. Plancher, loc. cit., et Mathieu d'Escou-
chy, ibid.
6. • Pour embrasser leur faict. »
876 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
tribut sur le sel ; comment il leur avoit lairs bour-
geois prins, occis et exécutez d'espée et de corde,
par main de bourreaulx et aultrement; comment il
brusloit et essilloit les maisons et les demourances de
leurs subjectz et bourgeois, et leurs heritaiges; et
sembloit, à ouyr leur proposition et remonstrance,
que le duc eust grant tort, de retour, qu'il ne laissoit
et ^ souffrait les seigneurs de Gand possesser seigneu-
rieusement du drait et seigneurie de conte, comme
si eulx mesmes fussent seigneurs et praprietaires, ou
voisins de leur prince ; et congneurent assez tost les
embassadeurs du Roy leur rébellion, obstination^ et
voulenté, combien que, comme saiges, ilz entendirent
le proposé des Gantois froidement et par plusieurs
journées^.
En ce temps s'estoit tiré le duc à Yasmustre ^, ung
gras villaige qui siet sur l'Escault ; et iîit envoyé de là
le conte d'Estampes faira une chevauchée par le pays ;
et fit ce jour une si grant chaleur de souleil, que
plusieurs des chevaulx de la compaignie du conte
moururent celluy jour^. Le conte fit rompre plusieurs
boulovars faictz par les Gantois, et vint instituer
1. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
2. Un mot omis dans les éditions précédentes.
3. Olivier de la Marche ne dit pas, comme Mathieu d'Escouchy
et Ghastellain, que les ambassadeurs de Charles VU adressèrent
des remontrances aux Gantois. Il ne dit pas non plus, comme
M. Kervyn de Ijettenhove, qu'ils leur promirent Tappui du roi
ou tout au moins de sa justice. Il leur attribue avec plus de vrai-
semblance une attitude purement diplomatique.
4. Waesmunster, gros bourg de la Flandre orientale (Belgique),
à 9 kil. de Termonde, sur la Durme et non sur TEscaut, comme
le dit Olivier de la Marche.
5. Gfr. Ghastellain, loc. cit., chap. xix, p. 312.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S77
devant Morbecque ^ ; mais il trouva que les Gantois
avoient fortifïié le villaige, qui est cioz de marestz et
de marescages, et avoient encioz en leur fortification
Tabbaye de Los^ en Flandre, qui est une grosse
abbaye de l'ordre de Gisteaul3c, et n'avoit que une
entrée bien barrée, et fossillée de grands fossez et de
pertuis tout à l'entour, à manière de piesges, pour
garder que Ton n'y peust approcher à cheval ; et s'es-
toient les Gantois de là environ retirez en ce lieu en
grant nombre, et le gardoient et^ deffendoyent d'artil-
lerie et de puissance. Si ne fiit point le conte conseillé
d'assaillir le villaige, et^ s'en retourna, luy et sa com-
paignie, moult grevez de la chaleur. Et le lendemain
y fut envoyé le conte de Gharrolois, noblement et
puissamment accompaigné du duc de Gleves et aultres
princes et seigneurs ^ ; et certes la chaleur du jour fut
si grande et si extresme, que je veiz pescher l'eaue
trouble aux sallades, et boyre l'eaue d'ung fossé, et le
puiser jusques à la boue ; et moururent gens et che-
vaulx de chault, comme le premier jour. Le conte
vint devant Morbecque, et trouva le lieu fort et gardé,
comme il est dit dessus. Si fut prins conseil par les
princes et seigneurs ; et furent tous d'opinion que l'on
s'en retournast, sans aultre emprinse faire pour celle
fois ; et pensoient et pesoient la personne du conte et
sa première course^. Mais le jeune prince tenoit opi-
1. Moerbeke, ville de la Flandre orientale (Belgique), à 20 kil.
de Gand.
2. Abbaye de Baudeloo.
3. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
4. « Âins. »
5. Avec deux mille combattants, dit Gbastellain, ch. xix, p. 312.
6. Gbastellain se sert de termes identiques.
278 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
nioD contraire, et disoit que les villains, de leur fort
lieu, ne faisoient point à craindre; et se mist en tous
les devoirs que vaillant prince se peut mectre. Hais les
seigneurs d'Âuxi et de Formelles luy remonstroient
qu'il se contentast de l'opinion des saiges cappitaines
expérimentez que le duc, son père, avoit envoyez
avecques luy, comme les seigneurs de Ternant, de 6re-
qui et de Humieres, et qu'il ne fist pas chose pour-
quoy l'on dist, s'il en mesadvenoit, que par sa jeit-
nesse et verdeur il eust mis le cas de son père en
dangier. Le conte ne se vouloit contenter, et bien luy
sembloit bonne l'exécution à cela ; et au moins reque-
roit qu'il couchast celle nuict devant les ennemis, éi
que l'on renvoyast querre de l'artillerie et gens, si
mestier faisoit, pour assaillir le villaige le lendemain
au matin ^. Mais le conseil ne fut pas de celle opinion,
et s'en retourna le conte sans autre exécution; dont
il larmoyoit de despit et de couraige; et s'il n'eust
doubté la désobéissance du duc, son père, il ne s'en
fust pas ainsi revenu^.
En celluy lieu de Wasemustre revindrent les embas-
sadeurs du Roy^, et fut le bon duc bien joyeulx qu'ils
congneurent la grande desraison des Gantois. Si se
i. Le seigneur de Gréqui exprimait, d'après Ghastellain, le
môme avis.
2. Un second projet d'attaque contre le village de Mœrbeke
ayant également été abandonné (25 juin), le duc s'en montra
a moult troublé et courroucé, » à ce point qu'il fit replier et ren-
trer son étendard qui était arboré à la fenêtre de son logis, « en
soi complaignant que sadite emprise estoit rompue, mais il ne
savoit par qui. » (Ghastellain, loc, cit., ch. xx, p. 315.)
3. Le 26 juin, le duc promit aux ambassadeurs d'accorder une
trêve de trois jours, les 27, 28 et 29, aux Gantois. La veille, il avait
ordonné au contingent hollandais d'aller occuper la ville d'Hulst.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 279
partit le duc de Wasemustre, et cbevaulcha par les
pays de Flandres, à grosse armée et en grant ordre,
et faisoit tout brusler et destruyre^; et venoient
pauvres gens du plat pays en grant nombre eulx
rendre à sa mercy ; et il leur pàrdonnoit moult debon-
nairement. Et au regard de Morbecque, messire
Ânthoine, bastard de Bourgoingne, qui poursuyvit et
desconfit les Gantois au pays de Quatre Mestiers,
comme il est escript cy dessus^, entra à Morbecque
par le costé de Gand, non fortifiîé, et dont ilz ne se
doubtoient; et pilla et brusla le villaige^, et rompit
tous les forts, et enchâssa les Gantois à Gand, en print
et occit plusieurs ; et le duc tira ses gens près d'un
villaige nommé Long Pont^, près de la rivière de
TEscault. Là se logea le duc emmy les champs, en
t«3tes, pavillons et loges faicles; et print chascun
paine de soy bien loger et mectre à couvert, tant
pour la pluye comme pour le souleil, et pour la cha-
leur qui moult fut grande celle saison; et tous les
jours, ou bien souvent, se faisoient courses devant
Gand par les compaignies ; et se levoit l'escarmouche
sur eulx à petites compaignies, pour les cuyder tirer
aux champs ; mais ilz se tenoient en leurs forts et près
i. c Par ainsi en ce voyage furent ars mieulx de ini mil manoirs. »
{Chron. anon. Corp, Chron, Flandr., t. III, p. 496.)
2. Antoine, bâtard de Bourgogne, était entré à Hulst le 27 juin.
(V. Ghasteliain, loc. cit., p. 315.)
3. Le l*' juillet. (V. Ghasteliain, loc. cit., p. 325.) Le duc avait
donc respecté la trêve de trois jours qu'il avait promise. Les Gan-
tois la violèrent au contraire le 28 juin à Axel (V. Ghasteliain,
ch. xx), et le lendemain devant Hulst.
4. Le passage du Long-Pont, à une lieue de Gand, près de la
Durme.
880 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHB.
de leur ville, si qu'on ne povoit guieres gaignor sur
eulx ou prouffiter à les envahir par telle manière,
mais beaucop perdre. Le passetemps pour josnes gens
qui desiroient d*eulx adventurer estoît bel ; car il n'y
avoit, de Tost jusques à Gand, que deux lieues et
beau pays; et durant ce temps les Gantois, qui se
veoient fort serrez en leur ville, destruictz par' le plat
pays, et chargez du peuple fugitifz, femmes et enfans,
si requirent licence de renvoyer devers les embassa-
deurs du Roy pour rentrer en moyen pour la pacifi-
cacion de ceste guerre. Si retournèrent lesditz embas-
sadeurs^ à Gand, et fînahlement aoorda le duc unes
trêves, qui fut prinse d'ung costé et d'aultre pour six
1. Les ambassadeurs restèrent à Termonde pendant la course
du duc dans le pays de Waes. (Ghastellain, liv. lU, ch. xxni, L U,
p. 327.) De là, ils négociaient soit avec Philippe le Bon, soit aYec
les Gantois qui leur envoyaient des députés. La formule de sou-
mission rédigée par les habitants de Gand n'ayant pas été agréée
par les ambassadeurs, quoique les membres du conseil de Tille
aient déclaré y persister le il juillet, les représentants de
Charles VU se rendirent de leur personne à Gand et firent adop-
ter, le 15 du môme mois, le texte de la formule qu'ils avaient
eux-mêmes préparée. Le 19 juillet, le duc accorda une trêve con-
ditionnelle de six semaines. Puis, deux jours après, voyant que
la condition apposée à la suspension d'armes n^était pas acceptée
par les Gantois, il finit par consentira une trêve sans réserve, qui
fut publiée le 22 juillet. (V. Ghastellain, loc. cit., p. 331 ; CoUectùm
des documents inédits, publiée par M. Gachard, t. H, p. 118 et suiv. ;
note de M. de Beaucourt sur Mathieu d'Ëscouchy, t. II, p. 14.) —
Yoy. aussi sur ces négociations et les faits qui s'y rapportent une
lettre adressée par les Gantois au roi Charles, le 26 juillet 1452,
et deux lettres des ambassadeurs aux Gantois, datées la première
de Termonde, le 9 juillet, la seconde de Lille, le 30 août de
la môme année. (D. Plancher, t. IV, preuves, n»» clvui, eux
et CLX.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S81
sepmaines seullement, et la trêve œndictionnée par
la manière qui s'eDSuyt^ :
Premièrement, que se la paix ne se povoit trouver
durant icelluy temps, les Gantois dévoient payer et
satisfaire au duc de Boui^oingne tous les interestz et
despens par luy portez et soubstenus à l'occasion de
celle guerre. Item^ que durant icelluy temps ilz ne
dévoient amener ou faire amener en la ville de Gand
nulz vivres ne renvitaillemens aultres que ceuk qui y
estoyent à l'heure et au temps de la trêve prinse. Item^
ne povoient ne dévoient entrer en nulles villes de
Flandres ou des autres pays du duc, sans saufcon-
duit. Et sur ces poinctz leur fut baillé saufconduit pour
cinquante hommes de la ville de Gand, leurs deppu-
tez ; et dont furent les chiefz et principaux, maistre
Gilles Boudin^ et maistre Anthoine Bonin^ ; et ce pour
venir à l'Isle, où journée leur fut baillée pour jour-
noyer avec les conmiis de par le duc de Bourgoingne,
soubs le moyen des embassadeurs du Roy françois, et
ceuU dont cy dessus est faicte mencion^. Et advint
1. La trêve fut publiée à Lille le 22 juillet. (V. Math. d'Es-
couchy, loc. cit,, p. 15, note, et Ghastellain, ibid.)
2. Gilles Baudins, avocat de la Keure, le même probablement
qu'Olivier de la Marche nomme plus haut (p. 213) Pierre Boudin.
(Voy. Gachard, sur Barante^ t. U, p. 103, note 3, et 105, note 2.)
3. La Marche lui donne plus haut le prénom de Gilles. Il ne
figure d'ailleurs ni sous l'un ni sous Tautre nom dans la liste des
députés publiée par M. Gachard, loc. cit.
4. Le 29 juillet. A cette réunion assista Jean de Popincourt,
mandé par les Gantois pour plaider leur cause. (Ghastellain, loc.
cit., ch. XXIV, p. 332; Mathieu d'Escouchy, t. H, p. 21.) — Les
députés de Gand y étaient au nombre de douze (Registre de la Col-
lace) et non de cinquante, comme le disent J. du Glercq, La Marche
282 MÉMOIRES d'olivier DE lA MARCHE.
que le roy d'armes de Flandres fut envoyé à Gand pour
porter la trêve, seellée, &icte et requise à leur
requeste par les embassadeurs dessusditz ; et tandis
que Tofficier d'armes alloit parler à œulx qui la ville
gouvernoient, un grant nombre de garsons et de
peuple, sans conseil ou aultre commission, prinrent
le varlet du herault, qui pourmenoit ses chevaulx, et
sans respit, confession ou aultre cérémonie, Fallerent
pendre et estrangler, au contrevenge de la mort de
leur coutelier, dont cy dessus est escript^. 0 noble et
ancienne gantoise puissance, pucelle triomphant de-
vant le povoir des haultz Roys et princes, par ta police,
gouverne et magnificque obéissance, est aujourd'buy
en grant péril ta gloire, ton renom et ton pucelage,
qui est ou povoir et soubs les mains de ribaultz, pil-
lars et gourmans, norriz et empoisonnez de vices,
sans vergongne, entendement ou raison, comme il
appert au cas advenu présentement recité, et dont je
plains la paine des lisans, pour la honte des facteurs!
Les tresves criées et faictes, le duc et son armée
s'en retourna, cessa de faire la guerre, ordonna ses
garnisons à Audenarde, Gourtray, Allost et en tous
les voisinaiges de Gand, rompit au surplus son armée,
et envoya les gens d'armes en leurs hostelz, et print
son chemin par Teremonde, où il ordonna le bastard
de Bourgoingne, bien accompaigné. Messire Adolfde
Gleves fut à Gourtray, attendant que le mareschal de
Bourgoingne fust venu avecques les Boui^ignons, se
et M. de Barante. (Voy. leurs noms dans Barante, édit. Gachard,
t. II, p. 105, note 2.)
i . Gfr. J. du Glercq, liv. Il, chap. ii, édit. Michaud. Cet incident
n'eut pas de suite, le héraut ayant été respecté.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 283
besoing faisoit. Le seigneur de Gimay, grant bailly de
Hainnault, fut ordonné en Hainnault, et messire Jaques
de Lalain à Audenarde. Le seigneur de Sains et Anthoine
de Wisoc furent à Allost ; et Loys, seigneur de la Gru-
thuse, se tenoit à Bruges, cappitaine de la ville, qui
moult prudamment se gouverna, à l'honneur et prouf-
fit du duc et au gré du peuple. Et le duc de Gleves
s'en retourna et remmena les Glevois en son pays.
De Teremonde vint le duc à Brucelles, là où il trouva
la duchesse et les dames ^ . Si recommença on à faire
diieres et festiemens; car le bon duc fut prince
joyeulx et envoysé^ plus qu'aultre. Et de là, tira la
seigneurie à l'Isle^.
Ou mois d'aoust se tenoit le conseil et le parlement
pour la paix au lieu de Tlsle, par les embassadeurs
du Roy, entre les commis du duc de Bourgoingne et
les depputez de Gand. Hais finablement ils n'apoin-
terent et ne firent aucune chose ; et se partirent les-
ditz depputez, sous umbre d'aller remonstrer au
peuple de Gand aucuns pointz qu'ilz n'avoient pouvoir
de passer ou accorder, conmie ilz disoient ; et lais-
sèrent l'ung des messagers de Gand seuUement pour
garder leur logis ; mais au jour qu'ilz avoient baillé de
revenir, ilz ne revindrent point, ne ne mandèrent
aucune chose. Parquoy les embassadeurs du Roy de
France, veans leur obstinacion et voulenté perverse
contre leur seigneur, donnèrent sentence par grant
advis et deliberacion, où furent comprins les pointz
cy escriptz. Premièrement, condampnerent iceulx
1. Gfr. Ghastellain, ch. xxiii, p. 332.
2. Gai, réjoui.
3. Gfr. Mathieu d'Escouchy, ch. lxxxvii.
284 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
embassadeurs les Gantois de closre et fermer la porte
de Gand, par où ilz saillirent pour venir mectre le siège
devant Audenarde contre leur seigneur ; et ce seule-
ment ung jour la sepmaine, et à tel jour qu*ilz firent
leur saillie. Secondement, ordonnèrent que la porte^,
par où ilz saillirent pour venir combatre leur seigneur
personnellement à Riplemonde, seroit perpétuellement
close et murée. Tiercement, qu'ilz mectroient jus,
sans les relever, les blancs chapperons; n^auroieut
plus boui^eois forains, et ne feroient plus bannisse-
mens, sans dire et publier les causes, et pourquoy.
Qu'ilz ne creeroient ou feroient plus la loy de la ville
par la puissance de leurs mestiers ; mais il y auroit
quatre hommes ordonnez par le duc, conte de Flandres,
leur seigneur, et par le conunung quatre. Ordon-
nèrent et jugèrent en oultre que les bannières, toutes,
sans nulles excepter, soubs lesquelles ilz faisoient leurs
assemblées, seroient mises en un co£Pre fermé de cinq
clefz, dont Tune garderoit le bailly, l'aultre le premier
eschevin ; le grant doyen auroit la garde de la tierce
clef; et les aultres deux seroient mises es mains de
deux preudhommes esleuz par le commung de la ville
de Gand ; et fut dit qu'ils ne s'escriproient plus sei-
gneurs de Gand. Iterriy que les houemens, bourg-
maistres, eschevins, et les plus notables de la ville,
au nombre de deux mille honrunes, viendroient en
chemise une lieue hors de ladicte ville de Gand crier
mercy à leur seigneur, et que les officiers domes-
ticques du duc, leur seigneur, ne seroient point sub-
gectzà la jurisdicion des Gantois, mais seroient envoyez
1 . ff L'Ospitale-porte, » dit Ghastellain, p. 335.
néMOmES d'olivier de la marche. SI85
au duc ; et au regard de la congnoissance que preten-
doient avoir ceux de Gand sur ceux du pays d'Âllost,
de Teremonde et d'Audenarde, fut appoincté et dit
que, dedans l'an révolu, les embassadeurs ordonne-
roîent de celle jurisdicioD, si elle demoureroit ou non.
Et au regard des despens qu'avoit fait le duc de Bour-
goingne par leur rébellion, ilz furent condampnez à
deux cens cinquante mille ridres, et jour et terme mis
pour les payer^. Lesquelles choses le bon duc, qui
toujours vouloit la grâce de Dieu et du monde pour
luy, accorda et consentit'; mais les Gantois, obstinez
en leur persévérant malice, furent dix jours sans
accorder ou contredire ceste sentence ^ ; et quant les
embassadeurs congneurent qu'ilz n'auroient aultre res-
ponse des commissaires de Gand, si renvoyèrent un
herault au roy d'armes du Roy audit lieu de Gand.
1. Chastellain donne le texte de la sentence prononcée par les
ambassadeurs de Charles VII (chap. xxv, t. II, p. 334), et aussi
Biatb. d'Escouchy, t. U, p. 23 et suiv.
2. Le duc de Bourgogne était si joyeux d'un accommodement
satisfaisant pour lui qu'il donna 6,000 livres au sénéchal de Poi-
tou, à l'archidiacre de Tours et au procureur général du roi c pour
avoir aidé à la paix avec ceulx de Gand, > et plus tard 8,000 liv.
(W. note de M. Kervyn de Lettenhove sur Chastellain, loc. cit.,
p. 333.) La sentence arbitrale fut publiée au cloître de Saint-
Pierre de Lille, le 4 septembre 1452. (Math. d'Escouchy, t. II,
p. 23.) A Dijon, on paya assez grassement un individu qui, reve-
nant d'un voyage c par lui fait es pays de Flandres, » en avait
apporté aux gens du conseil et des comptes c bonnes et joyeuses
nouvelles de la sentence donnée et proférée au profQt et hon-
neur de monseigneur le duc par les ambaxeurs du Roy à ren-
contre des Gantoys. » (Archives de la Côte-d'Or, B 1722, fol. 193.)
3. Le 8 septembre, la Collace repoussa d'une voix la sentence
arbitrale. Le 21 du même mois, les Gantois protestèrent contre
elle par une lettre adressée à Charles VII. Du reste, ils avaient
repris les armes dès le 17 septembre.
986 MÉMOIRES d'OUYIBR DR lA MARGHK.
Mais nonobstant la cotte d'armes des fleurs de lis, il
fut en danger de sa vie, et ne peust présenter ses
lettres ; mais fut tout joyeulx d'estre quitte des maios
des Gantois, et s'en revint sans aultrediose faire ^. Les
embassadeurs, veans ceste chose, prindrent congé du
duc de Boui^oingne et s'en retournèrent en France.
Les Gantois, obstinez et perseverans, s'esmeurent
de rechief , et firent cappitaine de la Yerde Tente * ung
nommé le bastard de Blanc Ëstrain'. Gelluy assembla
tous les mauvais garsons de Gand et saillit de la ville^,
prit Hulst et Ascelle^, et vint à puissance devant la
ville d'Allost ; et quant messire Loys de la Yieville,
seigneur de Sains, et messire Anthoine de Wisoc, qui
avoyent la garde de la ville, virent les Gantois venir
en si grant nombre, ilz deflPendirent que leurs gens ne
saillissent en aucune manière, et mirent les gardes
ordonnez aux portes et murailles. Les Gantois approu-
cherent la muraille et livrèrent l'assault; mais ils
furent durement recuilliz de traict à pouldre, d'arba-
lestes, de cailloux et de pierres, et ne prouflSta riens
leur assault ; ainçois perdirent plusieurs de leurs gens,
et furent reculiez de l'assault. Si s'arresterent Gantois
i . V. J. du Clercq, liv. Il, chap. n, édit. Michaud.
2. La compagnie de la Verde-Tente était ainsi appelée parce
qu'elle tenait les champs et les bois (Chron, anon. Corp. Cknm,
Flandr,, t. III, p. 448). Elle comptait deux ou trois mille hommes.
3. V. Mathieu d'Escouchy, ch. Lziczvm, et Ghastellain, ch. zxri.
4. L'expédition du bâtard de Blanc-Estrain date du 17 sep-
tembre 1452, d'après une note de M. de Beaucourt sur Math.
d'Escouchy, t. II, p. 19. Ghastellain, p. 346, parle de ce per-
sonnage à propos de Tincendie du village d'HelIeselies, près <ie
Renaix, qui eut lieu ie 9 juin de Tannée suivante.
5. Axel.
hémoires d'olivier de la marche. 887
à UD boulovart qui n'estoît pas encoires parfaict, et Tas-
saillirent si fièrement que l'on cuyda, telle fois fut,
qu'ilz le deussent emporter et gaigner. Si fut renfort
baillé pour ledit boulovart garder, et furent Gantois
reboutez à leur honte et perte ; et à la defiTense dudit
boulovart fut tué ung escuyer de la ville de Gand,
nommé Lie vin d'Estelam^ ; mais combien qu'il ftist
Gantois, il n'en tenoit point le party, et avoit esté
norry paige du duc, et estoit en son service et en celle
garnison, pour sa première armée, avecques Jehan
de Bosquehuse, et Philippe, bastard de la Yiesville,
qui avoient esté norriz ensemble ; et fut cestuy assaut
le treiziesme jour de novembre^.
Ainsi se partirent les Gantois de devant AUost, à
peu de prouffit, et s'en retournèrent à Gand ; et assez
test après, les Gantois saillirent de leur ville, et
vindrent à puissance brusler Harlebecque et autres
villaiges au plus près de Courtray. Les nouvelles
vindrent au duc de Bourgoingne, qui estoit à l'Isle,
que les Gantois estoient aux champs et brusloient son
pays. Si fit partir à toute diligence messire Adolf de
Cleves, son nepveur, qui pour lors estoit devers luy,
et ce qu'il peust finer et lever de gens d'armes, tant
i. Peut-être Steelant.
2. Septembre? Sur les expéditions des Gantois dans Tintervalle
qui s'écoula entre la rupture de la trêve et la bataille de Gavre, voir
une note de M. Gachard sur Barante, t. II, 107. On y trouve la liste
des villes ou bourgades qui furent occupées, détruites ou brûlées par
eux. En même temps ils se plaignaient au roi du « très rigoureux et
malvais appointement > rendu contre eux par ses ambassadeurs,
au mépris de leurs privilèges, franchises et libertés, et des obstacles
que le duc continuait à mettre au ravitaillement de Gand. (D.
Plancher, t. IV, preuves, n* clxi.)
288 MÉMomfiS d'olivier de la mai^ghe.
à la court comme aultre part; et à toute diligence
poursuy virent les Gantois; mais ledit messire Adolf
ne les trouva pas, car si tost qu'ilz eurent leur
emprinse faicte, ils se retraïrent en leur ville.
Le bastard de Bourgoingne, qui estoit demouré en
sa garnison de Teremonde, désira de faire une course
devant Gand. Si fit son apprest le plus secrètement
que faire le peust ; mais touteffois sceurent les Gantois
sa venue et le jour qu'il debvoit courir, qui fut le
vingt cinquiesme d'octobre, et firent partir secretem^at
trois mille hommes par la porte qui va en Anvers, et
perdirent chemin plus d'une lieue ; et le bastard de
Bourgoingne vint le grant chemin, à estendard des-
ployé , et trouva les Gantois à si grosse puissance hors
de la ville, et en tel arroy que ses gens se mirent en
desroy, et ne peurent le faiz soubstenir ; et quant ledit
bastard congneut que ses gens ne demandoient qu'à
eulx retirer, il prit vingt lances et les ardbiers de son
corps seullement, et fit marcher contre la ville de
Teremonde, le chemin qu'il estoit venu; et soubstint
en sa personne, avecques les vingt lances, la poursuite
des Gantois, qui avoient grant nombre d'Ângloix
avecques eulx, qui s'estoient^ partiz de la garnison de
Galays pour venir les Gantois servir ; et fit sa retraicte
si bien et si à poinct, que les Gantois, qui s'estoyent
partiz pour luy clorre le chemin, ne peurent venir à
temps ; et les autres Gantois, qu'il trouva devant la
i. « Estans. » Les Anglais étaient arrivés dès le 11 juin ta
secours des Gantois; quelques-uns assistèrent, le 21, au combat de
Moerbeko. On avait annoncé à Gand qu'il en viendrait six ou sept
mille, mais ils ne dépassèrent pas le nombre de cinq cents.
(fihron. d'Adrien de But.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 289
ville, le poursuyvoyent aigrement à cheval et à pied,
cuydans clorre ledit bastard entre les deux compai-
gnies; mais par bonne conduicte il échappa de ce
péril.
Ainsi se continuoit la guerre; et le mareschal de
Bourgoingne ^ emmena les Bourguignons environ trois
cens hommes d'armes nobles hommes, et grande sei-
gneurie du pays. Si furent mis à Gourtray, et ledit
mareschal, qui moult sçavoit et congnoissoit de la
guerre, sceut et s'aperceut que si tost que les gens du
duc faisoient une emprinse contre ceulx de Gand, ils
estoient mansuys par les cloches des villaiges, qui
advertissoyent de l'ung à l'aultre. Si s'appensa de y
remédier; si fit une emprise, et manda '^ à messire
Jaques de Lalain, qui estoit à Audenarde; et chevaul-
cherent ensemble et en ordre, bruslerent Escloz^ et
tous les villaiges de ce quartier ; et fit abatre les cloches
des clochiers pour eschever les dangiers dessusditz,
et trouvei^nt petit empeschement ; et s'en retourna
ledit mareschal à Gourtray, et messire Jaques à Aude-
narde.
Assez tost après le mareschal de Bourgoingne fit
une course devant Gand ; et n'avoit point seullement
les Bourguignons avecques luy, mais très bonne bande
de Picards et de Hannuyers, que conduisoient les sei-
gneurs d'Emerics, de Hiraumont^, messire Gauvain
1. Thibaut de Neufchâtel, seigneur de Blamont.
2. « Mandant. >
3. Eecklot, ville de la Flandre orientale (Belgique), sur la Liève^
à 16 kil. de Gand. — Sur cet épisode, dont Ghastellain et d'Ëscou-
chy ne parlent pas, voy. J. du Clercq, édit. Buchon, liv. II, ch. xxxii.
4. Jean, seigneur de Miraumont, avait été tué dans une escar-
mouche le {«r mai précédent (voy. plus haut, p. 246). Il s'agit
II 19
290 iféMOiRES d'olivier de la marche.
Quieret et aultres; et en bel ordre dievauldia le
mareschal devant Gand, et mist ses coureurs et ses
escarmoucheurs devant, pour cuyder attraire les
Gantois. Mais ilz se tindrent en leurs forts, si que peu
pouvoit on sur eulx prouffiter. Si prit conseil de
remectre les compaignies au retour; et quant les
Angloix, qui lors estoient au service de ceulx de Gand,
comme dit est, les virent ainsi retourner, ils sortirent
dehors, et avecques eux aucuns des Gantois à cheval ;
et pouvoient estre cinquante combattans, gens de
faict; et ne pourchassoient point la compaignie, car
elle leur estoit trop forte, et Tordre de l'arriére garde
bien gardé ; mais pensoient bien qu'aucungs oompai-
gnons s'escarteroient à petite compaignie pour gai-
gner. Ce qui advint; car douze archiers s'estoient
escartez, et se trouvèrent encloz des Gantois assez
près d'ung pont que les Gantois avoyent gaigné sur
eulx. Si ruèrent les douze archiers baudement pied à
terre, et se trouvèrent doz contre doz, et tirèrent de
leurs flèches, qui blessèrent le cheval de F Angloix;
lequel cheval de TAngloix de la blessure recula par les
Gantois, si qu'il rompit la presse ; et quant les ardiiers
se virent despressez, ilz chargèrent hardiment, si
qu'ilz reculèrent les Gantois et les Angloix. Si s'advisa
l'ung des douze archiers d'ung cornet de diasse qui
pendoit à son col, et sonna hault une fois ou deux,
comme s'il appelast secours. Les Gantois, qui cuidoient
que le secours fust près, et qu'il ne falloit que les
appeler, ce^ qu'ilz avoient ouy, se mirent à la voye, et
probablement de son frère Robert, qui fut seigneur de Miranmont
après lui.
i. c Ainsi. »
MÉMOTRES d'olivier DE LA MARCHE. S191
laissèrent les archiers, qui prestement réparèrent le
pont et se remirent en ordre ; et finablement je n'ay
point sceu que les douze archiers perdissent aucune
chose, fust cheval ou aultre chose, ne que nul d'eulx eust
blessure ne inconvénient qui à ramentevoir fasse; et
ainsi s'en revindrent à Courtray. Et ay recité ceste
avantnre pour ramentevoir le bien faict du petit et du
grant, et aussi pour monstrer à tous gens d'armes que
peu advient que villes, chasteaulx ou gens soient prins
ou rués jus, tant qu'ilz se vuillent tenir ou^ deffendre.
Le second jour de décembre, messire Philippe de
Lalain, ung josne chevallier, frère de messire Jaques,
et lequel se tenoit avecques son frère en la garnison
d'Audenarde, désirant de soy advancer et faire con-
gnoistre, esleva grant partie de la garnison, et entre-
print une course devant Gand le plus secrètement que
faire peust; mais les Gantois avoient tant d'amis et
d'espies par toutes les villes et par le pays, que l'on
povoit peu faire de chose dont ils ne fussent avertiz.
Si fut mainsuy^ en son emprinse, et saillirent les Gan-
tois à grosse puissance et mirent embuschés sur le
passaige qu'il devoit passer. Mais ainsi advint qu'ung
paige de la compaignie dudit messire Philippe queroit
son maistre, qui estoit devant du nombre des chevau-
cheurs. Ledit paige faillit de trouver son maistre et
passa tout oultre lesditz chevaucheurs, et trouva les
aguetteurs des Gantois qui le prindrent et luy cou-
pèrent la gorge ; et le trouvèrent mort sur le chemin
les gens dudit messire Philippe, et congneurent bien
1. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
2. Épié, suivi secrètement.
294 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARGBE.
seil ; et, pour les Gantois, ung chevallier nommé mes-
sire Jehan de Woss^ et le prieur des Chartreux. Mais
celle journée' ne peust prendre e£Pect, à la deflPaulte des
Gantois; et quant ledit prieur et le chevallier, qui
estoient là envoyez de par ceulx de Gand, virent l'obsti-
nation, Toultrecuydance et le mauvais et desreglé cou-
rage des Gantois, ilz ne voulurent plus retourner à
Gand et demeurèrent à Bruges.
Le mois de février suy vant, environ le dix septiesme
jour^, les Gantois furent advertiz que le maresdial de
Bourgoingne '^ et la pluspart des grans cappitaines
estoient à Tlsle devers le duc, et n'estoient pas à Ciour-
tray. Si firent une yssue de leur ville à grosse com-
paignie, et marchèrent contre Gourtray ; et n'en
1. D'après J. du Cilercq, il ne s'agirait pas ici de Jean de Vos,
qui venait d'être nommé capitaine de Gand, mais bien de Bau-
douin de Wos, le chevalier que les Gantois avaient mis à la
torture un an auparavant et qui n'avait pu sauver son existence
qu'au prix de toute sa fortune. (Du Glercq, ch. xxxvi.)
2. Février 1453 (n. st.). Voy. Barante, édit. Gachard, t. II,
p. 108.
3. 1453 (n. st.). Le 18 d'après J. du Glercq, ch. xxxvu. L'an-
née commença le l^' avril. — Dès le mois de janvier les
Gantois avaient entamé avec le duc des négociations qui res-
tèrent infructueuses. Il en fut de môme de celles dont le roi
Charles VII prit Tinitiative en décembre 1452 et qui duraient
encore à la fin de mai 1453. (Voyez les instructions de ses
ambassadeurs en date du 11 décembre 1452, dans D. Plancher,
t. IV, pr. n* GLxii, et plusieurs autres pièces mentionnées par
M. de Beaucourt, dans son édition de Math. d'Escouchy, t. II,
p. 80 et 81 ; voy. aussi Gachard sur Barante, t. II, p. 107, note 4.)
4. On disait que le maréchal de Bourgogne avait beaucoup
gagné à la guerre et s'était fait faire à Tournai pour plus de mille
marcs de belle argenterie. Il ne répugnait donc pas à la continua-
tion des hostilités. Mais il n'avait pas fait d'autre prouesse, si ce
n'est rincendie du pays de Gand.
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. S95
sceurent ceulx de la garnison nulles nouvelles, jusques
ilz veirent la fumée et le train à près d'une lieue dudit
Gourtray. Si se partirent les plusieurs sans ordre et
sans commandement, et tirèrent au devant des Gan-
tois. Là fut l'escarmouche bien faicte et bien escar-
mouchée; mais les Gantois, qui moult estoient puis-
sans, gaignoyent tousjours place; et non pour tant
firent à l'escarmouche les Bourguignons bien leur
devoir, et en y eust, ardiiers et honmies d'armes, qui
mirent pied à terre ; et si ce n'eussent esté les saiges
gens d'armes, qui avoient veu de la guerre, qui les
firent remonter et qui soubstindrent jusques ilz fiirent
remontez, certes il y eust eu grant perte ; touteflPois il
y en demeura, mais à petit nombre. Si se retraïct la
garnison, et les Gantois marchèrent tousjours jusques
aux barrières et à l'entrée des faulxbourgs. Là s'ar-
resterent honmies d'armes et archers, qui de£Pen-
dirent ledit faulxbourg, tellement que les Gantois s'en
partirent sans rien faire de leur prouffict et eurent
grant nombre de gens mors et blessez.
Moult se firent d'emprinses et de rencontres, celluy
yver, d'une part et d'aultre, et tant que de tous je ne
puis avoir l'entendement ne la mémoire ; mais je recite
voulentiers ce que j'en puis sçavoir, en continuant mon
oeuvre. Le second jour de mars, le bastard de Bour-
goingne de gayeté de cueur s'estoit parti ^ de Terre-
monde, et faisoit^ une chevauchée par le pays, tant en
intencion de rencontrer les ennemis, s'ilz estoient par
bonne adventure aux champs, comme aussi pour don-
ner crainte ausditz ennemis et rompre leurs emprinses
1. c Partit. »
2. c Fit. B
296 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
et courses , par lesquelles le pays de Flandres et la
environ a voit moult à porter et souffrir. Si advint,
par bonne adventure, que les advanceurs dudit ba&-
tard rencontrèrent les Gantois, qui de rien ne s'«i
doubtoient et retournoient en leur ville, à tout butin
et proye qu'ilz avoient pillé et robe celle nuict par le
pays. Le rapport faict, le bastard de Boui^oingne donna
dedans sans les marchander; et moult en occit et
print, et tousjours perdoient les Gantois^ et tousjours
leur croissoit le cueur et la haine qu'ilz avoyent contre
leur seigneur.
Ainsi se passa celluy yver, à courses et emprinses
de guerre d'une part et d'aultre, et le cinquiesme
jour de mars, la duchesse de Bourgoingne se partit de
risle pour aller à Bruges^ . Si en furent les Gantois ad ver-
tiz, et par nuict misrent une grosse embusche entre
Bruges et Rollcrs et Broussalles, en pays couvert, qui
est près d'une grant plaine que l'on nomme Burles-
cans^. Mais la duchesse advertie ne print pas le grant
chemin accoustumé, mais se fist conduire par la basse
Flandres et alla à Bruges saulvement; et d'icelle
emprinse advint que messire Symon de Lalain, estant
à l'Escluse, et sachant que la dame devoit passer,
pour eschever* le dangier et le péril d'elle et de sa
compaignie, se mist aux champs, à estendard des-
ployé et à bonne puissance de gens de cheval ; et y
1. Les Gantois eurent au contraire presque toujours l'avantage
dans les rencontres partielles qui signalèrent la fin de l'année 1452
et les premiers mois de Tannée suivante. (Voy. Beauoourt sur
d'Escouchy, t. Il, p. 80, note 1.)
2. Cf. J. du Glercq, ch. xxxvrii.
3. Buscampvelt.
4. Éviter.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S97
estoit en sa personne le seigneur de Maldegam ^ . Gel-
luy seigneur chevauchoit devant, pour ce que luy et
ses gens sçavoient le chemin et adresse comme ceulx
qui en estoient. Et advint que ce jour le temps estoit
noir, chargé d'une grande bruyne, si qu'ilz s'embat-
tirent* au dangier de Tembusche, avant qu'ilz s'en
sceussent percevoir. Si fut le seigneur de Maldegam
prestement assailly ; et quant messire Symon enten-
dit l'affaire en quoy estoit le seigneur de Maldegam, il
fit sesarchiers descendre, et luy mesme se mit avecques
et vint moult couraigeusement au secours de ses com-
paignons ; mais les Gantois, qui grant nombre estoient,
l'encloyrent de toutes pars. Vaillamment se deffendit
messire Symon et ses gens, moult bien se prouva de
sa personne ; et ses hommes d'armes, qui estoient à
cheval, se fourrèrent dedans les ennemis sans peur et
sans crainte ; et si bien se maintindrent, combien que
les Gantois estoient quatre pour ung, qu'ilz rompirent
la presse et se rassemblèrent ensemble; si que les
Gantois furent contens de les laisser paisibles ; et fut
l'escarmouche si fièrement combatue, que l'estendard
dudit messire Symon fut abatu, et perdit, mors sur la
place, quatre hommes d'armes et douze ou seze
archiers ; et firent les Gantois moult grant joye et moult
grant hu de l'estendard qu'ilz avoient gaigné ; et
dedans briefz jours après prirent Englemonstier^, et
y firent moult de maulx et de dommaiges.
i. Philippe, seigneur de Maldeghem.
2. S*embarra88èrent.
3. Ingelmunster , ville de la Flandre occidentale, à 12 kil. de
Gourtray, qui appartenait alors au comte d'Ëtampes. — CSf. J. du
Glercq, loc. cit.
^
298
HÉMOIRSS d'olivier M LA. MABCHB.
A la requeste des Gantois se tiot une wiltre jt
en espérance de paix, auUeudeSedin*, prèsde
et là fut pour le duc de Boui^ingne le Goote
tampes ', et le coDseil de viogt depputez pour le
tois, mais riens n'y fiU faict ny conclu qui toui
aucun effect^. En celluy temps uog compaigooi
çois, qui estoit venu servir les Gantois poiu* p<
nommé Pierre Moireau, pour son coiniiienceiiM
une emprinse, et emmena foison de Gantois <
devantTeremonde, et fit ses ordonnances, et marc
Gantois en moult bel ordre; et le baslard de
goingne, adverty, saillit hors de ladicte viUe de
monde et les rencontra plus tost qu'ilz ne cuyd
et finablement les Gantois furent desconfitz,
chassa le bastard jusques aux barrières de Gand,
prenant et meshaignant* ses ennemis, et leur fn
un grant dommaige celluy jour.
La guerre se continua et exécuta, entre le C
Bourgoingne et les Gantois, fiere et cruelle, i
que lesdits Gantois prenoient de Bourguignons
ceubt du party du duc, ilz les mectoient à l'espé
rançon et sans mercy, et ce qui estoit prins dei
tois estoit mis à mort, ou par faict de guerre c
justice et de main de bourreaul ; et se passa Ta
quante deux en telle pestilence au pays de Fia]
que moult en fut de vefves et d'orfelins, et se .
1. Béclin, chef-lieu de canton de rarrondisBement et à
de Lille.
2. Philippe le Bon cherchait à traiter, parce que le I
d'argent lui rendait ditîicile le recrutement de son armée,
donnait de la hardiesse aux Gantois. V. plus loin.
3. Gtr. J. d'u Clarcq, liv. Il, ch. xxxix.
4. Fatiguant, maltraitant.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. S|99
Dua la pestilence et la mortalité à Gand si grande et si
merveilleuse que tant d'hommes, de femmes et d'enf-
fans moururent en celluy temps à Gand de maladie et
d'epidimie, que c'est une merveille du nombre; et
m'en taiz, en doubte d'estre reprins.
CHAPITRE XXYII.
De plusieurs escarmouches et rencontres entre le du^
de Bourgongne^ comte de Flandres^ et les Gandois.
Or deviseray je de l'an cinquante trois et des adven-
tures d'icelluy, en continuant mon œuvre et ma
matière, qui vault bien d'estre parseverée. Et Ait vray
que l'an cinquante trois, le troisiesme^ jour d'avril
après Pasques, Pierre Moireaul dessusdit, soy vuillant
venger du reboutement que luy fit le bastard de Bour-
goingne à sa première conduicte des Gantois, assem-
bla desdits Gantois tant et si largement qu'il en pou-
voit finer, et marcha de rechief contre Teremonde;
et croy qu'à celle heure n'y estoit point le bastard de
Bourgoingne, mais estoit à court devers le duc. Si
fut messire George de Rosimbos, seigneur de Fillaines,
adverty, lequel estoit lieutenant du bastard de Bour-
goingne; et feit entrer au boulovart d'oultre l'eaue
trois cens archiers et cinquante honmies d'armes, et
apprester l'artillerie ; et les Gantois marchèrent moult
fièrement et vindrent de tel couraige que, pour doubte
du traict à poudre, ilz ne laissèrent qu'ilz ne veinssenl
1. Le 14 avril, d'après J. du Glercq, loc, cit
300 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
livrer Tassault audit boulovart, main à main ; et dura
ledit assault, aspre et fier, bien trois heures; et furent
ceulx du boulovart une fois ou deux rafresdiiz et ren-
forcez de ceulx de la garnison ; et finablement se par-
tirent Gantois et se retrayrent à leur grant perte, car
les archiers saillirent sur les levées de la rivière, et
moult en occirent ; mais la chasse ne fut pas longue,
pour ce que moult grant nombre furent les Gantois ;
et doubtoient les cappitaines de la garnison qu'il n'y
eust embusche.
Le lendemain, qui fut le quatriesme^ jour d'avril, les
Gantois firent une autre emprinse, et à grosse puis-
sance coururent en Haynnault jusques au plus près
d'Anguyen, passèrent près de Tournay, firent moult
de maulx et de dommaiges en leur chemin, et s'en
retournèrent sans nul contredit; et bien le peureot
faire, car les mesnaigiers' avoient habandonné leurs
garnisons pour aller visiter leurs maisons et leurs mes-
naiges ; et n'y avoit nulz gens d'armes assemblez au
pays qui eussent peu faire à la puissance des Gantois
nulle résistance. Et quant le duc de Bourgoingne veit
la continuacion de ses ennemis et rebelles, il fit de
nouvel son mandement et manda gens d'armes par
tous ses pays, pour estre prestz au quinziesme jour de
may ^ ; et en ce temps, à la requeste des nations à
Bruges demourans, le duc accorda une journée à l'Isle,
4. Le 19 avril, d'après J. du Clercq, liv. II, ch. xl.
2. Souldoyers à gages ménagers, ils existaient donc avant Gharies
le Téméraire, auquel on attribue généralement leur création.
3. Le duc avait convoqué ses hommes d'armes et vassaux ponr
le 15 avril, mais il prolongea le délai d*un mois (J. du Giercq,
ch. XLl).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 301
OÙ furent des plus notables de Gand, et fut la paix
comme conclute^ . Mais le peuple n'en voulut rien tenir,
[et] crioient parmy Gand : c La guerre, la guerre ! L'on
€ verra qui seront les loyaux Gantois, qui combattront
€ pour leur franchise ! »
En ce temps aucungs Lucembourgeois , qui tous-
jours avoient tenu en leur couraige le party du Roy
Lancelot de Honguerye *, veans le duc empesché contre
les Gantois, malicieusement cuyderent faire leur prouf-
fit et prendre le temps à leur advantaige ^ ; s'esmeurent
et rebellèrent et firent rebeller avec eux la ville de
Tionvilie ^, qui est la meilleure de la duchié après la
ville de Lucembourg, et mirent les officiers du duc de
Bourgoingne dehors, et ceulx qu'ilz pensèrent qui
estoient du party du duc. Si fut advisé d'envoyer
devant pour le secours du pays, et pour ce que, par le
trépas du noble chevalier messire Cornille, bastard de
Bourgoingne, le seigneur de Cry^ avoit eu le gouver-
1. Gfr. Ghastellain, ch. xxiv, in fine, et J. du Glercq, liv. U,
Ch. ZLIII.
2. Mathieu d'Escouchy, ch. xciii, parle aussi du roi de Hongrie,
mais il ajoute le duc Guillaume de Saxe, seul nommé par Meyer.'
3. « Et pourtant. »
4. La garnison de Thion ville, qui n'avait pas cessé de tenir
depuis dix ans pour les héritiers de Luxembourg (V. J. du Glercq,
liv. II, ch. xLiv), aurait profité, d'après Barante (édit. Gachard,
t. U, p. 108), des embarras occasionnés à Philippe le Bon par la
révolte des Gantois pour recommencer la lutte vers les fêtes de
Pâques 4453. En 1442, Guillaume de Saxe, avec confirmation d'Eli-
sabeth, reine de Hongrie, avait cédé Tengagère de cette ville et
de plusieurs bourgs et châteaux environnants à l'archevêque de
Trêves, avec ordre aux officiers, bourgmestres et habitants de
reconnaître ce prélat pour leur seigneur gagier. (Publications de
l'Institut royal grancMucal de Luxembourg, t. XXVIII, p. 84.)
5. Antoine de Groy, comte do Porcien.
302 BiéMomES d'ouvier de la marghk.
nement d'icelle duchié^ futadvisé que Ton y aivoy-
roit deux des nepveurs dudit seigneur de Gry, mouh
bons chevalliers; et fut l'ung messire Ânthoine de
Rubempré, et Taultre messire Jehan de Rubempré,
seigneur de Bievres ; et leur furent baillez cinq cens
archiers et soixante lances, et gardèrent la firontiere à
Arlon et à Vireton et aultres places voisines ; et i
l'aide du seigneur de Souleuvre, du seigneur de Rol-
1ers ^, de Bourset et aultres ^, qui ne tindrent point le
party des rebelles, se conduysirent iceubc deux dhe-
valliers frères si notablement en leur conunission,
qu'il n'y eust depuis rien conquiz ne perdu sur le duc
de Bourgoingue ; et à Lucembourg se tenoit messire
Guillaume de Sainct Songne et Guillaume de Grenant^,
et pour ce que ledit messire Guillaume y avoit eu gou-
vernement et estoit congneu des seigneurs, nobles
hommes du pays, et aultres du temps du bastard de
Bourgoingne, messire Cornille trespassé, et dont ledit
messire Guillaume avoit le gouvernement, et Tavoient
trouvé saige et véritable , et à celle occasion par bons
moyens il entretint plusieurs bonnes maisons, villes
et personnes qui ne tournèrent point ; et, qui plus fut,
il ramena des plus obstinez à la mercy du duc ^ et fit
moult de biens à l'advantaige du duc, pendant icelluy
1. V. Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 44; J. du Glercq, loc. dt.
2. Jean de Hallwin, seigneur de Roullers.
3. Mathieu d'Ëscouchy ajoute à ces noms ceux du seigneur de
Moreuil, hailli d'Amiens, de Jean de Groy, bailli de Hainaut,
frère d'Antoine, et des seigneurs de Hames et de Beau^ir.
4. Grevant dans Sauvage et les éditions postérieures; Grevan
dans Ghastellain.
5. Notamment les places de Girsch, près d*Arlon, de Selingen,
de Martué, de Masbourg, près de Nassogne, de la Roche, sur la
rive droite de TOurthe, de Puttelange-lez-Rodemach, de Remisch,
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 303
temps ; et nous tairons pour le présent d'icelle guerre^,
pour retourner à celle de Gand.
Pour continuer ma matière commencée, les Gan-
tois, parseverans à leur obstinacion, firent tousjours
la guerre à leur povoir à rencontre de leur prince et
seigneur; et firent moult d'emprinses, de courses,
d'entrefaictes et de maulx au plat pays de leurs voi-
sins, et tousjours perdoient gens par cenz et par
miliers. Et le vingt cinquiesme jour de juing ^, s'as-
semblèrent ceulx de la Verde Tente en grant nombre,
et coururent à l'entour d'Allost^ et boutèrent feuz,
tuans et pillans. Si furent rencontrez par le seigneur
de Gimay, grand bailly de Haynault, qui avoit assem-
blé aucunes garnisons avecques les siens, lequel les
deffit et en fit telle occision que depuis la Verde Tente
ne fut si forte qu'elle estoit par avant.
Quant le bon duc eut assayé le couraige et l'inten-
de Houssy. Le Luxembourg fut soumis en un mois à l'obéissance
du duc. (V. Mathieu d'Escouchy, t. II, ch. xciii.)
1. Elle fut de 'courte durée. On trouvera dans une note du
ch. xxxY un résumé des événements qui suivirent et mirent fin à
la longue querelle du Luxembourg.
2. Ou le 16 juin 1453. V. Mathieu d'Escouchy, ch. en, note,
t. n, p. 81. Le 15, d*après Moyer.
3. Olivier do la Marche fait ici une confusion, à moins qu'on
ne doive lire Ath au lieu d'Alost, ce qui est plus probable. Il y
avait eu, le 8 mai 1453, une première sortie des Gantois, qui se
portèrent au nombre de 14,000 et 200 chevaux vers Alost et furent
vigoureusement repoussés par Louis de la Viéville. V. ci-devant,
p. 286, et J. du Clercq, ch. xlh. Au mois de juin suivant les compa-
gnons de la Verte-Tente se dirigèrent vers Ath en Hainaut et furent
rencontrés par Jean de Groy, seigneur de Ghimay, qui les mit en
déroute. C'est dans cette dernière expédition que le bâtard de Blanc-
Estrain fut blessé. 0. de la Marche en fixe la date au 25 juin, J.
du Clercq (liv. U, ch. xlv) et Meyer, au 15. Voyez aussi Chastellain,
ch. XXIV, t. II, p. 346, qui semble indiquer la date du 9 juin 1453.
HÉMOIRES d'olivier DE LA IIARGHE. 305
furent encloz en ladicte place bien deux cens Gantois ;
et assez près de là y àvoit une autre tour petite, close
d'eaue, en laquelle tour ^ s'estoient retraïctz environ
vingt compaignons. Et tandis que le mareschal de
Bourgoingne ordonnoit le siège et les approuches,
aucungs adventuriers furent advertiz d'icelle tour et
des Gantois retraïctz en icelle. Si leur fut prestement
livré l'assault par plusieurs hommes d'armes, qui pres-
tement entrèrent au fossé et commencèrent à assail-
lir ; et les Gantois se deffendirent moult hardiement*
Les archiers tiroient flèches si dru et si souvent que
les Gantois povoient à grant peine venir à leurs def-
fenses; mais nonobstant ilz se deffendoyent aspre-
ment. Les hommes d'armes estoient en lieu tous armez,
qu'ilz ne leur povoient rien faire, si non recevoir les
coups de pierres et de bricques que leur ruoient les-
ditz Gantois; car en la tour n'avoit qu'une entrée
d'ung huys très estroit, hault en la tour, bien cloz et
bien serré. Si fut une eschelle apportée et dressée
devant la porte, en intencion de la rompre ; et le pre-
mier qui monta dessus fut Jaques de Fallerans, ung
moult vaillant escuyer, et monta jusques à la porte ;
mais, par une fente, ung Gantois luy donna si grant
cop d'une picque, qu'il le porta jus de l'eschelle et
l'abatit tout plat au fossé : mais il fut par ses compai-
gnons tantost relevé et n'eut aultre mal ne blessure.
Si monta incontinent l'eschelle Estienne de Sainct
Moris, cousin germain dudit Jaques de Fallerans. Il
avoit l'espée au poing et monta jusques au plus hault,
et contendoit de copper ladicte picque dont ledit Gan-
i. Mot omis par les précédents éditeurs.
u 20
306 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARGHR.
lois deffendoit moult fièrement la porte. Plusieurs oops
d'aguet et d'avis ^ rua le Gantois de la picque, pour
cuyder Tescuyer atteindre, qui se soubstenoit vaillam-
ment et contendoit d'entrer en la tour et de gaigner
l'entrée à son povoir. Mais le villain, qui combatoit à
son advantaige, rua un cop de toute sa force, attendit
ledit escuyer au visaige et luy perça la jouhe et la
teste en costiere, et porta l'escuyer ou fossé, tel
atoumé que l'on cuydoit qu'il flist mort. Finablemeot
l'assault dura si longuement que le seigneur de Mon-
tagu et aultres cappitaines vindrent à l'assault ; et fiit
deffendu que plus nully ne montast l'esdielle pour oe
que trop grant desadvantaige avoient les assaillans;
et fust l'eschelle ostée, et fit on apporter largement
paille ; et soubstenoient les hommes d'armes, à leurs
lances, les faiz de la paille liez et allumez de feu, par-
quoy l'on brusia ladicte porte. Et tandis ung escuyer,
nonmié Jehan de Florey, leva l'eschelle d'ung aultre
carre ^ de la tour, et du bout d'une hache mina telle-
ment les bricques de la tour qu'il y fît ung troul si
grant qu'il valoit ung nouvel huys ; et quant les Gan-
tois, qui avoyent deffendu plus de trois heures, se
veirent ainsi pressez de toutes pars, ilz monstrerent
signe de parler, et finablement se rendirent à voulenté
et furent mis es mains du prevost des mareschaulx,
et depuis penduz à ung arbre^.
Ainsi fut le siège mis devant le chastel de Scandel-
becque, la tour prinse ; et se logea le duc, les princes
1. Coups donnés à l'embuscade, à vue de nez. D'aguet, loc. adv.
encore employée au xvi* siècle par Régnier et Brantôme.
2. Carre, face de la tour entre deux angles.
3. Cet épisode manque complètement dans Ghastellain.
AfÉMomES d'olivier de là harghe. 307
et gens d'armes de toutes pars. Et fut Tartillerie affustée
et les approuches faictes, et auxdictes approuches Ait
tiré du traict tout oultre le visaige d'ung escuyer
nommé Jehan Rasoir, serviteur de messire Jaques de
Lalain, et n en mourut point. Aussi fut blessé ung
moult bel et vertueulx josne chevallier nommé messire
Jean du Bois , seigneur de Hannekin ; et eust le pied
senestre percé d'une coulevrine. Plusieurs y eust bles-
sez et navrez, qui sans grant cause s'approchoient et
decouvroient devant le traict, dont je me passe pour
abréger; et fut l'artillerie du duc si bien diligentée
que les Gantois, eulx veans encloz de toutes pars,
commencèrent à parlementer ; et firent traicter par
leur curé et se rendirent à la voulenté du duc, corps,
vie et biens. Et ne demoura le siège que cinq jours
entiers, et furent tous penduz, réservé le prestre,
leur curé, et ung qui se disoit cappitaine de Gavre,
qui fut gardé pour les causes que vous pourrez ouyr
cy après ; et fut le cappitaine pendu au pont leviz, qui
estoit noble homme et Tung des beaulx hommes que
l'on pou voit veoir^. Et ainsi prit le duc le chastel de
Scandelbecque^.
Le duc fit retourner son artillerie ^ et print conseil
d'aller assiéger le chastel de Poucques, et tira celle
part^. Et le mareschal de Bourgoingne, accompaigné
i. Jean de Waesberge.
2. La prise de Schendelbeke eut lieu le 27 juin (Y. Ghastellain,
loc. cit., p. 358); c environ la Saint -Jean -Baptiste » d'après
Mathieu d'Escouchy, ch. cii, t. Il, p. 80.
3. Le 30 juin. Le i»' juillet, le duc, venant d'Audenarde, alla
coucher à Gourtray. (V. Ghastellain, loc, cit., et Mathieu d'Escou-
chy, t. n, p. 84, note 4.)
4. Le 2 juillet, {fd.) Poucques esta trois lieues de Gand environ.
308 MÉMOIHES d'olivier DE LA MARGHB.
des Bourguignons, de messire Jaques de Lalain, des
seigneurs de Beauchamp et d*Emeries et aultres cap-
pitaines, tirèrent contre le chastel de Gavre, pour œ
que oelluy qui se disoit cappitaine de Gavre, comme
dit est, promist audit mareschal de luy faire rendre
la place. Si fut mené parler à ses compaignons, mais
ilz tindrent petit de compte de luy et de son povoir,
et tirèrent après luy canons et aultres traictz. Et s'en
revint le mareschal de Bourgoingne sans aultre chose
exploicter pour celle fois, sinon qu'il fit pendre le
Gantois à ung arbre ; et coucha celle nuict et la com-
paignie en ung villaige assez près dudit lieu de Gavre;
et le lendemain retourna l'avant garde devers le duc
de Bourgoingne.
Le bon duc, qui desiroit de soy venger de ses
rebelles et qui vouloit exécuter l'esté, qui estoit bel et
sec, si se tira, au deppartir de Scandelbecque, devant
le chastel de Poucques. Si fut le chastel avironné de
toutes pars, et de plaine venue la bassecQurt bruslée
et arse, voire leur pont, gisant jusques au pont leviz,
qu'ilz avoient à grant haste dressé contre et pour la
deffense de leur porte; comme affin que l'on n'en-
trast pelé mesie par le pont. Si fut l'artillerie dressée
grosse et petite, contre ung pan de mur entre deux
tours ; lequel pan de mur estoit maçonné d'une salle
et aultres chambres, et voyoit on bien par les fenes-
traiges que celuy pan ne pouvoit avoir guieres grant
force. Et aussi le lieu et le terroir estoit convenable à
asseoir artillerie obstant les^ marcaiges des aultres
costez, et furent en peu de temps les tours et les
1. <( Au regard des. »
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 309
murailles fort empirées. Mais en faisant icelle bapture,
il advint que par ung matin messire Âdolf de Gleves,
le bastard de Bourgoingne et aultres jeunes seigneurs
allèrent visiter l'artillerie et une bombarde nommée le
Bei^ere, qui moult bien faisoit la besongne; et se
tenoient pavesez^ et couvertz du mantel de celle bom-
barde. Et vint celle part le bon chevallier messire
Jaques de Lalain, et advint que ledit messire Jaques^
se tira hors de la couverte, et voulut regarder du con-
vive^ de la place et de la baterie, et se bouta derrière
deux tonneaux plains de terre, et par dessus avoit
deux pavais^ dressez. Le chevalier estoit grant, et
regarda entre les deux pavais, et à ce moment ceux
du chastel boutèrent le feu en ung veuglaire^ qu'ilz
avoient nouvellement affusté au plat de la porte. Si
fut la fortune telle, que la pierre rompit les deux
pavais, et assena le noble chevallier en la teste et luy
emporta tout le front, depuis le nez en sus, et cheut
mort le chevallier à la terre ^ ; et de ce cop et doulou-
reuse atteinte n'oublia pas Fortune sa diverse nature,
qui est telle qu'elle ne peult souffrir les fleurs ne les
fhiictz sur la terre souvent venir à meurison ou prouf-
1. Protégés par les pavais.
2. Six mots omis par les éditeurs précédents, et remplacés par :
< qui se tira.... i
3. La situation.
4. Grand bouclier qui protégeait les canonniers. (Y. Du Gange,
y pavesium,)
5. Sorte de canon se chargeant par la culasse, en fer forgé et
avec dos chambres de rechange. Il lançait des boulets de pierre et
avait un tir assez rapide. Il était plus petit que la bombarde.
6. V. le récit développé de cette mort dans Ghastellain, liv. m,
ch. xxviii, t. II, p. 362. V. aussi Mathieu d'Escouchy, ch. cm,
t. II, p. 84, et J. du Glercq, liv. U, ch. xlvii.
310 MÉMOIRES d'OLTVIER DE LA MARCHE.
fict, sans leur envoyer vents, gelées, vermines ou
temps impetueulx , tendant tousjours à ses fins très
mauldictes, qui est de prendre la fleur sans fruict ou
le fruict sans meurison, et finablement de tout armi-
ner et destruire ce qui naist et croist entre le ciel et
la terre. Mais celle fois cette mauldicte forsenée
Fortune faillit à son atteinte ; car elle heurta au front
du noble chevallier à telle heure et à tel bruict, que la
renommée de ses vertuz et de son sens et de sa
chevallerie vivra et demourera en estre et en mémoire,
non pas seuUement par les souvenances des vivans et
de leurs recors, mais autant que les escriptures faictes
et à renouveler auront cours et durée en ce monde;
car je sçay bien que le roy d'armes de la Thoison
d'or, George Ghastelain, nostre grant historiographe,
ne plusieurs aultres qui se meslent et entremettent
d'escripre, n'oublieront point, en leurs ramente-
vances et escriptz, cestuy messire Jaques de Lalain,
dont l'employ de leur récit, en ceste partie, fera hon-
neur et prouflit à leurs œuvres et matières.
Ainsi mourut messire Jaques de Lalain, et dont
l'ame, par la miséricorde de Dieu et par l'apparence
de la vie du bon chevallier, donne espoir de prendre
le chemin de paradis^. Et fut le corps emporté en une
église, et ensevely, et mis sur ung chariot le mieulx
et le plus honnorablement que l'on le peult faire, et
l'accompaignerent les nobles honmies de sa compai-
gnie, et chevauchoient après le corps à cornette des-
ployée, comme s'ilz fussent par luy condiiictz et menez
1 . Ghastellain rapporte que Jacques de Lalaing s'était confessé le
matin môme de sa mort.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MilRGHE. 31 1
en bataille. Et avecques gens d'église fut mené à Lalain
en Hainnault, où estoit messire Guillaume de Lalain,
père dudit messire Jaques, ung ancien notable cheval-
lier, chevallier d'honneur de la duchesse de Bour-
goingna, et madame Jehannette de Grequi, sa mère,
qui piteusement recuillirent leur filz, mais touteffois se
monstrerent saiges et constans, en portant leur deuil
paciemment, congnoissans que du plaisir de Dieu chas-
cun se doibt contenter. Fut enterré en l'église de
Lalain, oii depuis j'ay veu sa sépulture, moult solenp-
nelle^. Et ne fait pas à demander si le duc de Boùr-
goingne et le conte de Gharrolois furent desplaisans de
ceste maie aventure, avec toute la chevallerie et com-
munauté de l'armée; voyre fut' regretté et plaint de
tous les lieux où il estoit en congnoissance. Et fine
cy ce que je puis reciter et mectre par mémoire du
très vertueulx chevallier messire Jaques de Lalain,
priant Dieu, par sa grâce, qu'il veille que je le voye
escript au livre de vie avecques les parfaictz.
Le siège de Poucques dura neuf jours ^, et fut abatu
i. Dans l'église Sainte -Aldegonde et dans la chapelle Notre-
Dame, à gauche de l'autel. La sépulture était en roarhre noir,
haute de trois pieds, avec une statue de pierre grise couchée, les
pieds reposant sur un canon court. Trente-deux hérauts portant
bannières au blason des divers quartiers dû défunt entouraient le
preux chevalier. Cette statue est aujourd'hui au musée de Douai,
mais elle a été mutilée à partir des genoux. En 1794, des hussards
cantonnés à Lalaing déterrèrent le cercueil et en répandirent les
ossements, dont il ne reste plus de trace. V. note de M. Kervyn
de Lettenhove, au t. VIII des Œuvres de G. Ghastellain, p. 257.
2. c Car il fut mesmes. •
3. Ce détail est confirmé par une lettre dn duc, du 13 juillet,
rapportée par M. Gachard, Collection de documents inédits, t. II,
p. 131, et par une autre lettre qu'adressa le 7 juillet le comte
312 BIÉM0IRE8 d'olivier DE LA MARCHE.
ung grant pan de mur rez à rez du fossé, et le fossé
estoit de petite eaue. Si se reudirent les Gantois à la
voulenté du duc, furent prinz et liez et tous peoduz,
sans rançon ou répit ou miséricorde, excepté un
ladre, qui leans se trouva encloz, et deux ou tnHS
josnes enfans, et les gens d'église ^ Et ce faict, fit le
duc remonter son artillerie, et tira à Gourtray pour
prendre conseil qu'il estoit besoing^ de faire, et là
séjourna douze jours ^, cuydant trouver manière que
son filz Charles n'allast plus avant en icelle guerre,
pour ce qu'il congnoissoit la fiere obstinadon des
Gantois et esperoit avoir la bataille, et doubtoit pour
son seul filz et héritier. Et pour ce l'envoya visiter la
duchesse, sa mère, qui de le retenir fit son devoir, luy
remonstrant qu'elle en estoit requise du duc et de ses
pays^. Mais il respondit couraigeusement qu'il ne
demoureroit point, et qu'il vauldroit mieulx à ses
d'Ëtampes à son frère le comte de Nevers, devant Poncques. (Ms.
fonds franc., n» 2894, f> 1.) Ghastellain (ch. xxtz, p. 364) dit par
erreur que la place se rendit le 5. Rappelons qae le siège avait
commencé le 2.
1. Ils furent pendus aux arbres qui entouraient la place. (Ma-
thieu d*Escouchy, loc. cit.)
2. Mot omis dans les éditions précédentes.
3. Douze jours aussi dans J. du Glercq, liv. II, ch. xlvui (cb. m
édit. Michaud). Quinze jours d'après Math. d'Esoouchy, t. II,
p. 86. Ces deux chiffres sont inexacts, si, comme Olivier de la
Marche le dit un peu plus loin, le duc quitta Gourtray le 16 juillet.
4. J. du Glcrcq fait le même récit, ajoutant que le duc, pour
déterminer son tils à se rendre près de la duchesse, lui avait fait
entendre qu'elle était c moult malade ». I^a duchesse de Bourgogne
tint cependant, l'année précédente, un langage plus courageux à
son fils, qu'elle engagea à suivre partout son père ; elle ne voulait
pas qu'il y eût en a son cueur une seule estincelle de lâcheté. »
(Ghastellain, loc. cit., ch. xii, t. II, p. 278.)
BfÉMOmES d'olivier de la marche. 313
pays advenir le perdre jeune, que d'avoir seigneur
sans couraige. Et finablement revint le jeune conte à
Ciourtray avant le partement du duc, son père.
Le seiziesme jour de juillet, le duc de Bourgoingne
se partit de Gourtray et alla devant Gavre, et le assié-
gea et la avironna de toutes pars^. Et fit descendre
bombardes, mortiers et engins volans; furent les
approches faictes si près que faire se peut , et, à la
vérité, la place de Gavre ne fut guieres empirée de
bombardes ne d'engins, fors le dessus des pans et des
tours qui furent abatuz. Et advint, après avoir duré
le siège six ou sept jours^, que le cappitaine du chas-
tel ^, qui se nommoit Jehan de Bois, veant que, pour
monstrer feu ou enseignes, son secours ne venoit point
de Gand, congnoissant la variacion du peuple gantois,
et se sentant batu et estonné de toutes pars, si s'ap-
pensa d'adventurer son cas et prit avecques luy six
ou sept hommes, ses feables et gens de faict, et fit
une saillie par le plus obscur de la nuict, et frappa
hardiment sur les premiers qu'il trouva es tranchées
et es approches, qui furent en petit nombre et qui ne
1. Le 18 juillet, d'après la relation de Jean de Cerisy. V. Math.
d'Ëscouchy, loc. cit., p. 86, note. Le 16> dans J. du Glercq, iiv. U,
Ch. XLIX.
2. Et non pas seize à dix-huit jours, comme le dit Math.
d'Escoachy, t. II, p. 86. Le siège, commencé au plus tôt le 16 juil-
let, se termina en effet le 23 au matin par la reddition du château.
3. Arnould van der Speecken (Meyer), ou van Speete, d'après le
Registre de la Collace, doyen des maçons de Gand. (Gachard sur
Barante, t. Il, p. 110, note 2.) Jean du Bois était son lieutenant
et il sortit de Gavre avec lui, d'après Barante. D*après J. du
Glercq, Iiv. II, ch. l et u, le héros de cet épisode étdit un Anglais
nommé Jean de Vos, le même que La Marche nomme plus loin
Jean Ost.
314 MÉMOIRES D'OLIVffiR DE LA HARGHB.
se doubtoieDt de rien, et finablement mit iceulx en
Alite et desroy et feit un grand efiroy sur rartillerie^
Mais luy, qui avoit ailleurs son emprinse progettée, ne
poursuyvit point, et passa la rivière de l'Escault à
nou^ et ses gens, et s'en tira à Gand saulvement. Et
n'est pas à oublier comment il amassa ceulx de h
ville, et leur dist qu'il s'estoit adventuré pour sauver
ses compaignons qui estoient assiégez à Gavre, et qui
desjà estoient en grande nécessité de vivres et de bas-
tures; ne n'avoit moyen pour les secourir que par
bataille, qui leur estoit par eulx promise, et leur dist
que le duc de Bourgoingne n'avoit guieres de gens et
que son armée estoit moult amoindrie par ses gens,
qui l'abandonnoient et se desroboient tous les jours
de la compaignie, et dont il estoit bien acertené par
prisonniers qu'il avoit prins sur le siège. Là fut ung
Angloix nommé Jehan Ost^. Icelluy Angloix avoit
grant authorité avecques les autres Angloix tenans le
party de Bourgoingne, et avoit promis d'admen^ les
Gantois en bataille ; car le duc de Bourgoingne veoit
moult son prouffit de les combatre aux champs, et
desiroit moult de les y trouver pour soy venger et
abréger sa guerre. Si dit cest Angloix tout hault que
pieça il leur avoit bien dit que le duc de Bourgoingne
n'avoit guieres de gens, et que l'on ne devoit point
laisser perdre ceulx qui estoyent assiégez à Gavre,
\. Mathieu d'Escouchy raconte au contraire que ce capitaine
sortit du ch&teau de Taveu tacite des assiégeants ; il leur aurait
même promis, d'après du Glercq, de leur amener dans deux jours
les Gantois eh bataille.
2. A la nage.
3. Jean Fox.
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 31 5
n'une si bonne place, et leur dist qu'il vouloit estre le
premier au front de la bataille, et les asseura moult
de la victoire. Si fut le peuple ligier à esmouvoir et
saillirent hors de la ville de Gand en deux compaignies,
dont en la première compaignie eust vingt cinq mille
honunes esleuz et nombrez, sans les gens de cheval,
Angloix et aultres, et conduisoit les chevaucheurs
d'icelle première compaignie ledit Jehan Ost pour les
Ângloix, et ung jeune homme gantois, nommé Jehan
van Nielle, pour lesditz Gantois; et avoient canons et
serpentines à chariots et artillerie à pouldre assez et
largement. Après iceulx saillirent une grosse compai-
gnie* de gens où il povoit y avoir vingt mille hommes
et plus. Geulx saillirent sans ordre et sans commande-
ment, et marchèrent après les premiers, conrnie une
arrière garde * .
CHAPITRE XXVIII.
De la bataille de Gavre^ gaignée par le duc de Bout-
gongne sur les Gandois ; et comment paix fut faicte
entre luy et eux.
Si lairrons un peu à parler des Gantois, et retour-
nerons au siège. Et fut vray que, quant le cappitaine
de Gavre se fut parti du chastel par la manière dessus
escripte, ceulx qui demourerent audit chastel com-
mencèrent à murmurer et à s'esbahir, et disoient que
leur cappitaine et aultres leurs compaignons les avoient
1. 20 à 30,000 hommes en tout, dit Ghastellain, ch. xxix, p. 366,
et 30 à 40 Anglais à cheval.
316 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
trahiz et habandonnez, et commencèrent à parlemen-
ter, et aulcuns se voulurent avaler par la muraille,
pour eulx rendre à nostre party ; et, pour abréger,
se rendirent à la voulenté du duc de Boui^ingne. Si
furent tous prinz et emprisonnez et le chastel sai«,
qui, à la vérité, n'estoit gueres empiré de l'artillerie,
car les murs sont bons et de pierre de taille, et ce
qui plus les grevoit furent mortiers et engins volans
dont ils furent baudement serviz. Et le lendemain, au
matin, furent tous pendus iceulx Gantois et autres
tenans leur party ; car il y avoit des Ângloix avecques
eux et aulcuns fugitifs criminels des pays du duc, et
nommément un trompette nonuné Aloguet, qui dvcnt
servi le bon chevallier, que Dieu absolve, mesure
Jaques de Lalain, et se partit de luy pour ses démérites ^
Ainsi furent penduz ceulx qui furent trouvez au
chasteau de Gavre, et fut par un mardi vingt deuxiesme
de juillet^, et estoit si matin, que les plusieurs qui
regardoient faire la justice n'avoient point encoires
ouy de messe. Et ainsi et à celle heure que Ton pen-
doit ledit Aloguet, et ainsi que le dernier de tous, à
mon advis bien quarante hommes^, vindrent nouvelles,
1 . Sur la prise du ch&teau de Gavre et rexécotion qui suivit, voy.
Mathieu d'Escouchy, ch. crv, Ghasteliain, liv. lU, ch. xxx, la relâp
tien de Jean de Gerisy et la lettre de Philippe le Bon au roi, du
25 juillet 1453, aux Pièces justificatives de Mathieu d'Escouchy^
t. m, p. 425.
2. Ghasteliain dit le 23 juillet, ce qui est confirmé par le duc,
dans sa lettre du 25, qui parle du lundi matin 23. (Voy. aussi
Gachard sur Barante, t. II, p. ili, note 2.) Le 22 tombait le
dimanche. La date du 23, au matin, est donc exacte pour la red-
dition du château; la bataille eut lieu dans Taprès-midi du
même jour. Cependant J. du Glercq dit qu'elle eut lieu le 22.
3. Mot omis dans les éditions précédentes.
MÉMOIHES d'olivier DE LA BfAROHE. 317
à petit effiroy, que les Gantois estoient yssus de Gand
pour venir combatre leur seigneur. Si courut chascun
aux armes, et fut ordonné messire Symon de Lalain
pour aller au devant à cinquante chevaux, pour veoir
leur convive. Ce qu'il fit bien, et de leur estât et
maintien fit ce jour par plusieurs fois sçavoir , conmie
celluy qui bien le savoit faire et qui se congnoissoit au
mestier. Ordonnances furent faictes. Et premièrement
print Tavant garde place, que conduisoit le mareschal
de Boui^oingne et le seigneur de Gimay, et furent
avecques eulx de grans seigneurs et de grans person-
nages de Bourgoingne, de Picardie et de Hainnault ;
et furent d'icelle avant garde envoyez devant, comme
sur ung aelle, à la main dextre, les seigneurs de Beau-
champ et d'Espiry qui avoient à charge cent lances^
de Bourguignons ou environ. A la main senestre,
tirant à la rivière de l'Escault, fut ung aultre aelle de
environ mille archers de pied, et les conduisoit mes-
sire Jaques de Lucembourg*. Et entre ces deux com-
paignies estoit un conte de Petite Pierre^, Allemand,
qui estoit venu servir le duc en icelle armée, qui a voit
cent chevaux et non plus, tant hommes d'armes
comme cranequiniers. En l'avant garde furent ban-
nières desployées, et toutes enseignes et parures, à
qui mieulx mieulx; et plus derrière estoit la bataille,
où estoit le duc de Bourgoingne, le conte de Gharrolois,
son fils, le conte d'Estampes, messire Adolf de Gleves,
messire Jehan de Goymbres, le bastard de Bourgoingne
et moult d'aultres grans personnaiges. Là furent ban-
i. Quatre-vingts, dit Ghastellain, p. 367.
2. Avec sa compagnie de cent lances, ajoute Ghastellain.
3. Jacques, comte de Luzelstein.
318 MÉMOIHES D'OLTVIESi DE LA MARCHE.
nieres desployées en grant nombre, et portoit le 8«-
gneur de Haulbourdin la bannière du duc, et le sei-
gneur de Grevecueur celle du conte de Gharrolois»
Bertrandon^ portoit le penon, et Hervé de Meriadet
portoit l'estendart. Ce jour furent moult de cheval-
liers faictz, comme messire Jaques de Lucembourg,
Thibault de Neufchastel, mareschal de Bourgoingne,
Loys, seigneur de la Gruthuse , qui ce jour fit Tar-
riere garde à grosse compaignie de Flamens, et aultres.
Là furent chevalliers les seigneurs de Rougemont^, de
Soye^, de Rupt et le seigneur de Goux^, qui depuis fut
chancellier de Bourgoingne, le seigneur de Chandi-
vers, Tristan de Toulongeon, seigneur de Scey, et si
grant nombre d'aultres, que je ne sçay le tout ramen-
tevoir^. Si lairrons à parler de Tordre de la bataille,
et reviendrons à l'execucion^, qui fut telle, que mes-
1 . Bertrandon de la Broquière, célèbre par son voyage en Orient,
capitaine de Rupelmonde en 1445.
2. Thibaut, seigneur de Rougemont, Jean, seignenr de Rupt,
et Guillaume, seigneur de Ghampdivers, dont les noms suivent,
nous sont déjà connus pour avoir pris part aux joutes du pas de
Tarbre Charlemagne ; le second ne figure ni sur la liste des cheva-
liers faits à Gavre, qu'a publiée M. de Beaucourt, ni sur celle de
J. du Glercq; ce dernier passe aussi sous silence Guillaume de
Ghampdivers.
3. Jean de Bauffremont, seigneur de Soye.
4. Pierre, seigneur de Goux ; on l'a vu précédemment assister le
juge du camp au pas de la fontaine de Plours.
5. V. la liste des chevaliers faits à la bataille de Gavre dans
Mathieu d'Escouchy, édit. Beaucourt, t. III, p. 424, aux Pièces
justificatives ; Clerc, Essai sur Vhistoire de la Franche^amté, t. H,
p. 486; Ghastellain, loc. cit., et J. du Glercq, liv. II, ch. un.
6. Quoique le récit d'Olivier de la Marche soit tr^ détaillé, on
peut consulter aussi Ghastellain, loc. cit,, ch. xxxi ; Mathieu d'Es-
couchy, loc. cit.; la relation déjà citée de Jean de Gerisy, dans la
Collection Gachard, p. 317; J. du Glercq, liv. II, cb. lui et uv,
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 319
sire Symon de Lalain, qui coDduisoit les chevaucheurs,
chevaucha le plus diligCDWient et par le meilleur ordre
qu'il peust contre les ennemys, et rencontra en sa
personne les chevaucheurs gantois, et venoit, tout
devant, Jehan Ost, Angloix, qui avoit promis de
mectre aux champs le peuple gantois. Ledit Angloix
leva la main en signe de seureté et s'avança audit
messire Symon, et luy dist : c J'ameine les Gantois,
c comme je l'ay promis. Si me faictes conduire au duc
c de Bourgoingne, car je suis son serviteur et de son
c party. > Messire Symon bailla deux hommes, qui
l'Angloix conduisirent à saulveté; et Jehan van Nielle,
qui conduisoit les chevaucheurs gantois, et leurs gens
de cheval marchoient et gaignoyent tousjours place sur
messire Symon de Lalain , qui les f aisoit escarmoucher en
retrayant et en tirant hors d'ung grant chemin cou-
vert d'une grosse haye, et par celle haye ne povoient
veoir Gantois les batailles ne les gens d'armes. Si
commencèrent Gantois à passer au champ, à pied et
à cheval, et se mectoient ces picquenaires^ en bataille,
et en peu d'heure se trouvèrent si grant nombre * et
et quatre lettres adressées ou communiquées aux officiers de la
ville de Baume-les-Dames par le procureur du duc de Bourgogne
au bailliage d'Amont, qui ont été publiées dans la Revue des
Sociétés savantes des départements, 7« série, tome VI, p. 209 et
suiv. Elles contiennent un récit de la bataille de Gavre et de la
capitulation de Gand, et sont datées du 23 juillet au 8 août 1453.
1. Soldats armés de piques.
2. L'auteur anonyme des lettres adressées aux officiers de
Baume-les-Dames (v. note plus baut) dit que les Gantois étaient
au nombre de 20,000 ; de 28,000 d'après Math. d'Escouchy ; de
36 à 46,000 d'après la lettre citée plus baut que le duc écrivit à
Charles VII le 25 juillet ; ce prince ajoute qu'il en rentra à peine
320 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
si sarrez, que à grant peine veoit oo le jour par entre
les picques et les glaives ; et advint que Jehan de h
Guysele, ung escuyer de Hainnault, en escarmoudiant
sur les Gantois de cheval, chargea sur ung honune
d'armes; mais la gourmette de son cheval rompit, si
ne le peust tenir qu'il ne fust des gens de pied prins,
encloz et assommé. Là aborda Tartillerie des Gantois,
et par trois fois et à trois reposées marchèrent les
Gantois, gaignant place et champ sur les escarmou-
cheurs ; n'onques les batailles ni les ordonnances ne
se bougèrent. Bien fut vray que le mareschal de Bour-
goingne manda au seigneur de Beauchamp et au sei-
gneur d'Espiry qu'ilz reculassent leurs enseignes et
leurs compaignies pour plus avant attraire les Gantois;
mais le seigneur de Beauchamp respondit que Ton
Tavoit trop advancé pour reculer ; et combien que la
response meust de hault et vaillant couraige, et que
tout bien prinst de celle chose, si fiit il conseillé de
prier mercy au duc de la désobéissance qu'il avoit
faicte à son mareschal ; et ce veuil je bien escripre
pour monstrer aux jeunes gens, qui mes Mémoires
liront, que, selon l'arbre de bataille, nulle chose n'est
extimée bien faicte contre le commandement du cbief
ne de ses lieutenans.
L'artillerie des Gantois tiroit à grant force * . Si fut
3 à 4,000 dans la ville, tandis que, de son côté, les pertes furent
peu considérables. (Gachard sur Barante, t. II, p. IH, note 2.)
i . ff Ils batoient fort de leur artillerie, qui estoit grosse de wal-
gaires sur charrioz, » dit une lettre datée de Gavre, du 23 juillet
1453, et adressée aux officiers de Baume-les-Dames par le pro-
cureur du duc au bailliage d'Amont, le 31 juillet de la même
année (Bévue des Sociétés savantes précitée).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 321
advisé d'envoyer de la ligiere artillerie devant les
premières compaignies, et si tost que ladicte artillerie
fut assise et qu'elle commença à tirer, les Gantois
s'ouvrirent et se desreglerent de leur ordre. Si char-
gèrent les seigneurs de Beauchamp et d'Ëspiry dedans
moult vivement. Là fut chevallier messire Philippe de
Lalain, frère du bon chevallier messire Jaques, dont
ci dessus est assez escript, et à celle charge fut tué
d'ung canon un escuyer bourguignon, nommé Jehan
de Poligny. Or reviendrons aux mille archiers qui
estoient à pied, soubs la conduicte de messire Jaques
de Lucemboui^, nouveau chevallier. Le chevallier et
sa bande marchèrent et coururent au devant leurs
ennemis moult vaillamment, crians et tirans de force
et de couraige ; et, à la vérité, là cheut la grant puis-
sance des Gantois; car tous tirèrent contre la rivière.
Là eust grant presse et dure deffense , et là fut tué
d'une picque ung escuyer flamang, nonmié Olivier de
Launoy, homme de bien et fort renommé. Là abondit^
l'avant garde, les bannières et les estendars. Si furent
les Gantois rompus et mis en fuyte ; et s'enfuyt Jehan
van Nielle et ses gens de cheval, et nagèrent la
rivière, et là entroient les Gantois, armez de leurs
jaques, haubergeons, panciers et hunettes, et s'advan-
turerent de nouer*, en tel estât, la rivière ; mais les
archiers les tuoient, neayent et assommoient comme
bestes, sans mercy et rançon, et, en nageant parmy
l'eaue, on les tiroit de flèches, si que peu se sauvèrent
par naiger^. Et le duc de Bourgoingne, qui moult
1. Crest-à-dire c vint d'un bond. »
2. Passer à la nage.
3. La lettre précitée dit que deux cents Gantois se noyèrent
II i\
322 IfÉMOIRES d'olivier DE LA HARCBB.
estoit loing de l'avant garde, fit crier : c Nostre
Dame ! BourgoiDgne ! > et marcha avecques sa bataille;
et furent les archiers moult travaillez d'avoir si loing
marché à pied, et furent les bannières et les enseignes
premières sur les ennemis, que les archiers de la
bataille ; et durant le temps que les premiers estoient
ensoingnez à ceulx qui avoient prins le bort de la
rivière, une grosse compaignie de Gantois se trouva
retraicte d'advanture en un preaul assez grant et spa-
cieux. Geluy preauU estoit cloz de la rivière de l'Escault
en tournoyant, et par devant avoit une grosse baye
d'espines fosselée et moult forte à passer ; et n'y avdt
que deux entrées très estroictes par où l'on peust
devers eulx passer. Les Gantois qui là se trouvèrent
bien deux mille hommes, et ne peurent plus avant eux
retrayre ne fuyr par la rivière, prirent cueur et misrent
en deffense moult vigoureusement. Là s'avancèrent
messire Pierre de Miraumont, Jacques de Fallerans, le
Moyne de Neufville^, et aultres nobles hommes d'armes.
Mais certes ils furent durement recuilliz de picques et
de masses crestelées^ par lesditz Gantois ; et furent leurs
chevaulx enfondrez et occis, et les honmies d'armes
abatuz et navrez moult dangereusement. Là s'arresta
le duc de Bourgoingne, son filz et toutes les bannières
de la bataille. Le duc de Boui^oingne veant ses enne-
mis et rebelles devant ses yeux, donna de l'esperoo,
sans aultre conseil prendre, et entra dedans le preaul.
Il estoit richement armé et monté, et moult bel et die-
dans la rivière de Quaux. Mais ne serait-ce pas deux mille?
1. Pré. V. Ghasteilain, loc. cit., p. 371, et J. du Glercq, ch. lit.
2. Huguenin de Neuville, dit Le Moine.
3. Masses d*armes garnies de crêtes en fer.
mAmoires d'olivier de la marche. 383
valeureux dievalier; et certes quant les Gantois le
veirent venir, ilz le recongnurent et s'arresterent tous
devant sa noble personne, mais le venin, confit en
longue obstinacion qu'ilz avoient au cueur, fut subite-
ment maistre de la raison. Si luy coururent sus moult
asprement ; et le bon duc , qui fut Tung des vaillans
chevaliers de son temps, se ferit entre eulx, non pas
comme prince ou personnaige de prix ou d'extime tel
qu'il estoit, mais comme un homme chevaleureux,
tout plain de hardement et de prouesse ; et les Gantois
feroient sur le noble prince de grant et de félon cou-
raige et luy navrèrent son cheval en plusieurs lieux.
Là estoit Bertrandon, le penon au poing, près de
son maistre, pour enseigner et monstrer le prince où
il estoit ^ Là vint le seigneur de Haulbourdin, atout la
bannière, et Hector^ deMeriadec, atout Testandar. Là
entra le noble conte de Gharrolois qui moult aigre-
ment chassoit enseignes et gens d'armes au secours
du duc, son père, et aborda des premiers en la place,
et fut blessé d'une picque au pié par dessoubs. Là veiz
4 . D'après Guillaume Fillastre (Histoire de la Toison d'or), Ber-
trandon, voyant le péril où se trouvait le duc, < coucha sa lance
à laquelle pendoit le pennon et, contraignant le cheval des espé-
rons, frappa ses ennemys, criant à haulte voix : « Traistres,
traistres ! tuerez- vous vostre prince ?» A cette voix fut en plus
grand danger, car ceûlx qui cuydoyent besongner à ung simple
chevalier, oyant que ce estoit leur prince, dirent : o C'est ce que
nous querons. » Et à ceste heure se doubla leur courage;... mais
le prince... ne se mue et se tient ferme et se combat si longue-
ment comme près d'une heure. » Selon Ghastellain, au contraire,
lorsque les Gantois virent « la grant vaillance du duc, ils le reco-
gnnrent et se mirent à genoux en luy cryant mercy à haulte voix,
disant tous : « Hélas ! nous nous rendons. »
2. Hervé.
384 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
je messire Anthoine de Vauldrey donner au travers des
Gantois moult chevaleureusement. Là entrèrent les ban-
nières du conte de Gharrolois et des autres princes
et seigneurs, et sur ce poinct abordèrent les archiers
de la bataille, qui estoyent venus à pied et de loing. Si
commencèrent à lancer et à traire, de moult grant
couraige. Là veiz à pied deux hommes d'armes de nom,
et de plus ne m'en souvient ; l'un fut messire Jaques
de FoucquesoUes qui portoit le guidon de messire
Thibaut de Lucemboui^, seigneur de Fiennes, et l'autre
fut messire Philibert de Jaucourt, seigneur de Villar-
nou. Ces deux marchèrent chevaleureusement sur les
ennemis. Si commencèrent, du traict des archiers, les
Gantois à perdre gens et place, et reculèrent pour
adosser la rivière ; et combatoient et deffendoyent
Gantois moult vaillamment, et moult navrèrent et
blessèrent de gens et de chevaulx ; et certes ung Gan-
tois, villain et de petit estât, et sans nom pour estre
recongneu, fit ce jour tant d'armes, tant de vaillance
et d'oultraige, que se telle adventure estoit advenue à
ung homme de bien, ou que je le sceusse nommer, je
m'acquiteroie de porter honneur à son hardement ; car
vaillance est entre les bons si privilégiée et de telle
aucthorité, qu'elle doit estre manifestée, publiée et
dicte de petite personne ou de petit estât comme des
plus grans. Ainsi dura ceste bataille, en cestuy endroit,
longuement ; car, comme dit est, le lieu estoit fort d'en-
trée et de closture, et se vendoient Gantois pour leur
dernier jour. Mais finablement le preail fut tel que les
Gantois furent occis sur la place, sans ce qu'ung seul
en reschapast, par prison ou aultrement. Et certes la
bataille ne se combatoit plus aultre part, car les Gan-
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 325
tois estoient tous desconfitz; et n'aborda point la
seconde compaignie, qui se partit de Gand, comme il
est escript cy dessus, à la bataille ; mais s'enfuyrent de
l'effroy des fugitifz, et furent chassez par aucunes com-
paignies de l'avant garde, qui moult en prinrent et
occirent^. Si iîit tard, et se retraïct chascun en son
l(^s; et furent les bannières mises sans reployer
devant, qui estoit moult belle chose à veoir le reflam-
boy de diverses armes des nobles princes et seigneurs
qui bannières portoient. Et sitost que le bon duc fut
en son logis retourné ^ et après avoir rendu louenges
à Dieu de sa haulte victoire , il manda son conseil ; et
servoit alors de premier chambellan le seigneur de
Gharny; et messire Pierre, seigneur de Goux, fut là le
principal du conseil pour les clercs. Si dit le bon duc
tout hault telles paroles ou semblables : c Gelluy Dieu
€ qui nous a aujourd'huy pourveus de victoire me
c doint grâce à ce jour de le recongnoistre et de faire
c chose qui luy soit aggreable. Et congnoissant icelluy
•
r Ghastellain {loc. cit., p. 375) fixe la perte des Gantois, tant
morts que blessés, à 20 ou 30,000 hommes, chiffre qu'il donne
ailleurs pour celui des combattants (voy. ci-devant, p. 315, note 1)
et qui a néanmoins été adopté par Michelet ; J. du Glercq (liv. II,
eh. LFv) à plus de 20,000 « tant noyés que occis » ; Jean de CSerisy
la limite à 17 ou 18,000 hommes, et Mathieu d'Escouchy à 14 ou
17,000 environ. C'est le nombre dont se rapproche le plus la lettre
anonyme communiquée aux magistrats de Baume-les-Dames par
le procureur au bailliage d'Amont, que nous avons citée plus
haut. Elle parle en effet de 13 à 14,000 hommes. Voir aussi la
lettre de Philippe le Bon citée ci-devant, p. 319, note 2. —
Ghasiellain prétend que l'armée bourguignonne ne perdit que
cinq gentilshommes, Jean de Gerisy dix ou douze, J. du Glercq
seize.
2. Où il fut désarmé par Mériadec et Jean Coustain (Ghastel-
lain). Il n'avait bu ni mangé pendant toute la journée (Id,).
326 BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Dieu mon créateur Jésus Christ tout piteux et mise-
rîcors, en ensuyvant son plaisir et commandement,
combien que par la divine aide j*ay la main au dessus
de mes rebelles les Gantois, touteffois je veuil user
de grâce et de miséricorde ; ne oncques je n'ais pitié
d'eulx ne de leur cas qu'à ceste heure. Si veux que
lettres soient faictes adressant à la ville de Gand
contenans que, sans avoir regard à Tadvantaige que
j'ay par la victoire, mais pour l'honneur de Dieu
seuUement, tout tel et semblable traicté que je leur
ay acordé à l'Isle et ailleurs en leur plus grande
prospérité, je le vuil tenir et accomplir^. >
Si furent sur ce lettres faictes, moult bien causées
et devisées^ ; car certes ledit messire Pierre de Goux
fut l'ung des adroitz honunes de conseil qui fust en
son tâmps. Et lendemain^, au poinct du jour, son-
nèrent les trompettes à mectre selles et puis à cheval,
et se partit le duc, son filz et toute la seigneurie,
atout leurs bannières au vent, et tirèrent contre Gand
en moult bel ordre. Messire Gauvain Quieret, seigneur
1 . Aux personnes qui lui conseillaient de détraire Gand, Phi-
lippe le Bon répondit : c Ceux de Gand sont mon peuple. La ville
est mienne ; laquelle destruite, je ne sçay vivant qui en feist une
pareille, v (Guillaume Fillastre, Histoire de la Toison d'or.)
2. V. le texte de ces lettres dans Ghastellain, loc. cit. Elles sont
datées c aux champs en nostre host, le mardi xxrv* jour de juillet
l'an mil nilc LUI i , c'est-à-dire le lendemain de la hataille et
non le jour môme, comme on pourrait Tinduire du texte de notre
chroniqueur et de la date, certainement fautive, donnée par J. de
Gensy. Gachard sur Barante, t. II, p. 113, note 3, cite une copie
de ces lettres, également en date du 24, qui est conservée à la
Bibl. nat.
3. Le 25 juillet (Math. d'Ëscouchy, édit. Beaucourt, t. U,
p. 91, note 2). Le 24, d'après J. du Giercq, ch. lv.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 327
de Dreul, conduisoit les coureurs^, et estoit avecques
luy le roy d'armes de Flandres^, vestu de sa cotte
d'armes, et portoit les lettres, et estoit introduict
pour les présenter à ceulx de Gand. Le mareschal de
Bourgoingne et le seigneur de Gimay menoient l'avant
garde, le duc et la bataille suyvoient, et le conte
d'Estampes faisoit l'arriére garde. Et quant les cou-
reurs aprocherent la ville de Gand, ilz s'arresterent
pour veoir la convive de la ville, et à cest endroit
convient que je devise comment se conduirent les
Gantois, quant ilz sceurent la desconfiture de leurs gens.
Vérité fut que des plus ligiers du pied ou des mieux
montés, fîigitifz de la bataille, vindrent à Gand en
petit nombre les premiers, et dirent, à grant effroy et
à grant peur, les nouvelles de leur desconfiture. Si
coururent ceulx qui gouvernèrent* et qui avoiÂit auc-
thorité lors en la ville, et vindrent aux portes de leur
ville et les fermèrent, et gardèrent à puissance que
les fîigitifz n'y rentrassent, pour ce qu'ilz doubtoient
qu'ilz ne fussent si aigrement poursuyviz que les Bour-
guignons n'entrassent pelle mesle. Ge qui estoit bien
possible, car se n'eust esté le destourbier du prel dont
cy dessus est escript, il estoit plus creable que aultre-
ment que qui eust poursuiz la chose, l'on eust entré
1. Ghastellain, ch. xxxii, désigne les seigneurs de Wavrin et de
Bocqueaux et Toison d*or comme ayant été envoyés aux Gantois
en ambassadeurs.
2. Il ne faut pas le confondre avec Toison d'or (V. Ghastellain,
loc. cit.). Saint-Remy alla trouver les Gantois après le roi d'armes
de Flandres^qui avait porté la lettre ducale du 24, et s'entretint
avec M* Jean du Chesne, Tun des conseillers de la ville, qui lui
répéta les propos déjà tenus auparavant au roi d'armes, et que Ton
trouvera ci-après.
328 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
en la ville, ou par la manière dicte, ou par l'espou-
ventement en gênerai de tous les Gantois ; donc pour
ces causes furent les portes de Gand farmées. Et certes
les coureurs virent, à la porte de la ville, plus de
quatre mille hommes sans harnois et sans bastons
qui s'estoient sauvez de la bataille, et ne les vouloit
on remectre en ladicte ville. Si s'approucherent peu k
peu les coureurs pour sçavoir que vouloit dire ce
grant peuple, et veirent qu'il estoit vague comme
bestes et ne falloit que les tuer. Si monstrerent signe
et vindrent aucuns audit seigneur de Dreul, qui luy
dirent la convive. Et par iceulx furent mandez ceulx
de Gand à la barrière, et leur porta le herault les
lettres, qu'ilz receurent moult humblement et en
grant révérence; et tindrent leur parlement en la
ville sur lesdictes lettres, et assez brief firent response
au roy d'armes, qu'ilz supplicient à leur seigneur, en
l'honneur de la passion de Nostre Seigneur, qu'il se
voulsist retraire en son logis de Gavre pour celle
nuict, et que lendemain ilz iroient devers luy, et en
telle façon qu'il seroit bien content d'eubc, luy mer-
ciant de la grâce qu'il leur faisoit par ses lettres. Le
bon duc acorda la requeste, et s'en retourna celle nuid
chascun en son logis ^ Si vindrent devers le duc l'abbé
1. Le 26 juillet, le roi d'armes de Flandres, qui avait été reteau
à Gand pendant la nuit, fut chargé par les Gantois de demander
au duc un sauf-conduit de huit jours pour trente ou quarante des
leurs, une trêve du même temps, la faculté d'ensevelir leurs
morts et la grâce des prisonniers, qui seraient seulement mis à
rançon. Le duc accorda le sauf-conduit, mais non la trêve, déclara
qu'il avait ordonné l'inhumation des morts et ne répondit pas quant
aux prisonniers. En effet, un sauf-conduit fut délivré à 27 éche-
vins dont Ghastellain donne les noms. V. aussi Jean de Cerisy,
loc. ciL, fo 321 et suiv.
MÉMOIRES d'OLIYIER DE LA MARCHE. 329
de Sainct Bavon, le prieur des Chartreux et aultres
grans personnages S et n'accordèrent pas seulement
au duc ce qu'il avoit demandé selon les premiers
traictez, mais soubsmirent le tout à sa voulenté. Et fit
le duc en ceste chose petit changement et tint ce qu'il
avoit dit, comme prince de vérité qu'il estoit ; et fut
Famendise honnorable mise par escript, ensemble les
traictez', le pardon et toutes choses, et fut jour prins
!. Le 27 (voy. Beaucourt sur d'Escouchy, t. U, p. 91 et 92, et
Gachard sur fiarante, t. II, p. 113, note 4), et non le 25, comme le
dit J. du Glercq (loc. cit,), ni le 26, comme on le lit dans les
lettres de pardon du duc (Math. d'Escouchy, t. II, p. 92). La date
du 27 est certaine, puisque le sauf-conduit accordé aux députés
des Gantois est daté de ce jour même. Ges lettres désignent comme
tels l'abbé de Tronchiennes, le prieur des Ghartreux, D. Baudouin
de Fosseux, religieux de Saint-fiavon, Jean Moraen, Jean du
Ohesne, de Quercu, sus-nommé, Jean de Raed, Antoine Sersan-
ders, Jean van den Moere, Jean van den Poêle et Guillaume de
Pottier. (Voy. Math. d'Escouchy, t. U, p. 94.) Ges députés cher-
chèrent à obtenir des conditions plus douces, mais finirent par
accepter toutes celles que leur imposa le duc. La procuration
donnée par les échevins des deux bancs et le commun peuple le
27 juillet désigne en outre Simon Borluut, Baudouin Ryn, Phi-
lippe Sersanders, Jean Ryn, Liévin Dwingheland, doyen des
tisserands, et Daniel van der Dyke, doyen des métiers (Archives
du Nord). Voir aussi Gachard sur Barante {loc. dt.).
2. V. ce traité dans Mathieu d'Escouchy, ch. cv, t. II, p. 92 et
suiv., et dans J. du Glercq, pro parte, liv. II, ch. lvi. Il est
daté du 30 juillet 1453. M. Gachard (sur Barante, t. II, p. 113,
note 4, et Collection de documents inédits, t. II) a publié les articles
du cahier contenant les offres de la ville qui avaient été apportées
au duc le 27 juillet, et qu'il ne pouvait manquer d'accepter, les
ayant dictées lui-môme. Le i3 octobre, il maintint les bourgeois
dans leurs ])rivilèges, sauf certaines coutumes dont il prononçait
de nouveau Tabolition. — Le traité du 30 juillet existe en double
aux Archives de la Gôte-d'Or |B 11927) sous le titre de Sentence
et perdon contre les habilans de la ville de Gand, rebelles et deso^
beissans à l'encontre de leur prince et seigneur, Voy. aussi, relati-
330 BiÉMOmES d'olivier de la marche.
pour acomplir ces choses escrîptes. Et parlerons de
Texecucion de cette paix de Gand et des cérémonies
tenues à Famende honnorabie faicte pai' les Gantois.
Le dernier^ jour de juillet, le duc et son armée en
moult bel ordre, et tousjours demourans les bannières
desployées, se tira contre Gand et s'arresta à une
petite lieue de la ville, et sur le grant chemin qui
vient de la porte dessoubs Sainct Pierre pour tirer à
Audenarde, et fit mectre le front de sa bataille au droit
du chemin et en manière d'ung esle ; à dextre, son
avant garde , et son arrière garde au senextre , et
est oit moult belle chose à veoir^. Le duc fut armé de
toutes armes et fut monté sur le cheval que les Gantois
vement à la paix de Gand, l'analyse donnée par M. Gachard (sur
Barante, appendice au t. II, p. 701) de huit pièces importantes
tirées des Archives de Lille, toutes datées des mois de juillet,
septembre et octobre 1453.
1. Il y a c premier » dans le texte, ce qui est une erreur évi-
dente. Les lettres de pardon du duc présentent à cet égard uns
équivoque assez étrange ; elles sont datées du pénultième juillet
et portent que l'amende honorable a eu lieu le même jour vingt-
neuf. (Voy. Math. d'Escouchy, t. Il, p. 108 et 111.) Dans un post-
scriptum de sa lettre au roi, du 25 juillet, Philippe le Bon dit que
l'amende honorable doit avoir lieu le lendemain : mais ce jM»t-
scriptum n'est pas daté. La lettre de Gavre du 31 juillet fixe la date
de cette amende honorable d'une manière certaine. (Voy. la note
suivante.) Le lundi (lisez mardi) dernier juillet dans J. du Glercq,
Ch. LVIII.
2. c Ge jourduy mondit seigneur estans en armes^ acompai«
gnié de xxv à xxx mille chevalx, est aie devant sa ville de Gand,
de laquelle sont yssus les osmans, les conseilliers, les eschevins,
les doyens grans et petiz à ii"> hommes, c'est à savoir lesdits
osmans et conseilliers tous nudz en leurs chemises et en leurs petiz
drapz et les autres dessoingz et nudz testes. > Lettre « de Gavre
du dernier jour de juillet. » (Revue des Sociétés savantes, Uns. cit.,
p. 213.)
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 331
avoient navré soubs luy à la bataille, qui encoires
estoit farci d'estoupes eu plusieurs lieux pour le
remède de ses playes. Il estoit accompaigné du conte
Gbaries, son filz, du conte d'Estampes, de messire
Ad(A( de Gleves, seigneur de Ravestein, de messire
Jehan de Portugal, fils du duc de Goymbres, du bas-
tard de Bourgoingne, de messire Nicolas Raulin, sei-
gneur d'Authune^, chancellier de Bourgoingne, et des
chevaliers de la Thoison, comme du seigneur de
Gharny, du seigneur de Haulbourdin, du seigneur de
Gimay, du seigneur de Lannoy, du seigneur de Mon-
tagu, du seigneur de Humieres, de messire Baudot de
Noyelles et aultres. Geulx se tenoient au front de la
bataille devant la bannière et devant les enseignes du
duc, et le mareschal de Bourgoingne, noblement
accompaigné, conduisoit Tordre et amena les Gantois
faire leur amende. Et premièrement venoient à pied
Tabbé de Sainct Bavon et le prieur des Ghartreulx, et
après marchoient vingt cinq eschevins, conseillers et
houemans, des plus grans et principaulx de ladicte
ville, et estoient iceulx vingt cinq en leurs chemises,
nues testes et deschaulx; et après suyvoient deux
mille Gantois vestus de noyres robes, deceinctz, nues
testes et deschaulx. Et tous se myrent à genoux devant
le duc, et porta la parolle Tabbé de Sainct Bavon, qui
moult piteusement et plourant pria au duc, par trois
fois, mercy pour son peuple mal conseillé ; et certai-
nement tous lesdits Gantois, en généralité, se mons-
troient repentans et deplaisans de leur mefaict. Si res-
pondit le bon duc que, puisqu'ilz demandoient mercy,
1. Ldseï Àuthume,
332 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
îlz le trouveroient en luy, et quMlz luy fussent bons
subgectz, et il leur serait bon prince, et que jamais
plus ne luy souviendroit de Tinjure par eulx commise
contre luy. Si furent les bannières des mestiers de
Gand apportées toutes et baillées au roy d'armes de
la Thoison d'or, qui, en la présence du duc, les fit
mectre en ung sac et les fit porter au logis * .
Ces choses faictes, s'en retournèrent les Gantois
moult joyeulx, et fut la paix criée en leur ville, et
firent feuz, luminaires et carolles de joye parmy la
ville, et celle nuict plusieurs compaignons s'allèrent
festoyer à Gand et eurent grant chiere. Et le duc de
Bourgoingne pour celle nuict s'en retourna en son
logis à Gavre, et le lendemain, après disner, se tira le
duc en sa ville d'Audenarde, et, par manière de
triumphe et de victoire, fit porter devant luy, par ses
archiers de corps et aultres, les bannières des mes-
tiers de Gand; et depuis furent portées, la moidié
devant Nostre Dame de BouloDgne, et l'aultre moio-
tié devant Nostre Dame de Haulx, où l'on les pouvoit
veoir, à l'heure que cette guerre de Gand fut par moy
enregistrée^; et de là se tira le duc à l'Isle et rompit
son armée.
Erï ce temps estoit le seigneur de Cry en Lucem-
bourg^ et faisoit la guerre aux Allemans, lesquelz,
1. V. Chastellain, ch. xxxiii, t. Il, p. 389.
1. Chastellain, loc. cit.; Olivier de la Marche ot Chastellain se
sont ici rencontrés presque textuellement.
3. Voy. ci-devant, p. 301. — Antoine de Croy, comte de Porcien,
nommé gouverneur du duché de Luxembourg après la mort du
bâtard de Bourgogne, par lettres du 20 juillet 1452 (Gachard sur
Barante, t. II, p. 150, note 2). Ce seigneur ayant chargé ses biens
pour aider le duc dans sa guerre contre les Gantois et en Luxem-
MÉMOIRES D'OLIVnSR DE LA MARCHE. 333
comme il est escript cy dessus, s'estoient esmeuz à
rencontre du duc de Bourgoingne, et pouvoit avoir le
seigneur de Gry mille bons combattans. Si reconquit
plusieurs bonnes places par le pays, et se trouva unes
trêves accordées de chascun costé jusques à l'Ascen-
sion suyvant ^ , par condiction que ceulx de Tionville
et des places qui tenoient contre le duc promirent
que, ou cas que, dedans icelluy temps de l'Ascension,
les Âllemans ne les secouroyent par bataille, qu'en ce
cas ilz dévoient rendre ladicte ville et les places au duc
de Bourgoingne ou à son commandement. Et feray fin
cy endroit de ceste matière ; car la bataille ne vint
point en icelluy termine, et se rendirent et se remirent
en la main du duc, comme ilz estoient.
Or reviendrons au bon duc, qui estoit à Tlsle,
avecques la duchesse, sa femme, et aultres dames, et
se faisoient banquectz, joustes, tournois et festiemens
grans et pompeulx^; et le conte de Gharrolois y estoit
en son verd et croissoit en jours et en force de corps,
et l'accompaignoit le bastard de Bourgoingne, moult
bourg, jusqu'à concurrence d'une somme de 20,737 liv. 2 sols, le
duc qui ne pouvait la lui rendre lui transporta à titre d'engagère,
le 16 juin 1453, les villes et seigneuries de Beaumont, Fumay et
Ravin (Archives de Belgique).
1. Gfr. J. du Glercq, liv. II, ch. lix. — Cette trêve, du 8 sep-
tembre 1453, fut négociée et conclue grâce à Tentremise de Jacques
de Sirck, archevêque de Trêves. Elle devait durer du 8 septembre
à la Pentecôte de Tannée suivante (Bertholet, t. VII, p. 459 et
suiv.). Le 14 mai 1455, les parties belligérantes convinrent de s'en
remettre à l'arbitrage de Louis, comte palatin du Rhin ; mais il
ne parait pas que ce compromis ait eu une suite {ïd., p. 466).
2. Voy. Math. d'Ëscouchy (chap. cvni) qui parle de ces fêtes et
mentionne notamment les banquets donnés par le duc de Glèves
et le comte d'Etampes le 20 janvier et le 5 février 1453 (v. st.).
Voir aussi J. du Glercq, liv. III, ch. xv.
334 MÉMOIRES d'OLWIER DE LA MARGHB.
gentil chevallier. Si joustoit le conte très souvent, et
à ce mestier estoit renommé, non pas seullement
comme ung prince ou ung seigneur, mais conune ung
chevallier dur, puissant et à doubter ; et certes il fine-
quentoit les joustes en icelluy temps et gaignoit bruict
et prix, et endurcit le faiz et le travail, et donnoit et
recepvoit grans coups, sans soy espargner, comme se
c'eust esté ung pauvre compaignon qui desirast son
advancement à ce mestier. D*aultre part il jouoit aux
barres avecques les plus fors et les meilleurs joueurs
et^ rueurs, et le tenoit on des très bons. Il estoit si
puissant archier que c'estoit merveilles, et au regard
des danses et des mommeries, combien que de sa
complexion il n'estoit point adonné à telles oysivetez,
toutefois tenoit compaignie aux grans et petis à ce
qu'ilz vouloient faire, et dansoit très bien. Il aprint
Tart de musicque si parfectement, qu'il mectoit sus
chansons et motets, et avoit l'art parfectement en soy.
Tousjours continuoit le service de Dieu et jeusndt
tous jeusnes commandez pour le moins. Jamais ne se
couchoit qu'il ne fist lire deux heures devant luy, et
lisoit souvent devant luy le seigneur de Humbercourt,
qui moult bien lisoit et retenoit ; et faisoit lors lire les
haut tes histoires de Romme et prenoit moult grant
plaisir es faietz des Rommains. Bon compaignon estoit
lors avecques les belles filles, car il n'estoit point
marié ; car, luy marié, jamais ne rompit son mariaige,
ne ne le sceuz onques de luy, ne d'assez suflisans pour
ouyr de tels secrets parler, et ce je certiffie jusques
au jour d'huy de mon récit. Il estoit si grant ausmo-
1. Deux mots omis dans les éditions précédentes.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 335
nier, qu'il donnoit à tous pauvres qu'il encontroit par
les villes et par les champs. 11 estoit en son vertueulx
advenir saige, lai^e et véritable, et se nourrit en telz
meurs et en telz vertuz, que je n'ay point leu ne sceu
si vertueulx advenement de prince^. Et se Dieu me
donne grâce de continuer mon œuvre et de reciter les
haulz faictz que j'ay veuz de luy, en moi acquitant de
dire vérité, je monstreray évidemment que bel et
délectable fut le verd et la fleur dont le maeur et le
fruict est de si haulte perfection.
En ce temps se maria le duc Jehan de Gleves et
Ysabel de Bourgoingne, seulle fille et héritière du
conte d'Estampes^, et se faisoient grans chieres et
grans festiemens, et se mirent sus aucuns convives
que l'on appelle banquectz, qui commencèrent à petiz
firaiz, et montèrent et multipUerent en grandes assem-
Uées et fi?aiz de viandes et d'aultres mectz, et mon-
toient et croissoient iceulx banquectz de chevalliers à
seigneurs, et de seigneurs à princes, et de grant en
grant multiplioient en despense, et vouloit chascun
monstrer plus grant chose que son par avant.
Et de ce temps advint que le pape Nycolas envoya
devers le duc de Bourgoingne, au lieu de l'Isle, ung
chevallier, et luy signiffia la prise de Gonstantinoble^,
1. Cîomparez ce portrait avec celui que Ghastellain trace de
Charles dans Les hauts faits du duc de Bourgongne, édit. Kervyn,
t. VII, p. 228 et 8uiv. V. aussi Guillaume Fillastre {Histoire de la
Toison d'or).
2. Le 22 avril 1455, à Bruges. V. Mathieu d'Escouchy, ch. cxxxi,
t. U, p. 289. Jean, comte d'Etampes, eut d'ua second lit une
autre fille, Charlotte, mariée à Jean d'Âlbret.
3. 29 mai 1453.
336 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
que avoit faite le Turcq nommé TAmorat Bay ^^ qui fiit
fiLz de celluy qui desoonfit les Gaules^ en Honguerie, et
où fut prins le duc Jehan de Bourgoingne, père du duc
Philippe, et conmient celluy Turcq avoit assailly par
plusieurs fois la cité, où il avoit trouvé merveilleuse
résistance par les chrestiens, et comment Sagnam
Basac, ung mammeluz, avoit recommencé Tassault, et
par ce fut la cité prinse et le noble Empereur^ oocis, et
tous ses enffans ; et comment la riche église de Saincte
Sophie avoit esté pillée, violée et destruicte, et les
sainctes reliques, voire le corps de Nostre Seigneur
Jésus Christ, rué parmy la rue, par les fiens et ordures,
avecques les pourceaulx, sans les murdres, les injures
et les efforcemens faicts aux chrestiens et chrestiennes.
Et certes les nouvelles furent piteuses à ouyr; car,
comme disoyent les voyagiers, c'estoit une moult noble
cité que Gonstantinoble, et avecques la pitié, la des^
truction du peuple et Famandrissement de la foy
chrestienne, faisoit moult à plaindre la mort et la des-
truction du noble Empereur et sa personne ; car, sans
aultre prince blasmer ou amandrir, je juge l'Empereur
de Gonstantinoble, vivant, la plus noble personne du
monde ; car TEmpereur d'Âllemaigne n'est Empereur
que par élection, et celluy de Gonstantinoble estœt
Empereur de ligne en ligne et de père à filz, de plus
de cinq cens ans de règne, et puis qu'un Empereur
précède les Rois en nom et en dignité, je cuyde avoir
1 . Mathieu d'Escouchy l'appelle Morbazenne. On a signalé plus
haut l'erreur généalogique commise par Olivier de la Marche au
sujet du conquérant de Gonstantinople.
2. c Chrestiens. i
3. Constantin XII Paléologue.
MEMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 337
fait seur jugement. Et oonclud icelluy chevallier \ si le
duc et la maison de Bourgoingne avoient jamais vou-
loir de servir l'Eglise, qu'il estoit heure de le mons-
trer par eflFect.
Pareillement envoya l'Empereur en icelluy mesme
temps devers le dualuy signiiïîer ceste chose, et qu'il
avoit mandé tous les princes d'Âllemaigne au lieu de
Righensbourg^ pour illec conclure sur le bien et res-
source de clirestienté, en poindant et aguillonnant le
duc qu'il ne devoit pas refuser de venir jusques à
Righensbourg pour ung si grant bien, et d'estre à la
journée comme les aultres, qui autreffbis avoit offert
de passer en sa personne jusques à Asie. Et combien
que pour ces matières le duc eust en ce temps envoyé
prelatz et chevalliers notables devers l'Empereur, et
que encoires y estoient, touteffbis il conclud et prit en
propos de soy mesme aller en personne à la journée,
et de soy préparer pour servir l'Eglise et la foy ^. Et
1. Olivier de la Marche ne dit pas que l'envoyé pontifical mit
sous les yeux du duc une lettre apocryphe que le • Grand-Turc i
aurait, selon les chroniqueurs du temps, adressée au Pape. Mais
on peut trouver le texte de cette missive dans Jean Ghartier,
t. III, p. 36, J. du Glercq, liv. III, ch. xiv, et Mathieu d'Escou-
cby, ch. xcv, t. n, p. 58. — Cette ambassade du Pape pour la
croisade ne fut pas du reste la dernière. Dans le troisième compte
de Guyot du Champ, de 1459, on lit : • 300 livres au chancellier
de l'empereur de Constantinoble, derrain trépassé, pour don à lui
fait par monseigneur pour lui aidier à deffraier de ladicte ville de
Mons, où il est nagaires venus par devers mondit seigneur en
ambassade de par nostre Saint Père, pour le fait de la foy chres-
tienne (fol. 172)... et autant pour le aidier à deffraier en la ville
de Brouxelles i (fol. 181). Archives du Nord, B 2034.
2. Ratisbonne.
3. Par lettres du 5 mars 1454 (v. st.), le roi Charles VII permit
à Philippe le Bon de mettre sus dans toutes ses terres et seigneu-
II %%
338 MÉMomKS d'olivier de la marghb.
pour esmouvoir les seigneurs et nobles hommes de
ses pays et ses subjeetz à servir Dieu en oeste partie,
et que de leur volenté et devocion» et sans contraincte,
ries dépendant du royaume de France, les nobles et gens de
guerre qui le voudraient suivre au voyage de Turquie, et pour
c Tentretenement » de cette armée il l'autorisait : l® à lever
dans ses états le dixième sur les gens d'église, ainsi qu'il lui avait
été octroyé par le Pape (dès 1446, le duc avait obtenu du pape
Eugène IV une bulle qui Tautorisait à lever un imp6t du même
genre) ; 2^ à faire asseoir et lever sur les sujets de ces mômes teires
et seigneuries telle aide qui lui serait accordée par eux (D. Plan-
cher, t. IV, pr., p. ccxv. L'original est aux Archives de la Gôte-
d'Or, fi 11882). Cette dernière autorisation était un peu tardive.
Dès le mois de janvier précédent, le duc, étant de séjour à Dijon,
avait obtenu de ses pays de Bourgogne les aides suivantes : des
trois ËtaU du duché, 60,000 fr.; des terres d'outre-Saône, 4,000;
du comté de Gharolais, 3,000; de Télection de Ghalon et M&con,
8,000; de Télection d'Autun, 1,200; de Télection de Langres,
500; des ville et chàtellenie de Bar-sur-Seine, &00; du comté de
Bourgogne, 25,000; en tout 102,200 francs, qui furent versés entre
les mains de Guillaume de Poupe t, receveur général de toutes
les finances, et de Jacot de Bregilles, garde des joyaux du duc,
par Jean de Visen, receveur général de Bourgogne, qui avait été
chargé de la recette de ces aides (Archives de la Gôte-d'Or,
B 11717). En février, les États d'Artois accordèrent 56,000 francs
à la condition expresse que, si le duc ne marchait point contre
le Turc, on ne les lui paierait pas (J. du Glercq, liv. m,
ch. xvni). Dans les mois qui suivirent, on fit d'actifs préparatifs
pour la levée des hommes d'armes. Le duc ordonna par lettres
patentes à ses baillis du duché et du comté « faire exprei
commandement de par lui à tous ses feaulx et vassaulx tenant
de lui en fied et rerefied es mectes de leurs bailliages qui ne vou*
dront aler avec lui ou saint volage de Turquie, qu'ils facent ung
homme d'armes ainsi et par la manière qu'il est plus à plain con-
tenu es dictes lettres patentes » (B 1729, fol. 198). La levée de l'aide
et des hommes d'armes ne se faisait pas partout sans résistance.
En novembre 1455, le bailli de Semur en Auxois envoyait sou
lieutenant pour informer de ceux qui refusaient de contribuer,
s'enquérir de ceux des nobles qui voudraient accompagner le duc, et
imposer les autres (B 11882). L'accord avec les nobles de Franche-
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 339
ilz entrassent au saînet voyaige, si prit conseil de
publier son emprinse par voye de grande assemblée .
Et pour ce que les banqueetz et festiemens se conti-
nuoient et s'entresuivoient de grans en plus grans, et
s'approchoit la fin des banqueetz pour cheoir en la
raain du bon duc et clorre la feste, si fit le duc^ faire
ses préparations d'entremectz et de viandes. Et con-
duisoient ceste chose messire Jehan, seigneur de Lan-
Doy, ung chevallier de Tordre de la Thoison, homme
saichant et nouvel ^, et ung escuyer nommé Jehan Bou-
dault, homme moult notable et discret. Et me fit le
bon duc tant d'honneur, qu'il voulut que je y fusse
appelé, et pour ceste matière se tindrent plusieurs
coDsaulx, où fut appelé le chancellier^ et le premier
diambellan^, qui lors estoit revenu de la guerre qu'il
avoit menée en Lucembourg, et dont il est escript cy
Comté ne paraît pas non plus s'être établi du premier coup. Du
moins furent-ils plusieurs fois convoqués à cet effet. C'est ainsi que
Louis de Visen, maître des comptes, et Mongin Contault, secré-
taire du duc, se rendirent avec le maréchal et le président de
Bourgogne à Dole et à Salins les 10 juillet et 4 août 1455 pour
faire aux nobles de ces deux bailliages certaines remontrances,
c afin de livrer jusques au nombre de iin^ hommes d'armes pour
servir et acompaigner mondit seigneur le duc ou saint voiage
par lui entrepris pour la deffense de la foy chrestienne à rencontre
des infidèles, et aussi de mectre en main seure.les deniers de
Taide de n frs. par feu dernièrement ouctroiée à mondit seigneur
pour le fait dudit saint voiage par les nobles de son conté de
Bourgoingne i (B 1729, fol. 126). — En février 1455 (v. st.), le con-
tingent du comté était prêt. On a les listes de tous les nobles et
gentilshommes en faisant partie, qui furent convoqués à Gray
le 15 de ce mois pour accompagner le duc (B 11882).
1. c II fit faire. »
2. D*un esprit inventif.
3. Nicolas Rolin.
4. Antoine de Croy, comte de Porcien.
340 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
dessus. Et furent à ce conseil des plus grans et des
plus privés appelez ; et, après deliberacion d^opinions,
furent les cerimonies et les roisteres concluz telz
quMlz se dévoient faire. Et voulut le duc que je fisse
le personnage de Saincte Eglise, dont il se voulut aider
à celle assemblée, et fut une solempnelle chose, et
qui vault le ramentevoir et sert à nostre propos. Si
ay enregistré avec ceste ledit banquect, le plus large-
ment que j'ay peu, afin d*en avoir mémoire.
CHAPITRE XXIX.
Cy commence V ordonnance du bancquet que fit à la ville
de Lisle très hault et très puissant prince Philippe,
par la grâce de Dieu duc de Bourgoingne^ de Bror
bant^ etc. y Van mil quatre cens cinquante trois^ le dix
septiesme jour de février^ .
Pour ce que grandes et honnorables oeuvres désirent
loingtainne renommée et parpetuelle mémoire, et
1 . Le banquet de Lille a été l'objet de plusieurs récits et descrip-
tions émanant d'auteurs qui en avaient été les spectateurs ou les
contemporains. La bibliothèque royale de la Haye possède un ms.
n» 1344, copié sur un plus ancien, qui renferme Tordonnance de ce
banquet avec les vœux. On trouve la description minutieuse de
la fête dans Mathieu d'Escouchy, qui dit y avoir assisté, quoique
cela puisse être contesté, et dans un ms. provenant de Baloze,
n* 103193, aujourd'hui n» 5739, f. fr. de la Bibl. nat., dont Fauteur
anonyme a dû en être témoin oculaire. De ces différentes versions,
celle d'Olivier de la Marche parait Tune des plus originales, quoi-
qu'elle se rapproche beaucoup des autres qui Tout suivie souvent
mot à mot. V. Mathieu d'Escouchy, ch. cix, t. II, édit. Beaucourt,
p. 116 et suiv., auquel nous renvoyons pour les différences de
MÉMOIRES d'OLIVIËH DE LA MARCHE. 341
mesmement quant lesdictes œuvres sont faictes en
bonne intencion, je me suis entremis de mectre par
escript et enregistrer par ordre, au plus près de la
vérité et selon mon petit sentiment, une feste faicte à
risle le dix septiesme jour de février l'an mil quatre
cens cinquante trois S par très excellent, très hault et
très puissant prince monseigneur le duc de Bour-
goingne, de Brabant^, etc. Et commença icelle feste
par une jouste cedit jour, laquelle jouste avoit esté
cryée en ung très beau bancquet que monseigneur de
Gieves donna en ladicte ville environ dix huict jours
paravant, auquel fut mondit seigneur, ensemble la sei-
gneurie, dames et damoiselles de sa. maison ; et fut le
cry tel, que le chevalier au Signe ^, serviteur aux dames,
faisoit assavoir à tous princes, chevaliers et nobles
honmies, que le jour que mondit seigneur feroit son
bancquet, lesquelz banquectz se faisoient Tung après
Taultre, Ton le trouveroit en ladicte ville armé de
armes ^ de joustes, en selle de guerre, pour jouster à
rédaction. — Ajoutons qu'un clerc demeurant à Dijon, nommé
Droin du Gret, reçut en 1455 une somme de 5 frs. et demi pour
avoir, par ordonnance des gens des comptes, c doublé et escript
en parchemin Pistoire et dictié du bancquet de mondit seigneur
fait à Lille le xvii» jour de février MGGCCLIII, contenant
Lzvi feoillets de parchemin en volume commun, i (Archives de
la Côte-d'Or, B 1729, fol. 203.) Il s'agissait probablement d'une
simple copie et non d'une relation originale. I^ clerc qui en fut
chargé, déjà attaché, comme on voit, au service de la chambre des
comptes, y fut pourvu en 1474 d'un office de clerc aux honneurs.
1. 1454 (n. st.).
2. Le manuscrit Baluze, n" 5739, énumère tous les titres du duc
de Bourgogne.
3. Lisez Cygne.
4. ff Hamois. i
342 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
la toille, de lances de mesure et de courtois rocheti^
à rencontre de tous ceulx qui venir y vouldroient; et
celluy qui pour ce jour feroit le mieulx, au jugement
des seigneurs et des dames, sans ce qu'il s'en excep-
tast en riens, gaigneroit un riche signe d'or endiainé
d'une chaine d'or, et au bout 'de celle chaine ung riche
rubiz que les dames presenteroient à celluy qui Tau-
roit desservy.
Tel fut le cry, par l'ordonnance et adveu de monseir
gneur Adolf de Gleves, lequel estoit celluy pour qui la
criée se faisoit, et, à ce que je veiz, la criée et jouste
se faisoit au propos d'ung entremets , qui contenoit, à
cedit bancquet, la pluspart de la longueur de la prin-
cipalle table. Ce fut une nef à voille levée, moult bien
faicte, en laquelle avoit un chevalier tout droit,
armé, qui le corps avoit vestu d'une coste d'armes,
des plaines armes de Gleves, et devant avoit ung cigne
d'argent portant en son col ung collier d'or auquel
tenoit une longue chaine d'or dont ledit signe faisoit
manière de tirer la nef, et au bout de ladicte nef seoit
ung chastel moult bien faict et richement, au pied
duquel flotoit ung faulcon en une grosse rivière. Et
me fut dit que ce signiffioit et monstroit, comme
jadiz miraculeusement ung signe amena dedans une
nef, par la rivière du Rin , ung chevalier au chasteau
de Gleves, lequel fut moult vertueulx et vaillant, et
l'épousa la princesse du pays, qui pour lors estent
vefve et en eut lignée, dont lesditz ducs de Gleves,
jusques à ce jour, sont yssuz*.
1. Roquets, bâtons ferrés, dont les pointes sont émoussées.
2. La légende du chevalier au Cygne était très populaire dans
IfillOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 343
Pour ce il me semble que la manière de la criée
eosuivoit Tefifect de Tentremetz. En celle nuict fut pré-
senté le chappelet à monseigneur le conte d'Ëstempes,
lequel fit son bancquet environ dix jours après ^ . Ce
bancquet fut moult plantureux et riche et gamy de
plusieurs entremectz nouveaulx, dont je me p^sse pour
abréger et pour venir à mon intencion. En ceste feste
fut le chappelet présenté à monseigneur le duc, en
telle façon que, quant les entremectz furent levez,
d'une chambre saillirent grant foison de torches, puis
vint ung oiïicier d'armes, serviteur de mondit seigneur
d'Estempes, nommé Dourdam, vestu de sa cotte
d'armes, et après vindrent deux chevalliers, chambel-
lans de mondit seigneur d'Estampes, c'est à savoir
monseigneur de Miraumont et monseigneur de Drueul ^,
vestus de longues robes de velours fourrées de martres,
et n'avoient riens sur leurs chiefe, et portoient chas-
cun, d'une main, ung gentil chappelet de fleurs; et
après eux venoit une très belle dame, jeune, de l'eage
de douze ans, vestue d'une robe de soye violette,
richement bordée et estofifée d'or, et luy partoient
unes manches, oultre la robe, d'une moult desliée
soye, escriptes de lettres gregoises, et estoit son chief
les Flandres. Certaines chroniques racontent sérieusement que
Salvius Brabon, l'un des écuyers et porte-enseigne de Jules César,
poursuivant un cygne sur la Moselle, parvint d'aventure au châ-
teau de Meghen, où il trouva la sœur de César, veuve de Karl
Ynach, qu'il épousa. V. introduction de M. de Reififenberg, au
poème du Chevalier du Cygne, dans les Monuments pour servir à
Vhistoire des provinces de Namur, de Hainaut et du Luxembourg,
t. IV.
1 . Le mardi 5 février, d'après Mathieu d'Ëscouchy.
2. Gauvain Quieret.
344 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
paré de ses cbeveulx beaulx et blondz, et par dessus
une tocque, affulée d'ung volet moult enrichy de pier^
rerie ; et estoit montée sur une aquenée houlsée de
soye bleue, et la menoient trois hommes à pied vestuz
de manteaulx de soye vermeille, portans chapperons
à cornette de soye verte, et alloient ces trois chantans
une cbanson faicte à propoz. Et en telle ordonnance
passèrent par devant les tables et vindrent jusques
devant le lieu où estoit assis mon très redoubté sei-
gneur monseigneur le duc, et quant Tofficier d'armes et
les deux chevalliers luy eurent faict la révérence, ledit
ofRcier dit ce qui luy estoit enchargié en ceste manière :
L'officier d'armes :
Très eicellant, hault prince et redoubté,
A vous venons en toute révérence.
Pour charge avons que vous soit presanté
Ce chappelet, lequel est appourté
Par la dame que voyez en présence.
Le conte d'Estempes en son absance
La vous transmet en ce lieu et envoyé :
Et la nomme on la princesse de Joye.
Quant Tofficier d'armes eust ce dit, les deux cheva-
liers vindrent à la dame et luy baillèrent le chappelet
en ses mains, et lors les aultres trois qui Tamenoient
la descendirent de sa aquenée. Si tost qu'elle fut des-
cendue, les deux chevaliers l'adextrerent. Et adonc
elle fit la reverance à mondit seigneur, et par ungz
petitz degrez faictz à ceste cause, elle monta sur la
table et s'agenoilla une fois sur le bord de ladicte table,
et puis se mist à genoulx devant mondit seigneur, et
là demeura jusques elle eust baisé ledit chappelet et
mis sur le chief de mondit seigneur, qui à son relever
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 345
la baisa ; et s'en retouroa ladicte dame, son emprinse
achevée.
Comment monseigneur Adolfse présenta sur les rens
au jour du bancquet de monseigneur pourjouster contre
tous venans. — Ainsi fut présenté le chappelet à mondit
seigneur le duc, par quoy il détermina le jour de son
bancquet et fit moult grandes préparatoires. Au jour de
ce bancquet doncques, monseigneur Adolf, qui s'estoit
fait crier le chevalier au Gigne, vint après disner, de
très bonne heure, sur les rens, et fut accompaigné,
du lieu où il estoit armé, par mondit seigneur le duc,
par monseigneur de Gharrolois, par monseigneur le
bastard de Bourgoingne, vestuz tous trois de robes
de velours sur velours noir ; et avoient chascun ung
collier d'or moult enrichiz de pierreries, comme dia-
mans, balais et parles ; et portoit mondit seigneur
une cornettes à son chapperon, si riche de pierrerie
que je ne le sçay aultrement extimer, fors habillement
de prince puissant.
Monseigneur Adolf, accompaigné, comme dit est, de
mondit seigneur, de monseigneur de Gharrolois et de
monseigneur le bastard, en oultre de monseigneur
d'Estampes, partit de son hostel à grant compaignie
de gens vestuz de ses robes, et alloient devant; et
après eulx alloient tabourins, et après alloit un pour-
suyvant d'armes*, vestu d'une cotte d'armes pleine
de signes, et après alloit ung grant signe merveilleu-
sement et subtilement faict, ayant une couronne d'or
au col , à quoy pendoit ung escu des plaines armes de
Gleves, et à celle couronne pendoit une chaisne d'or,
1. Mathieu d'Escouchy le nomme Léal.
346 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
qui d'uDg bout tenoit à la tresse de l'escu du cheval-
lier, et estoit ce signe adextré de deux sagittaires
moult bien faictz, qui tenoient arcs et flèches en leurs
mains, et faisoient semblant de tirer à Tencontre de
ceulx qui vouUoient aprocher le cigne.
Ledit chevalier, tenant à la chaisne d'or, suyvoit le
signe, armé très richement de toutes armes, et estoit
son cheval couvert de drap damas blanc et bordé de
franges d'or, et son escu de mesmes ; et à dextre et à
senextre et derrière avoit trois jeunes enffans paiges,
habillez de blanc en manieire d'anges, montez sur
beaulx coursiers enharnachez de drap blanc bien
decoppé, et après venoit ung palefrenier, vestu de
blanc, sur ung petit cheval, qui menoit en main ung
destrier couvert de drap blanc, bordé de grandes
lettres d'or et frangé d'or, à la devise dudit chevalier ;
et après venoit monseigneur le duc de Cleves, frère
dudit chevalier, et monseigneur Jehan de Goymbres,
filz du Roy Jehan de Portugal^, avec grant nombre
de chevaliers et nobles hommes, tous vestuz de blanc
à la parure du chevalier, et portoient les lances en
belle ordonnance.
En tel estât et compaignie fut mené ledit chevalier
devant les dames , et fut présenté par Thoison d'or,
roy d'armes, à très excellente, très haulte et très
puissante princesse madame la duchesse de Bour-
goingne, et aux autres princesses, dames et damoi-
selles ; et puis il fut admené es lices, et lors le signe
1. Le manuscrit Baluze rectifie ce passage en disant « fihs d'un
des filz. » En effet, Jean était fils de Pierre, duc de Cloîmbre, fils
lui-même du roi Jean I«'.
IfillOIRES d'OUVI£R DE LÀ MARCHE. 347
qui Tavoit admené avec les sagittaires fut mis sur ung
hourt qui leur estoit préparé.
Comment monseigneur Adolf jousta et comment il
et Loys du Chevallard s'entre portèrent par terre. —
Gérard de Roussillon fut le premier qui se présenta
à rencontre du chevalier, auquel le chevalier donna
ung si grant cop de la première course, qu'il luy
perça et fendit son escu tout oultre, dont ledit Gérard
eust grant destourbier.
Après vint messire Jehan de Monfort, moult gente-
ment housse de soye et de bordure. Assez tost après
vint monseigneur le conte de Sainct Pol, housse
de drap d'or, dont la moictié estoit gris et Taultre
cramoisy. Après vint monseigneur de Fiennes, cou-
vert de velours noir à larmes noyres, monstrées d'ung
peu de blanc. Tantost après monseigneur de Gharro-
lois et monseigneur le bastard, qui s'en allèrent armer
quant ilz eurent convoyé mondit seigneur Adolf, vin-
drent sur les rens, houssez de velours violet , bordé
de firanges d'or et de soye, et leurs escuz de mesmes,
chargiées lesdictes housses de campanes d'argent; et
estoient bien accompaignez de grans seigneurs, et
entre aultres monseigneur d'Estampes servoit de lance
monseigneur de Charrolois.
Les dessus nommez jousterent, et plusieurs aultres
chevaliers bien enpoinct, comme monseigneur de Gru-
thuse, couvert de velours cramoisy, monseigneur de
Mourcourt*, de velours cramoisy fourré de martres,
messire Chrestien de Digoine, enharnaché de drap
1. Louis Le Jeune, seigneur de Mourcourt, puis de Gontay.
348 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
•
chargé de campanes dorées, messire Evrard de Digoine,
couvert d'orfavrerie , messire Jehan de Guistelle^,
couvert de menu vair, messire Philippe de Lalain,
couvert de velours noir à larmes d'or*, avecques
plusieurs aultres jousteurs très bien en poinct^. Mais
de leurs cops ne sçay je point Textime. Touteffois je
sçay de vray que le chevalier au Signe et Loys du
Chevalart s'entre rencontrèrent si rudement, que tous
deux s'entre portèrent par terre, leurs chevaulx sur
leurs corps tel atornez qu'il fut force à l'un et à
l'aultre de abandonner la jouste pour ce jour.
Des entremectz qui furent trouvez au bancquet. —
Du demeurant je me tayz^. Chascun fit de son
mieulx de la jouste qui faillit par traict de temps, et
quant elle fut faillie, chascun se retraïct. Puis à heure
convenable se trouvèrent en une salle, en laquelle
mondit seigneur avoit fait préparer ung très ridie
bancquet ; et là vint mondit seigneur, accompaigné de
princes et chevaliers, dames et damoiselles, et trou-
vans ledit bancquet asouvy^, ilz se prindrent à regar-
der les entremectz, qui ediffiez y estoient.
La salle où ce bancquet se faisoit estoit grande^ et
1. Lisez : Ghistelles,
2. « Sur le crupe de son cheval avoit une crois de Saint-Andrieu
de velours cramoisy. • (Math. d'Esc.)
3. Mathieu d'Ëscouchy cite Claude de Rochebaron, Pierre
Vasque, Louis du Chevalet (Chevalart)^ Jean de Brevette {Rebre^
mettes)^ Jean de Chassau (Chassa) « autrement fieneton • ou
Beneiru et Jean de Masilles.
4. Ce paragraphe est difiérent de celui de Mathieu d*£6C0uchy.
V. celui-ci, t. II, p. 130.
5. a A servir. »
6. Cette salle était garnie d'une verrière de 46 pieds, que Gos-
MÉlfOIRES d'olivier DE LÀ MÀRGEE. 349
bien tendue d'une tapisserie en quoy estoit faicte la
vie de Hercules ^ Pour entrer en ceste dicte salle, il
y avoit cinq portes gardées d'archiers vestuz de robes
de drap gris et noir, et dedans la salle avoit plusieurs
chevaliers et escuyers conduisans ledit bancquet,
descpielz les chevaliers estoient vestuz de drap damas,
et les escuyers de satin desdictes couleurs de noir
et gris.
En celle salle avoit trois tables couvertes^, Tune
moyenne, Faultre grande et l'aultre petite; sur la
moyenne avoit une église croisée, voirrée et faicte de
gente façon, où il y avoit une cloche sonnant et quatre
chantres^. Il y avoit ung aultre entremectz d'ung petit
enfant tout nu sur une roche, qui pissoit eaue rose
continuellement^. Ung aultre entremectz y avoit, d'une
caraque ancrée, garnie de toute marchandise et de
suin de Vieuglise, verrier de Lille, fut chargé de garnir de verre
blanc (Compte de Guillaume de Poupet, de 1454; Archives du
Nord, B 2017).
1. c Et à l'endroit de la table où mondit seigneur le duc fut
assis avoit ung moût riche dois de fin drap d'or tissu noir et bordé
de velours sur velours très richement , aux armes de mondit sei-
gneur et à sa devise, et faisoit iceluy dois chiel et dossier; et
aussi estoit paré le lieu et place ou grant et haut banc où monsei-
gneur fu, d'un grant coussin tout couvert de drap d'or, pareil de
soies et de brodeure comme estoit iceluy dois .• (Ms. Baluze, f. 179.)
2. ff De fins linges nommés satins œuvres , moût belles et
estrangez, et pendoient icelles napes jusques à terre; et les bans
estoient tous parez et couvers de bancquiers de tapisserie faiz et
ouvrez aux armes de mondit seigneur. » (Id.)
3. c Qui y chantoient et jouoient d'orgues, quant leur tour
venoit. » (Math. d'Esc.)
4. a Et fu sy bien assiz, que la nef d'argent, où on met l'au-
mosne dudit duc, se trouva là en droit, en petit de temps, toutte
emplie de ladicte eaue roze..» (Id.)
350 filÊMOIRBS d'olivier DE LA MARGHB.
personnaiges de mariniers^, et ne me semble point
qu'en la plus grant caraque du monde ayt plus d'ou-
vraiges ne de manières de cordes et voilles, qu'il y
en avoit en ceste. Ung aultre entremectz y avoit d'une
moult belle fontainne^, dont une partie estoit de voirre
et l'aultre de plomb, de très nouvel ouvraige, car il
y avoit petibz arbriceaulx de voirre, feuilles et fleurs si
nouvellement faictes qu'à merveilles ; et l'espace de
l'artiffice estoit ainsi comme ung petit prel cloz de
roches de saphistrins et d'aultres estranges pierres,
et au millieu d'icelluy avoit ung petit sainct Ândrieux
tout droit, ayant sa croix devant luy, et par l'ung des
boutz de la croix sourdoit la fontainne, ung grant
pied de haulteur, et recheoit dedans le prel par si sob-
tille manière, que Ton ne sçavoit que l'eaue devenoit^.
1. € Les ungz moDtans en la hane, et les autres juans sur les
cordes, les autres tenans par manière de porter bagues de lieu en
autre, i (/d.)
2. Ces jeux hydrauliques étaient fort goûtés au xy siècle. An
château de Hesdin, que le duc de Bourgogne fit réparer et embel-
lir en 1432, Golard Le Veneur, valet de chambre de Philippe le
Bon, établit, entre autres décorations, les « peintures de trois per-
sonnages qui vuident eaue et moullent les gens quant Ten venlt, »
et à l'entrée de la grande galerie il plaça « ung engien pour moui-
ller les dames en marchant par dessus avec huit conduis pour
mouiller les dames par dessoubz » V. aux Archives du
Nord, B 1948, le compte V« de Jean Abonnel, de 1433, où sont
décrites avec détail les inventions de Golard Le Veneur, qui
témoignent, il faut en convenir, du luxe de la maison de Bour-
gogne, mais aussi du goût par trop gaulois de l'époque en matière
de « joyeulsctez » et de divertissements. Ce goût existait d'ailleurs
encore au xmii« siècle en Italie, où le président de Brosses rencon-
tra dans les villas romaines du Belvédère et de Mondragone des
€ engins i à peu près semblables. Il en existe encore à la villa
Palavicini, près Gênes.
3. € Et u'estoit autre chose toutesfois que clère eaue de fon-
HÉMOmES d'olivier de la marche. 351
Les entremectz de la deuxiesme table. — La seconde
table, qui estoit la plus longue, avoit premièrement
ung pasté, dedans lequel avoit vingt huit personnaiges
vifz jouans de divers instrumens, cbascun quant leur
tour venoit * .
Le secont entremectz de celle table estoit ung chas-
teau à la façon de Lusignian, et sur ce chasteau, au
plus hault de la maistresse tour, estoit Melusine en
forme de serpente, et par deux des moindres tours de
ce chasteau sailloit quant on vouloit eaue d'orange,
qui tomboit es fossez.
Le tiers estoit ung moulin à vent, hault sur une
talnne. i (Math. d'Esc.) — Jehan Scalkin, valet de chambre du
duc, qui fit cette fontaine de plomb, reçut 8 liv. 16 sols pour
il journées employées à ce travail, à 16 sols par jour. (Compte
9« de Guillaume de Poupet; Laborde, p. 428.) — La partie de
oorrrefut faite par Grossuin de Vieuglise, plus haut nommé. Yoy.
môme compte, Arch. du Nord, B 2017.
1. On n'a pas encore fait de recherches sur les nombreux musi-
ciens qu'entretenait la cour de Bourgogne. Cependant les poètes
contemporains en citent quelques-uns. Ainsi, dans son Champion
des dames (Paris, Pierre Vidoue, pour Galiot du Pré, 1530, in-8*),
Martin Franc parle des musiciens Verdelet, Guillaume du Fay et
Binchofs :
Tu as bien les Anglois ouy
Jouer à la court de Bourgongne,
N'a pas certainement oay
Fust il jamais telle besongne.
J'ay veu Binchois avoir vergongne
Et soy faire emprez leurs rebelles,
Et du Fay despite et frongne
Qu'il n'a mélodie si belle.
Olivier de la Marche nous apprend dans son Epistre sur le noble
ordre de la Thoison d'or une particularité assez curieuse à ce sujet ;
c'est que les chanteurs étaient nourris de viande crue à la cour de
Bourgogne, probablement afin de maintenir leur voix plus claire.
352 MÉMOIRES D^OUYIER DE LÀ MARCHE.
motte, et sur le plus hault volant avoit une parche, au
bout de laquelle estoit une pie et gens à l'entour de
tous estatz, ayans arcs et arbalestes, et tiroient à k
pie, à demonstrer que toutes gens tirer à la pie est
mestier commun.
Le quart fut ung tonneaul mis en un vignoble, où
il y avoit deux manières de breuvaiges, dont Fung
estoit bon et doulx, et Taultre amer et mauvais, et
sur ledit tonneaul avoit le personnaige d'ung homme ^
richement vestu, qui tenoit en sa main ung brief oii il
y avoit escript : € Qui en veult, si en prenne. >
Le cinquiesme estoit ung désert, ainsi que tarre
inhabitée, auquel avoit ung tigre merveilleusement
[et] vivement faict, lequel tigre se combatoit à Feu-
contre d'ung grant serpent.
Le sixiesme estoit ung homme sauvaige monté sur
ung chameau^, qui faisoit semblant et manière d'aler
par pays.
Le septiesme estoit le personnaige d'ung homme,
qui d'une parche batoit ung buisson plein de petitz
oyseaulx, et près d'eulx, en ung vergier cloz de
treilles de rosiers, faict très gentement, avoit ung
chevalier et une dame assiz à table, lesquelz man-
geoient les oisillons dont l'ung bastoit le buisson, et
monstroit ladicte dame au doyt qu'il se travailloit eu
vain et follement perdoit son temps .
Le huictiesme estoit un fol monté dessuz un ours,
et estoit entre plusieurs estranges montaignes de
diverses roches, chargées de grésil et de glasses pen-
dans de bonne façon.
1. Mathieu d'Escouchy dit un ours par erreur.
2. f Cheval. » (Math. d'Esc.)
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 353
Le neufiesme estoit ung lac avironné de plusieurs
villes et chasteaulx, auquel lac avoit une nef à voille
levée, tousjours vagant par Teaue du lac à par soy,
et estoit ceste nef gentement façonnée et bien garnye
de choses appartenantes à naviere.
La tierce table, qui estoit la moindre des deux
aultres, avoit une forest merveilleuse, ainsi comme si
c*estoit une forest d'Inde, et dedans celle forest
estoient plusieurs bestes estranges et d'estrange façon,
qui se mouvoient d'elles mesmes, ainsi que si elles
feussent vives.
Le second entremectz de celle table estoit ung lyon
mouvant attaiché à ung, arbre au millieu d'ung preaul,
et là avoit le personnaige d'ung homme qui batoit le
chien devant le lyon.
Le tiers et dernier entremectz estoit un marchant
passant par un villaige, portant à son col une hotte de
toutes manières de marceries pleine.
Et pour deviser la manière et du service et des
viandes, ce seroit merveilleuse chose à racompter, et
aussi j'avoie tant aultre part à regarder, que deviser au
vray n'en sçauroye ; mais de tant me souvient que
chascun plat fut fourni de quarante huict manières de
mectz, et estoient les plats de rost chariotz estoffez d'or
et d'azur.
En celle salle, au plus près de la table, avoit ung
hault buffet chargé de vaisselle d'or et d'argent et de
potz de cristal garnys d'or et de pierreries, et n'ap-
prochoit nul ce buffet plus avant des gardes de bois
qui estoient là faictes, si non ceulx qui servoient
de vin.
Ainsy comme au millieu de la longueur de la salle,
n 33
354 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARGHB.
assez près de la f>aroy, à Topposite de la longue table,
avoit ung hault pillier, sur quoy avoit une imaige de
femme nue, qui les cheveulx avoit si longs, qu'ilz la
oouvroient par derrière jusques aux rains, et sur son
chief avoit ung cbappeau très riche, et estoit enve-
loppée ainsy que pour mussier où il appertenoit,
d'une serviette à manière de volet bien délié, escripte
en plusieurs lieux de lettres grégeoises, et gectoit
cest ymaige, par la mamelle droite, ypocras, autant
que le soupper dura ; et auprès d'elle avoit ung aultre
pillier large, en manière d'ung hourt, sur quoy estoit
attaichié à une cbaisne de fer ung lyon vif^, en signe
d'estre garde et deffense de ceste imaige , et contre
son pillier estoit escript en lettres d'or, en une targe :
c Ne toucbez à ma dame. »
Comment les seigneurs et les dames furent assis aux
tables^. — Mondit seigneur doncques, madame la
ducbesse et toute leur noble compaignie mirent assez
longuement à visiter les entremectz. Toute la salle estoit
plaine de nobles gens, et peu en y avoit d'aultres. Là
estoient cinq hours bien ordonnez pour ceulx qui ne
vouldroient point seoir à table, qui tantost furent
pleins d'honunes et de fenunes, dont la pluspart
estoient desguisées, et tant en sçay, qu'il y avoit des
chevaliers et des dames de grant maisons , et qui là
estoient venuz de loing, les ungs par mer et les aultres
par terre pour veoir la feste, dont il estoit grant
renommée.
i . Gilles Le Gat, serrurier à Lille, reçut 20 sols pour fabricaUon
d'une chaîne, d'une cheville de fer, de deux havets et de deux ton-
rets, destinés à attacher ce lion (Laborde, p. 427).
2. Ici Math. d'Escouchy se met en scène. Voy. t. n, p. 138.
MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE. 355
Pour le faire brief, après que chascun eust assez
regardé les entremectz, les maistres d'hostelz, qui la
besoDgne conduisoient, vindrent faire rordonnance de
l'assiette. Au millieu de la moyenne table s'assit
mondit seigneur le duc, à sa dextre s'assit madamoi-
selle, fille de monseigneur le duc de Bourbon ^ après
elle monseigneur de Gleves, madame de Ravestain,
niepce de madame la duchesse et femme de monsei-
gneur Adolf ^ ; et madame la duchesse fut assise à sa
senextre avec madame de Gharny^, mademoiselle
d'Estampes^, monseigneur de Sainct Pol, madame de
Beures^, femme de monseigneur le bastard de Bour-
goingne, monseigneur de Pons ^ et madame la chance-
liere''.
A la grande et seconde table fut assis monseigneur
de Gharrolois, monseigneur d'Estampes, monseigneur
Adolf , monseigneur de Fiennes, monseigneur le bas-
tard de Bourgoingne, monseigneur de Hornes ^, meslez
avec grant nombre de dames et de damoiselles, et
aussi tant d'aultres chevaliers, que les tables estoient
plaines d'ung costé et d'aultre; et pareillement à la
troisiesme table furent assis escuyers et damoiselles
ensemble, en telle façon que les tables furent fournies.
1. Isabelle de Bourbon.
2. Béatrix de Portugal.
3. Marie, fille naturelle de Philippe le Bon.
4. Isabelle de Bourgogne.
5. Marie de la Yiéville.
6. Jacques, seigneur de Pons en Poitou.
7. Guigone de Salins, seconde femme du chancelier Rolin.
8. Math. d'Ëscouchy dit : Bernes, ce qui est une erreur. Il
s'agit probablement ici de Jacques, premier comte de Homes,
dont le père, Guillaume, était mort Tannée précédente.
356 MÉMomBS d'olivier de la marche.
Des entremectz vifê^ mouvans et allans^ qui furent
conduictz en ce bancquet. — Quant chascun fut assis,
ainsi que dit est, en l'église, qui fut le premier entre-
mectz, sur la principalle table, sonna une cloche très
bault ; après la cloche cessée, trois petitz enffans et une
teneur ^ chantèrent une très douce chanson , et lors
qu'ilz l'eurent accomplie, ou pasté, qui estoit le pre-
mier entremectz de la longue table, comme dessus,
ung bergier joua d'une musette moult nouvellement.
V entremectz du cheval recullant. — Après ce ne
demoura guieres que, par la porte de l'entrée de
la salle, entra ung cheval^ à reculons, richement
couvert de soye vermeille, sur lequel avoit deux
trompettes assises doz contre doz et sans selle,
vestuz de journades^ de soye grise et noyre, chap-
peaulx en leurs testes et faulx visaiges mis, et les
mena et remmena ledit cheval tout au long de la salle,
à reculons, et tandiz ilz jouèrent une batture de leurs
trompettes; et y avoit, à conduire cest entremectz,
seize chevaliers vestuz de robes de la livrée.
V entremectz du luytin. — Cest entremectz accom-
pli, en l'église fut joué des orgues, et ou pasté fut
joué d'ung cornet d'Allemaigne moult estrangement ;
et lors entra en la salle ung luytin ou ung monstre
très defïiguré, qui du faulx du corps en bas avoit
jambes et piedz de griffon veluz et grans ongles,
et depuis le faulx en amont, avoit forme d'homme
1. Mot emprunté au plain-chant où il signifie la dominante. Ici
il a le sens de basse, d'accompagnement.
2. « Ung charnel, i (Ms. Baluze.)
3. Casaques.
MÉMOIRES d'OLIYIEH DE LA MARCHE. 357
et avoit vestu une jaquette juste de soye blanche,
rayée de vert, et chapperon tenant en sus. Il avoit
estrange barbe et visaige ; il portoit en ses mains
deux dars et une targe; il avoit sur sa teste ung
homme, les piedz dessus, qui se soubstenoit par
ses deux mains sur les espaules du monstre, et ledit
monstre estoit monté sur ung sanglier couvert riche-
ment de soye verte ; et quant il eust faict son tour
parmy la salle, il s'en retourna par où il estoit venu.
Uentremectz de Vystoire de Jason, par lequel fut
monstre comme ledit Jason se combatit aux bœufs de
colères. — Quant le luytin s'en fut retourné, ceulx de
Teglise chantèrent, et ou pasté fut jouhé d'une dou-
chaine ^ avec ung aultre instrument, et tantost après
sonnèrent moult hault quatre clairons et firent une moult
joyeuse batture^. Ces clairons est oient derrière une
courtine verte, tendue sur unggrant hourt faict au bout
de la salle. Quant leur batture fina, soudainement fut
tirée la courtine, et là fut veu sur ledit hourt ung per-
sonnaige de Jason, armé de toutes armes, qui se
promenoit en icelle place, regardant autour de luy,
conune s'il fust venu en terre estrange. Puis s'age-
noilla et regarda vers le ciel , et lisit ung brief que
Medée luy avoit baillé quant il se partit d'elle pour la
Thoison d'or conquerre, et, à son relever, il veit venir
contre luy grans et horribles beufz, qui luy vindreiit
courir sus ; et tantost ledit Jason coucha sa lance et
s'apoincta pour combatre ces bestes qui l'assailloient
1 . Doucine, flûte douce.
2. Cette partie est abrégée par La Marche. Il y a un peu plus
de détails dans Math. d'Escouchy.
358 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
de merveilleuse force et si vivement que c^estdt
eflOrayaote chose à regarder ; car ilz gectoient feug et
flaoïbe par les narines et par la gorge, et ledit Jasoo
se deffendoit et combatoit par si belle façon, que tous
disoient qu'il avoit une contenance d'honune de bien.
La bataille dura moult longuement et tant que ledit
Jason gecta sa lance contre les beu& et mit la main à
Fespée, et, en soy combatant, luy souvint que Medée
luy avoit donné une fioUe pleine d'aucune liqueur
ayant telle vertu que, au moyen de ladicte liqueur, il
pouvoit lesditz beufs matter et subjuger et esteindre
leur ardent feu, qui luy nuysoit fort. Si pnnt la fiolle
et gecta la liqueur contre les museaulx desditz beufs,
et prestement ilz se rendirent domptez, veincus et
matez; et à tant fut la courtine retirée, et cessa ce
mistere pour celle fois.
Uentremectz du serf. — Après ce mistere fut joué
des orgues en Teglise par le long et espace d'ung motet,
et tantost après fut chanté ou pasté, par trois doulces
voix, une chanson tout du long, laquelle se nomme la
c Sauvegarde de ma vie. > Puis par la porte dont les
aultres mectz estoient venus, après ce que Teglise et le
pasté eurent chascun joué quatre fois, entra dedans la
salle ung cerf merveilleusement grant et beau, lequel
estoit tout blanc et portoit grandes cornes d*or, et
estoit couvert d'une riche couverte de soye vermeille.
Selon mon advis, dessus ce serf estoit monté ung
jeune filz de l'âge de douze ans, habillé d'une robe
courte de velours cramoisy, portant sur sa teste ung
petit chaperon noir decoppé, et estoit chaussé de
gentz solUez . Ce dit enfant tenoit, à deux mains, les
HÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 359
deux cornes dudit cerf. £t quant doncques il entra
dedans la salle, lors il commença le dessus d'une
chanson moult hault et cler, et ledit cerf chanta la
teneur, sans y avoir autre personne, sinon Tenffiuit
et Fartifice dudit cerf, et nommoit on ladicte chanson
qu'ilz chantoient : c Je ne veiz oncques la pareille,
c etc. > En chantant, comme je vous racompte, ilz
feirent le tour par devant les tables, et puis s'en
retournèrent; et me sembla bon cest entremectz et
voulentiers veu.
Uentremectz de Jasotiy par lequel il fut monstre
comment il tua le serpent en Colcos. — Après ce bel
entremectz du blanc cerf et de l'enfiant, les chantres
chantèrent ung motet dedans l'église, et au pasté
fut joué d'ung leuz avecques deux bonnes voix, et
faisoient tousjours l'église et le pasté quelque chose
entre les entremectz. Après ce, quant ceulx dudit
pasté eurent fait leur devoir, sur le hourt auquel
l'on monstroit l'histoire de Jason, sonnèrent une bat-
ture les quatre clairons qui paravant avoient joué, et,
après celle batture achevée, l'on tira la courtine dont
devant est faicte mencion, et atant fut veu Jason qui
se proumenoit très richement embastonné, comme à
l'aultre fois. Si luy advint, à ceste heure, que tout
soubdainement luy vint courir sus ung très hideux et
espouvantable serpent. Ce serpent doncques avoit la
goi^e et la gueule ouverte, les yeulx gros et rouges
et les narines enflées, et estoit composé et ediflié en
telle façon que, par sadicte gueule et par la plus grant
part de ses conduictz, il gectoit venin très puant et
feu et fumées merveillables.
360 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Quant Jason regarda ce serpent et le veit venir et
tirer vers sa personne, il se mist en deffense moult
bien et très ordonnement ; et là se conunencerent à
combatre ledit Jason et le serpent, et en ce feirent si
bon devoir que ce ne sembloit pas mistere, ains
sembloit trop mieulx une très aigre et mortelle bataille.
Et, pour l'assouvissement de leur personnaige, Jason
luy gecta sa lance, puis le combatit de son espée et
tint manière de soy remembrer d'ung anneaul que
Medée luy donna servant à ceste bataille. Si le monstra
ap serpent et prestement il fut vaincu, et lors Jason le
ferit tant de son espée, qu'il luy coupa la teste devant
tous, puis luy esracba les dents et les mist en une
gibecière qu'il portoit; et atant fut la courtine retirée.
Uentremectz du dragon voilant en Vair. — Atant
fut joué des orgues en l'église , et au pasté jouèrent
de flustes quatre menestriers, puis par le hault de
la salle partit, d'ung bout, ung dragon ardent qui
voila la plus part de la longueur de la salle et passa
oultre, tellement que l'on ne sceut qu'il devint; et lors
chantèrent ceulx de l'église , et au pasté jouèrent de
vielles les aveugles .
Uentremectz du faulcon et du hairon. — Après à
ung des bouts de la salle en hault, partit tout en
l'air ung hairon, qui fut escrié de plusieurs voix
en guise de fauconniers ; et tantost partit, d'ung aultre
bout de la salle, ung faulcon qui vint toupier^ et
prendre son vent, et d'ung aultre costé partit ung
aultre faulcon, qui vint de si grant roideur et ferit le
1. Tourner, tournoyer.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 361
hairon si rudement, qu'il Tabatit au millieu de la salle,
et, après la criée faicte, ledit hairon fut présenté à
niondit seigneur ; et alors fut encoires une fois chanté
en Teglise, et au pasté jouèrent trois tabourins
ensemble.
Comment Jason sema les dens du dragon dont sail-
lirent hommes armez qui s^ entretuer ent . — Après ce
sonnèrent les quatre clairons sur le hourt, et, leur
batture achevée, fut tirée la courtine, et là fut veu
Jason, armé et embastonné, qui les beufz avoit attai-
ché à une charrue qu'il tenoit et gouvernoit à guise
de laboureux, et faisoit les beufz aller et tirer. Quant
il eust labouré la terre, il habandonna les beufz et
print les dens qu'il avoit arrachées au serpent et
les sema parmy la terre qu'il avoit labourée, et, selon
ce que ledit Jason alloit avant en employant la
semence desdictes dens, sourdoient et naissoient gens
armez et embastonnez ; et regardèrent l'ung l'aultre et
s'entrecoururent sus si fièrement, qu'ilz se firent le
sang couler ; et en la fin s'entretuerent en la présence
de Jason, qui les regarda quant il eust semé les dens;
et, prestement qu'ilz se furent tous abatuz et occiz
devant luy, la courtine fut retirée. Le mistère accom-
ply, l'on joua des orgues en l'église, et au pasté fut
faicte une chasse telle, qu il sembloit qu'il y eust petitz
chiens glatissans et braconniers huans et sons de
trompes, comme se ilz fussent en une forest ; et par
celle chasse fina l'entremectz dudit pasté.
Comment Saincte Eglise fut amenée à ce bancquet par
ung géant. — Telz furent les entremectz mondains de
celle feste ; je laisseray atant à en parler pour compter
362 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
d'ung entremectz pitoyable qui me semble le plus espe-
cial des aultres, et fut tel. Par la porte où tous les aultres
entremectz estoyent passez et entrez, vint ung géant
plus grant, sans nui artiffice, que je visse onoques»
d'ung grant pied, vestu d'une robe longue de soye
verde, royée en plusieurs lieux, et sur sa teste avoît
une tresque^ à la guise des Sarrasins de Grenade, et
en sa main senextre tenoit une grosse et grande gui-
sarme' à la vieille façon, et à la dextre menoit ung
éléphant' couvert de soye, sur lequel avoit ung dias-
teaul où se tenoit une dame^, en manière de reli-
gieuse, vestue d'une robe de satin blanc, et par des-
sus avoit ung manteau de drap noir, et la teste avoit
affulée d'ung blanc couvrechief, à la guise de Bour-
goingne^ ou de recluse, et si tost qu'elle entra en la
salle, et elle veit la noble compaignie qui y estoit,
lors, comme nécessairement embesoingnée, elle dit au
géant qui la menoit :
La dame.
Géant, je veulz cy arrester,
Car je voy noble compaignie
A laquelle me fault parler.
Géant, je veulz cy arrester;
Dire leur veulz et remonstrer
Chose qui doit bien eslre ouye.
Géant, je veulz cy arrester,
Car je voy noble compaignie.
\ . Tresse, c Torque. » Ms. Baluze.
2. Hache à deux tranchants.
3. f Ohffant. » (Math. d'Escouchy.)
4. C'était, comme il le dit lui-même ailleurs, Olivier de la
Marche qui jouait le rôle d'Église.
5. Peut-être faut-il lire c béguine. » Ce mot se trouve dans le
ms. Baluze.
HÉMOIRES d'OUVIER DE LA HARGHE. 363
Quant le géant ouyt la dame parler, il la regarda
moult effi*eement; toutes voyes il n'arresta jusques
il vint devant la table de monseigneur, et là s'assem-
blèrent plusieurs gens, eulx esmerveillans que celle
dame povoit estre. Par quoy, si tost que son éléphant
fut arresté, elle conunença une complainte, telle que
cy après est escripte :
Complainte de la dame,
Helas ! helas ! moy douloureuse,
Triste, desplaisant, annuyeuse,
Désolée, las, peu heureuse,
La plus qui soit I
Ghascun me regarde et me voit ;
Mais ame ne me recongnoît,
Et me laisse on à cest endroit
En tel langueur,
Qu^ame vivant n'eust oncques tel douleur.
J*ay cueur pressé d'amertume et rigueur,
Mes yeulx fonduz, flatrie ma couleur,
Qui bien y vise.
Oyez mes plaintz, vous tous où je ravise.
Secourez moy, sans le mectre en feintise;
Plourez mes maulx ; car je suis Saincte Eglise,
La vostre mère.
Mise à ruyne et à douleur amere,
Filée au pied par aspre vitupère ;
Et mes griefz maulx pourte, soffre et compère,
Par vos dessertes.
Petitement vous souvient de mes pertes,
Lesquelles sont si cleres et appertes ;
Mes manoirs ars, et mes places désertes,
Et mes enfTans
Mors et noyez, et pourriz par les champs,
Ou sont chartriers^ foiblement Dieu creans.
1. Prisonniers.
36i MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
Mon deumaine est es mains des mescreans.
J'en suis chassée
Honteusement, comme pauvre esgarée-,
Mussanti fuyant, par dure destinée;
Si lassée, si esteincte et grevée,
Qu'à peine say
Dire les maulx où je suis, et que j'ay.
Plus me complains, et moings de secours j'ay.
Ma pauvreté touteffoîs maintiendray,
Pour essayer
Lesquelz premier se vouldront employer
A secourir Saincte Eglise et ayder
Qui ne requiert le travail sans mestier.
Ainsi je cours
De lieu en lieu, et puis de cours en cours,
Gryant premier l'Empereur au secours.
Et puis après je gecte crys et plours
A toute oultrance.
Pour estre ouye, et avoir allégeance
Devant le très chrestien Roy de France
Victorieux, où j'ay bien ma fiance,
Et dois avoir.
Puis chemine, sans guieres remanoir,
Aux aultres Roys, pour leur foire assavoir
Le grant meschief où me faut remanoir;
Et puis revyens
Aux ducs, contes et puissans terriens.
Princes, marquis, aux grans et aux moyens,
Généralement à tous bons chrestiens.
Pour remembrance
Du Créateur qui est nostre espérance;
Que tout chascun s'apparoille et avance
Pour le secours, qui est ma desirance.
Or suis joyeuse
Que puis faire ma complainte piteuse
Devant toy^ duc, dont je suis désireuse.
Metz en mes motz entente savoureuse,
Et je t'en prie.
I
MÉMOIRES d'olivier DE LA. MARCHE. 365
Aussi fay je à ceste compaignie.
Pour moy ayder Tungà Taultre s'allie ;
Car Dieu le veult, et nulz bien foictz n*ob1ie.
Ainsi me va, par le divin vouloir,
Qu'à ce bancquet je me suis embastue,
Venant de loing par efTreé povoir,
Cherchant les lieux où cueurs sont à mouvoir
A secourre moy dolente et perdue.
Loé soit Dieu que je suis cy venue ;
Car ad vis m'est que j'ay fait le voyaige
Pour racheter mon ennuyeux dommaige.
G toy, 0 toy, noble duc de Bourgoingne,
Filz de FEgiise^ et frère à ses enffans,
Entemps à moy, et pense à ma besoingne.
Paintz en ton cueur la honte et la vergoingne,
Les griefz remordz qu'en moi je pourte et sens.
Infidelles, par milliers et par cens,
Sont triumphans en leur terre damnée,
Là où jadiz souloye estre bonnourée.
Et vous, princes puissans et honnorez,
Plorez mes maux, larmoyez ma douleur.
Ma joye n'est, s'emprendre ne vouliez,
En moy vengeant, ce que faire devez.
En servant Dieu, et acquérant honneur.
Par mes enffans je suis en ce mesheur ;
Par eux seray, si Dieu plaist, secourue,
Et requiers Dieu de conseil estre acreue.
Vous, chevaliers qui pourtez la Thoison,
N'oubliez pas le très divin service ;
Et vous aussi, nez de bonne maison,
Gentilzhommes, vecy belle achoison
Pour acquérir de los le beneûce.
Mon secours est pour jeunes gens propice.
Les noms croistront, et Tame enrichira
Du service que chascun me fera.
366 MéMOIRES d'olivier DE LA MARGHB.
Dont en amour de Dieu premièrement,
Et en faveur de nom et de noblesse,
Je te requiers acertes fermement,
Mon amé filz, pour mon recouvrement,
Et vous, seigneurs, pour toute gentillesse.
Par tout m'en vois; car mon œuvré me presse.
Mon faicl piteulx, hélas! qu'on ne Toublie.
Sous tel espoir. Dieu vous doint bonne vie!
Comment Thoison d'or présenta à mondit seigneur
le faisant pour faire aucung veu solempnel. — La
lamentacion de nostre mère Saincte Eglise faicte,
en la salle entrèrent grant nombre d'oflficiers d'armes,
desquelz le derrenier estoit Thoison d'or, roy d'armes.
Ce Thoison d'or portoit en ses mains un faisant vif et
aorné d'ung très riche collier d'or, très richement
garny de pierreries et de perles ; après ledit Thoison
d'or vindrent deux damoiselles, c'est à sçavoir mada-
moiselie Yoland, fille bastarde de mondit seigneur le
ducS et Ysabeau de Neufchastel, fille de monseignew
de Montagu*, adextrées de deux chevaliers de l'ordre
de la Thoison d'or, c'est à sçavoir monseigneur de Cre-
qui et messire Symon de Lalain. En telle ordonnance
vindrent lesditz officiers d'armes et ledit Thoison
d'or avecques le faisant, jusques devant monseigneur
le duc, auquel ilz firent le reverance, puis luy dist
ledit Thoison d'or en ceste façon :
c Très hault et très puissant prince, et mon très
<L redoubté seigneur, veez les dames qui très hum-
< blement se recommandent à vous, et pour ce que
< c'est la coustume, et a esté anciennement, que aux
i. Mariée plus tard à Jean d'Ailly, seigneur de Picquigny.
2. Mariée plus tard à Louis de Vienne.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 367
c grans festes et nobles assemblées on présente aux
c princes, aux seigneurs et aux nobles hommes le
c paon, ou quelque aultre oyseau noble, pour faire
c veuz utiles et valaibles, elles m'ont icy envoyé avec
c ces deux damoiselles pour vous présenter ce noble
c faisant, vous priant que les vuillez avoir en sou-
<L venance. »
Ces parolles dictes, mondit seigneur le duc^ qui
savoit à quelle intencion il avoit fait ce bancquet,
regarda l'Eglise, et ainsy, comme ayant pitié d'elle,
tira de son seing ung brief contenant qu'il vouoit qu'il
secourroit la chrestienté, comme il sera dit cy après,
dont l'Eglise fit manière de soy resjouyr, et voyant
que mondit seigneur avoit baillé à Thoison d'or son
veu, et que ledit Thoison d'or le lisit, elle s'escria
tout hault et dit :
Dieu soit louhé, et servy haultement
De toy, mon fiiz, doyen des pers de France !
Ton très hault veu m'est tel enrichement,
Qu'il me semble que je suis clerement
De tous mes maulx à plaine délivrance.
Par tout m'en voys requérir aliance,
Et prie à Dieu qu'il te donne la grâce
Que ton désir à son plaisir se face.
0 vous, princes, chevaliers, nobles hommes,
Voyez patron pour hauk faictz entreprendre.
Froissez vostre aise, acourcissez vos sommes,
Levez vos mains, tandiz que nous y sommes,
Offirez à Dieu ce que luy devez rendre.
Je prens congié ; car cy ne puis descendre,
Mais voys tirant la terre cbrestienne,
Pour Dieu servir et abréger ma paine.
A ce mot le géant reprint son éléphant et le rem-
368 MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE.
mena par devant les tables en la manière qu'il estoit
venu. Quant j'euz veu cest entremectz, c'est à sçavoir
TEglise, et ung chasteau sur une si diverse beste» je
arguay en moy se je pourroye comprendre ce que
vouloit dire, et ne peuz aultrement entendre, fors que
celle beste, qui nous est estrange et diverse pardeçà,
elle avoit enmiené, en seigne qu'elle travaille et laboure
sur grandes et diverses adversitez, en la partie de
Gonstantinople, lesquelles adversitez nous congnois-
sons, et le chasteau en quoy elle estoit signiffîoit Foy.
En oultre, et par ce que ceste dame estoit conduicte
et menée par ce grant géant, ayant la main armée,
j'entens qu'elle donnoit à congnoistre qu'elle doubtoit
les armes des Turcs, qui l'ont chassée, et qui quierrent
sa destruction.
Quant doncques elle se fut partie d'illec, les nobles
honunes, à tous costez, par pitié et compassion,
encommencerent à faire veuz et ensuyre mondit sei-
gneur le duc chascun selon sa faculté, et mirent ces
veuz par escript , ainsi qu'il sera dit cy après. Mais
pour ce que tant de veux se firent ou s'appareillèrent
de faire, et que la chose eust esté trop longue, mondit
seigneur fit crier par Thoison d'or que la chose cessas!
atant, et que tous ceulx qui vouldroient vouer bail-
lassent le lendemain leurs veuz audit Thoison d'or, et
il les tenoit valiables, comme s'ilz eussent esté faictz
en sa présence^.
Pour abréger mon escripture, tantost après le cry
1. Mathieu d'Escouchy place ici les vœux qu* Olivier de la
Marche a rejetés plus loin. D'ailleurs, il suit un ordre tout diffé-
rent dans leur énumôration.
MÉMOIRES d'OLIYIEH DE LA MARCHE. 369
dudit Thoison d'or^ le bancquet fut assouvy, les
nappes furent levées, et chascun fut en pied par la
salle, et quant à moy, se me sembla lors ung songe,
car, de tous les entremeetz des tables, il n'y demoura
sinon la fontaine de voirre. Quant je ne veiz rien plus
dé nouveaul à quoy passer le temps, lors commença
mon entendement à mettre devant mes yeulx plu-
sieurs choses touchant ceste matière. Premièrement
je pensay en moy mesme les oultraigeux excès et la
grant despense qui, pour la cause de ces bancquetz,
ont esté faictz puis peu de temps ^ ; car celle manière
de chappeletz avoit là très longuement duré, dont chas-
cun s'efforçoit à son ordre et mectoit paine de rece-
voir la compaignie plus haultement; etprincipallement
mondit seigneur avoit fait si grant appareil, coust et
assemblée, que je nonunoye ceste chose oultrai-
geuse et desraisonnable despense, sans y trouver
entendement de vertu, sinon touchant Tentremectz de
TEglise et des veuz de ce ensuyvans ; et encoires me
sembloit si haulte entreprinse trop soubdainement
conunencée.
En celle pensée et ymaginacion demouray longue-
ment, et tant que d'aventure je me trouvay auprès
d'ung seigneur, conseiller et chambellan et bien privé
1. V. Math. d'Escouchy, t. II, p. 222.
2. Pour les dépenses faites au banquet de Lille, v. Vlnventaire
des Archives du Nord, t. IV, p. 195. On remarquera que Pierre
Goustain et Golart Le Voleur, tous deux peintres, eurent chacun
20 livres pour leurs travaux aux entremets. Jean de Boulogne
et Simonnet Marmion, également peintres, n'étaient au contraire
payés qu'à raison de 12 sols par jour. Jacques Daret, peintre,
avait 20 sols, et Saladin, d'Audenarde, 16, ce qui suppose une
réputation plus grande que celle de Simonnet Marmion.
II 24
370 MÉMOIRES d'OLIYIER DE LA MARCHE.
de mondit seigneur le duc, auquel j'avoye assez d'ac-
cointance. Lors je me prins à deviser avecques hiy, et
luy racomptay la fantasie en quoy j'estoye, et quant
je luy eus tout dit, il me fist ceste response :
c Mon amy, saches, et je le te afferme en foy de
chevalier, que ces chappeletz, bancquetz et festie-
mens, qui se sont menez et maintenuz de longue
main, n'ont esté sinon par la ferme entreprinse
et secrette desirance de monseigneur le duc, pour
parvenir à faire.son bancquet par la manière qu'on a
cy veue, désirant grandement et de tout son cueur
conduyre à effect ung ancien sainct propoz qu'il a
eu de servir Dieu, nostre créateur, lequel a esté et
peult estre congneu par le voeu dont maintenant il
a fait publicacion, c'est à sçavoir pour le bien de la
chrestienté et pour résistance^ des ennemis de
nostre foy, et de pieça a bien monstre le grant désir
qu'il en avoit, comme d'y envoyer et soudoyer
navyeres et gens d'armes très longuement. Mesme-
ment il y a trois ans ou environ, qu'en la ville de
Mons en Haynnault, mondit seigneur tint la feste de
l'ordre de la Thoison d'or. Et là furent assemblez
grant nombre de chevalerie, portans icelle ordre. Et
à la messe, ce jour, monseigneur l'evesque de Gha-
lon, chancellier d'icelle, proposa, en sermon gêne-
rai, la grant desolacion et ruyne en quoy l'Eglise
militant estoit, en requérant les chevaliers de ladicte
ordre et aultres, pour le confort d'icelle nostre
mère désolée. Et sur ceste matière par iceulx die-
valiers furent prinses de moult belles conclusions
1. t Pour résister aux entreprises. »
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 371
pour le service de Dieu augmenter et la foy main-
tenir, desquelles choses mondit seigneur fut tous-
jours principal esmoveur, et le premier desliberé
d'y employer corps et chevance. Depuis lors,
comme il est certain, lui est survenu la rébellion de
Gand, à laquelle subjuguer il a despendu du temps
et de l'avoir, et, la grâce Dieu, il en est venu à si
bonne et honnorable conclusion que chascun scet.
Or est ainsy que, pendant ce temps, le Turc a fait de
grandes choses sur la chrestienté, comme d'avoir
gaigné Gonstantinoble, qui jamais n'avoit heu ville-
nie si grant des mescreans, l'Empereur mort et
l'empire destruict. Ces choses ont tousjours entamé
le cuem' et le désir de mondit seigneur au service
de Nostre Seigneur Jésus Grist ; car au besoing est
deu le secours. Dont, pour conclusion, saiches qu'il
mesme a ceste besoingne conduicte et desmenée de
longue main pour avoir temps de pouvoir vouer et
monstrer le bon vouloir et le désir qu'il a au bien
publicque et gênerai prouf^ct de la chrestienté. »
Ainsi que ce chevalier et moy parlions et devisions
de la cause et principallc occasion pourquoy, à son
entendement, celle feste et grande assemblée fut faicte,
en la salle entrèrent, par la grant porte, grant foison
de torches, après lesquelles venoient plusieurs jouans
de divers instrumens, comme tabourins, leutz et harpes.
Et après eulx vint une dame vestue d'une robe de satin
blanc moult simplement faicte, à guise de religieuse;
et par dessus elle estoit affublée et habillée d'ung
large manteau de damas blanc, et avoit le chief atourné
moult simplement d'ung blanc couvre chief, mis tout
ainsy qu'à une chose saincte et dévote appertenoit ; et
372 MÉMomBs d'olivier de la marche.
sur son espauUe senestre portoit un roUet où estoit
escript en lettres d'or : Grâce Dieu, signîffiant et
monstrant le nom d'elle. Et après vindrent douze che-
valiers, chascun menant une dame par la main ; et
estoient habillez de pourpoinctz eramoisys et de pal-
letocz à manches, la moitié gris et Taultre noir, de
satin brodé de feuillage et chargé d'orfavrefie ; et
avoient chapeaux de velours noir, orfavrerisés comme
lesdits palletocz^ . Et lesdictes douze dames furent ves-
tues de cottes simples de satin cramoisy, bordées de
letices^; et par dessus avoient en manière d'une che-
mise de si fine toille, qu'on vit la cotte parmy; et
avoient ung atour tout rond, à la façon de Portugal,
dont les bourreletz estoient à manière de rauces^; et
passoient pai' derrière, ainsi que pattes de chapperons
pour hommes, de déliés voletz chargez d'orfavrerie
d'or branlant; et furent leurs visaiges couverts du
volet. Et pour declairer des dames dont j'ay parlé
par avant, que Grâce Dieu menoit, il fait à sçavoir
que tantost que ladicte Grâce se trouva devant mondit
seigneur*, elle parla et dit :
Grâce Dieu,
Grâce Dieu suis, la divine aulmonniere.
Qui des bien faictz de paradis pourvoye,
1 . Pour la façon de ces paletots, la broderie des robes, les cha-
peaux et les paillettes, y. Laborde, loc, cit., p. '454-55; Mathieu
d'Escouchy, t. II, p. 227, note 1.
2. Fourrures.
3. Roses.
4. Mathieu d*Escouchy développe ce passage en indiquant que
c Grâce Dieu conduisoit xii vertus, » et le paragraphe suivant en
rapportant que le duc chargea le soigneur de Gréqui de lire le
« brief. • (V. loc. cit., p. 228 et 229.)
MÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 373
Ferme seurté, et espérance entière ;
Miséricorde est dessoubs ma bannière;
Dieu ne permet nulz dons que je n'y soye.
Par son plaisir à toy droit cy m*envoye,
Pour toy bailler ce brief, et, au surpluz,
Te présenter ces dames de vertuz.
€ Pour ce que mon benoist Créateur a ouy le veu
€ que toy Philippe, duc de Bourgoingne, as naguieres
€ faict en la présence de ceste noble compaignie, et
€ mesme plusieurs aultres nobles hommes cy presens
€ tous ensuyvans; lequel ton veui, ensemble iceulx
€ procedans de bonne voulenté, sont aggreables à
€ Dieu. A ceste cause, il m'envoye par toute chres-
€ tienté vers Empereurs, Roys, ducz, contes et aultres
c bons chrestiens, leur présenter de par luy douze
c dames que j'ay ici, chascune portant le nom de
€ vertu, se lesquelles croire voulez, vous viendrez à
c bonne et victorieuse conclusion de vostre emprinse,
c et aquerrez bonne renommée par tout le monde, et '
c en fin paradis. »
Le brief leu et ouy, ladicte dame Grâce Dieu reprict
sa raison, et dit à monseigneur :
Grâce Dieu.
Les dames cy bailleront par escript
Leurs parfaictz noms, lesquelz je vous liray.
Qui bien les voy t moult plaist à Jésus Crist ;
Auquel je prie, et au Sainct Esperit,
Qu'en vous soyent: si m'en resjouiray.
Vecy la Foy, que vous presenteray
Premièrement. Or, je vous prie, ouez
De tous leurs briefz ce que lire m'orrez.
En celanguaige proposant, comme vous avez ouy.
374 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
ladicte dame Grâce Dieu présenta une de ses douze
dames, et la première, qui a voit à nom Foy. Geste
dame port oit ung brief en sa main . Tantost doncques
que Grâce Dieu l'eust présentée et mise avant, elle,
c'est à entendre Foy, bailla son brief à ladicte Grâce
Dieu, la guide, maistresse et conduiseresse de ces
douze dames ; lesquelles toutes , l'une aprez l'aultre,
pareillement que Foy, furent présentées en ordre et
baillèrent leurs briefz, lesquelz furent receus et leus de
ladicte Grâce Dieu. Et ces briefs signifïioient et des-
monstroient ouvertement leurs noms, leurs vertuz,
leurs puissances, et très plaines et très baultes auctho-
rités et prerogacions. Et, pour entretenir propoz, le
brief de Foy contenoit les misteres qui s'ensuyvent,
sans adjonction ne diminucion :
Foy, la première dame.
Je suis la Foy, et divine espérance.
Que chasGun doit congnoistre sans erreur^
Qui viens à vous, duc de noble naissance,
Et à tous ceulx qui sont cy en présence,
Pour mercier Temprinse de valeur,
Touchant aux veus de mérite d'honneur,
Et au secours que vous me présentez,
Qui moult vauldra, si vous ne m'oubliez.
Charité.
Charité, mère des bien faictz
Suis au palais de Dieu nommée-,
Qui par voz haulz vouloirs parfeictz,
Signes d'amours non contrefkictz,
J*espere la Foy confortée.
Si suis en ce lieu arrivée,
AfQn que la guyde je soye
Qui vos œuvres vers Dieu convoyé.
MÉMOIRES d'OLTVIER DE LA MARCHE. 375
Justine.
Justice ay nom, la droicturiere,
Le refuge des moings puissans.
Quoy que l'on me nomme âpre et flere^
Si rens je par bonne manière
Les humains corps obeissans.
Or viens je à vous d^heure et de temps,
Pour advertir que servirez
Foiblement Dieu, quant ne m'aurez.
Raison,
Je suis Raison, fille de Sapience,
Amie Dieu, son affine et prochaine.
Guerre amorUs^ paix est ma norrissance.
Amour soubstiens, droict maintiens en puissance.
A vous servir je mettray toute paine.
Je viens doncques en la vostre demaine;
Et Dieu le veult, pour ce qu'en son service
Sur toutes riens suis vailable et propice.
Prudence.
Pour vous parer, prince de hault affaire.
Prudence suis, que Dieu à vous envoyé,
En espérant que ferez, pour luy plaire,
Et entendrez pour le plus nécessaire,
A secourir TÉglise qui larmoyé.
Tant que m'aurez, et serez où je soye,
Adversité n'aura nulle puissance
De vous oster foy ne bonne espérance.
Attrempance,
Attrempance, qui les haultz faictz mesure,
Me nomment ceulx qui congnoissent mon estre.
Il n'est nul heur qui sans moy guieres dure ;
Mon faict est seur, non pas à Tadventure.
De vous servir je me vuilz entremectre.
Soudain vouloir ne peut estre mon maistre.
Si vous m'avez, je le dis seurement,
Rien ne ferez qu'à bon entendement
376 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
Force.
Force, ou bien Magnanimité,
M'appelle on, pour ce que je pense,
Par effort de bonne équité,
Pour tous en généralité,
A livrer vive résistance.
Je suis contre vices deffense.
Et puis moult en armes servir.
Pensez donc de moy retenir.
Venté.
A vous je viens en telle intencion,
Que ne ferez rien contre mon vouloir.
Vérité suis, de tel condiction
Que je ne ikys nulle part mansion,
S'honneur de bouch' ne m^y fait remanoir.
Tenez vos mots, se me vuillez avoir.
Par voz vertuz faites crier Montjoye,
Et je seray la vostre où que je soye.
Largesse.
Sans moy ne peult nul grant faict achever ^ ,
Ost acquérir, n'acquérir bon renom.
Qui me reboute, il faict fort à blasmer.
Par moy peult on moult de gens assembler.
Ou avoir bruyct ; qui que le veult, ou non,
A vous je viens. lÂrgesse m'appelle on.
Je serviray pour les povres ayder.
Qui serviront quant viendra le mestier.
Diligence.
Diligence, la noble poursuyvande.
Suis nommée, pour ce que tant travaille.
Que maintes fois mes fortunes amande.
Dieu me transmet à vos yeulx, et vous mande
Qu'à le servir sans sommeiller on veille.
Et que m'ayez affln que je resveille
i. c Grand faict sans moy nul ne peut achever. »
UÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 377
Les lasches cueurs qu'on ne peut esmouvoir
A travailler, pour tous les biens avoir.
Espérance.
Je, Espérance, guidé de bon vouloir,
D'ardant désir à vous je me présente.
La grant honneur^ la richesse et l'avoir
De ce monde, conquesterez pour voir.
Nul n'osera devant vous faire attente.
Requérez Dieu, et mectez ferme entente
D'estre en brief temps prest pour le Turc combatre;
Et vous verrez son grant orgueil abatre.
Vaillance,
Prince, enflambé de désir pitoyable,
Et vous, nobles, où tout honneur s'avance,
Cueurs tous enflez de vouloir honnorable,
Aimans renom, querans œuvre louable,
A vous j'acours en grande esjouissance.
Fille d'honneur suis, et m'appelle on Vaillance. .
Je vous requiers qu'on ne me laisse point;
Car, sans m'avoir, grant faict ne se faict point.
Après les presentacions de ces douze vertuz, faictes
par Grâce Dieu à mondit seigneur, et nécessaires à
la perfection de son emprinse, quant les noms et leurs
briefz furent leuz, veuz et ouyz en plaine salle et en
commune audience, atant elle, coimne ayant sa charge
parfournie et son œuvre parachevé, d'illecques se vou-
lut retraire. Si print son congié par la manière qui
s'ensuyt, conseillant et saluant mondit seigneur ainsi :
Grâce Dieu.
Puis qu'ainsi est que je vous ay baillées
Ces filles cy pour vostre parement,
Je vous prie^ que soyent recueillies
i. c Requiers. »
378 MÉMOIRES d'OUYIER DE lA MARCHE.
Par lel moyen, que mieux appareillées
Soyent d'entendre à yostre saulyement.
A vous les laisse. A Dieu je voUs command ;
A qui prie que brief vous voye faire
Chose de nom, et qui luy puisse plaire.
Atant s'en retourna Grâce Dieu, et laissa les dames
qu'elle avoit amenées. Et pour ce que leur mistere fut
achevé, leur furent ostez les briefz qu'elles portoient
sur leurs espaules ; et commencèrent à danser en guise
de mommerie et à faire bonne chiere , pour la feste
plus joyeusement parfournir.
Ensuyvent les noms des chevaliers et des dames de
celle mommerie: — Et premièrement les noms des cheva-
liers : monseigneurdeCharolois, monseigneur de Gleves,
monseigneur d'Estampes, monseigneur Adolf de Gleves,
monseigneur Jehan de Goymbres, monseigneur le bas-
tard de Bourgoingne, monseigneur de Bouchain^, mes-
sire Anthoine, bastard de Brabant, messire Philippe,
bastard de Brabant, messire Philippe Pot, messire
Philippe de Lalain ^, messire Ghrestien de Digoine ; et
pour les dames, madamoiselle de Bourbon, madamoi-
selle d'Estampes, madame de Ravestain, madame
d'Arcy^, madame de Gommines*, madame de San-
ters^, madame des Obeaux^, madame du Ghaste-
1. Très probablement Wolfart de Borselle, comte de Boucquam
(voy. Math. d'Escouchy, t. Il, p. Ui).
2. Philippe de Lalaing, frère de Jacques, c Lannoy » dans
d'Escouchy, t. 11, p. 236.
3. Isabeau de Souza, venue en France avec la duchesse Isabelle
et mariée à Jean de Poitiers, seigneur d'Arcis-sur-Aube et de
Vadans.
4. Jeanne d'Estouteville.
5. Le ms. Baluze la nomme c Sauvres. •
6. Antoinette d'inchy, deuxième femme de Waleran des Aubeaux.
MÉBiomES d'olivier de la marche. 379
ler^ Marguerite, bastarde de Bourgoingne^, Anthoi-
nette^, femme de Jehan Boudault, et Ysabeau Goustain^.
Tandiz qu'on dansoit en telle manière, les roys
d'armes et heraulx, avecques les nobles honmies qui
furent ordonnez pour Tenqueste, allèrent aux dames et
aux damoiselles, savoir à qui Ton devoit donner et
présenter le prix, pour avoir le mieux jousté et rompu
bois pour ce jour ; et fut trouvé que monseigneur de
Gharrolois Tavoit gaigné et desservy. Si prinrent les
officiers d'armes deux damoiselles princesses, c'est à
sçavoir madamoiselle de Bourbon et madamoiselle
d'Estampes, pour le prix présenter ; et elles le bail-
lèrent à mondit seigneur de Gharrolois, lequel les
baisa comme il avoit accoustumé et qu'il est de cous-
tume; et fut crié Montjoye moult haultement.
Tantost après fut apporté le vin et les espices, les-
quelles espices estoient en sept dragoeuers, dont la
pluspart estoient de pierreries. Et furent à celle heure
cryées unes joustes de par monseigneur de Gharrolois
pour lendemain ; lequel s'accompaigna de monseigneur
le bastard et de Benetru de Ghassa ^ ; et se firent nom-
mer, en ladicte cryée, trois compaignons aventureux,
portans escu violet et noir. Lesquelles joustes furent
joustées très bien ; et gaigna messire Adolf le prix de
1. Femme de Simon, seigneur du Ghastelier, conseiller et maître
d'hôtel du duc, dont le vœu à la fête du faisan est rapporté par
d'Escouchy, t. Il, p. 497.
2. Fille d'Ysabeau de la Vigne (Laborde, toc, cit., p. 398 et 438).
3. Antoinette de Moralie, d'après le ms. Baluze.
4. Isabeau Machefoing, femme de Jean Goustain, valet de
chambre du duc, remariée depuis en deuxièmes noces à Jean de
Montferrant, en troisièmes noces à Olivier de la Marche.
5. Jean de Ghassa, dit le Benetru.
380 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
dehors, et mondit seigneur le bastard le prix de
dedans ; et donna ce jour mondit seigneur le due le
bancquet à toutes les dames en son hostel^.
Entre deux et trois heures après minuyct, mondit
seigneur et sa compaignie se partirent de la place où
ce bancquet fut faict, et se retraïct chascun en sa chas-
cune^. Et pour ce que je sçay bien que plusieurs ont
escript de celle feste, et que chascun ne peult avoir
tout veu, et pourroit on dire que j'en parle bien large-
ment, et affin que Ton saiche que la manière de mon
récit et enregistrement est vray, je Tay fait visiter
par monseigneur de Lannoy^ et par Jehan Boudault,
principaulx gouverneurs des choses dessus escriptes,
et par les maistres d'hostel de mondit seigneur le
duc; et après leur visitacion faicte, seelée de mondit
seigneur de Lannoy, je l'ay osé communiquer. Si sup-
plie très humblement mondit très redoubté et souve-
rain seigneur monseigneur le duc dessus dit, et à tous
ceulx qui liront ou oyront ceste chose, qu'ilz vuilient
mon ygnorance pardonner, et qu'ils prestent leurs
oreilles à escouter partie des veuz qui furent faictz à
cause de cestuy bancquet*.
1 . Mathieu d'Escouchy a omis ce paragraphe presque tout entier,
sauf le prix offert au comte de Gharolais et le cri de Montjoye.
2. C'est ici que s'arrête le ms. Baluze, ainsi que Mathieu
d'Escouchy. La première de ces relations a placé immédiate-
ment après la liste des seigneurs et des dames la déclaration
faite par Olivier de la Marche et qui suit. Quant à Mathieu
d'Escouchy, il Tomet complètement.
3. Jean II, seigneur de Lannoy.
4. Olivier de la Marche reconnaît lui-même qu'il n*a pas donné
tous les vœux prononcés au banquet de Lille. Quant à ceux qu'il
a omis, il faut recourir à Mathieu d'Escouchy, édit. Beaucourt,
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 381
CHAPITRE XXX.
Enwyt une partie des veulz que feirent le très noble et
très redoubté prince Philippe^ par la grâce de Dieu
duc de BourgoingnCy de Brabant^ etc., et plusieurs
aultres grans seigneurs, chevaliers et gentihhommes,
ran\ 453 ; et premièrement le veu. d'icelluy prince ^ .
c Je voue^ tout premièrement à Dieu, mon créateur,
et à la glorieuse vierge Marie, sa mère, en après aux
dames et au faisant, que se le plaisir du très chrestien
et très victorieux prince monseigneur le Roy est de
prendre croisée et exposer son corps pour la defiense
de la foy chrestienne, et résister à la dampnable
emprise du Grand Turc et des inBdelles, et se lors je
n'ay loyal ensoingne de mon corps, je le serviray en
ma personne et de ma puissance audit sainct voyaige,
le mieulx que Dieu m'en donnera la grâce ; et se les
affaires de mondit seigneur le Roy estoient telz qu'il
n'y peust aller en sa personne, et son plaisir est d'y
conunettre aucun prince de son sang ou autre seigneur
chief de son armée, je à son dit commis obeiray et ser-
viray audit sainct voyaige, le mieulx que je pourray,
et ainsi que se luy mesme y estoit en personne. Et se,
pour ses grans affaires, il n'estoit disposé d'y aller ne
d'y envoyer, et que aultres princes chrestiens à puis-
sauce convenable empreignent le sainct voyaige, je les
t. II, p. 165 à 221, auquel uous renvoyons, comme pour les
variantes du texte.
1. Ce titre se trouve dans le ms. n® 2869.
2. Le vœu de Philippe le Bon est placé, dans Mathieu d'Es-
couchy, après la lamentation de « Saincte-Ëglise. •
382 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
y accompaigneray, et me employeray avecques eux à
la deffense de ia foy chrestienne le plus avant que je
pourray, pourveu que ce soit du bon plaisir et congé
de monseigneur le Roy, et que les pays que Dieu m'a
commis à gouverner soyenteii paix et sehureté. Aquoy
jetravailleray, et me mectray en tel debvoir de ma part,
que Dieu et le monde congnoistront que à moy n'aura
tenu ne tiendra ; et se durant le sainct voyaige je puis,
par quelque voye ou manière que ce soit, savoir ou
congnoistre que ledit Grand Turc ayt voulenté d'avoir
à faire à moy corps à corps, je, pour ladicte foy chres-
tienne, le combattray, à l'aide de Dieu tout puissant
et de sa très douice Vierge mère, lesquelz j'appelle
tousjours en mon ayde. Faict à l'Isle le dix septiesme
jour de février l'an de l'incarnacion Nostre Seigneur
mil quatre cens cinquante trois, signé de ma main.
PfflLIPPE. >
Le veu de monseigneur de Charrolois. — € Je voue
à Dieu, mon créateur, et à sa glorieuse mère, aux
dames et au faisant, que se mon très redoubté seigneur
et père va au sainct voyaige, ainsi qu'il entreprend et
le désire d'accomplir, et ce soit son plaisir que j'y voise
avecques luy, que j'y iray, et le servirai au mieulx que
je pourray et sauray faire. >
Le veu de monseigneur de C lèves. — € Je voue aux
dames et au faisant, que je serviray monseigneur mon
oncle, s'il luy plaist, en cas que les affaires de mon
pays le puissent porter. >
Le veu de monseigneur d^ Estampes. — € Je voue
à Dieu, mon créateur, et à sa glorieuse mère pre-
V
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 383
mierement , et en après aux dames et au faisant,
que se le plaisir de mon très honnoré seigneur
et oncle est que je voise en sa compaignie au sainct
voyaige de la deffense de la foy chrestienne, et résis-
tance de la dampnable emprinse du Grand Turc et des
infidelles, je Taccompaigneray et serviray de ma puis-
sance; et durant ledit sainct voyaige, se je puis savoir
et congnoistre qu'il y ait aucungs grans princes ou
grans seigneurs de la compaignie dudit Grand Turc
et tenans sa loy, qui ayent voulenté de avoir à faire à
moy, corps contre corps, deux à deux, trois à trois,
quatre à quatre, ou cinq à cinq, je, pour ladicte foy
chrestienne soubstenir, les combatray, à Tayde de
Dieu le tout puissant et de sa très douice mère ; les-
quelz j'appelle tousjours en mon ayde, par la manière
dessus dicte. Estampes. »
Le veu de monseigneur de Ravestain. — «Je voue,
etc., se mon très redoubté seigneur et oncle va en
ce sainct voyaige, se c'est son plaisir, que je seray
prest d'aller avecques luy tout partout où son plai-
sir sera. Et se tant est que mondit seigneur ne
puisse aller audit sainct voyaige, et son plaisir soit à
moy faire cest honneur de moy y envoyer, je m'offre
à le servir de mon corps et de ma chevance tant et si
avant qu'il me sera possible. Adolf de Cleves. >
Le veu de monseigneur le bastard. — € Je, An-
thoine, bastard de Bourgoingne, voue aux dames
et au faisant, que se mon très redoubté seigneur va
en ce sainct voyaige, je iray avecques luy, et le ser-
viray de mon corps et chevance; et au cas qu'il n'y
voise et il luy plaise moy y envoyer et commander
384 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
aucune chose sur ce, en quelque manière que ce soit,
je m'y employeray de tout mon pouvoir, comme tenu y
suis ; et dois le jour que je partiray , je prendray une
emprinse, laquelle je porteray tout le voyage durant,
pour combatre ung Turc, en quelque manière qu'il
vouldra requerre; et ce feray sçavoir en l'hostel du
Turc. >
Le veu de monseigneur de Pons. — € Je voue
premièrement à Dieu, aux dames et au faisant, que
s'il plaist à mon très redoubté seigneur et puissant
prince, monseigneur le duc de Bourgoingne, aller
encontre le Grant Turq, et autre part sur les Sarra-
sins, et il me fait tel honneur que j'aille en son ser-
vice, je le serviray de mon corps tant que ma vie
durera ou qu'il luy plaira. A^m, et se son bon plaisir
n'est que je soye en son service, je voue à Dieu comme
dessus, en demy an prouchain venant, que je ne
sejourneray en ville quinze jours passés, jusques à tant
que corps à corps j'aye combatu ung Sarrasin d'icelluy
Turc ou d'aultre lieu, selon que je le pourray trouver
premier à l'aide de Nostre Dame, pour l'amour de
laquelle jamais ne coucheray en lict le samedy, jusques
j'aye accompli ce que dit est. Faict le dix septiesme
de février 1453. >
Le veu de monseigneur de Charny. — € Je voue
aux dames et au faisant, que se mon très redoubté
et souverain seigneur monseigneur le duc entretient
le voyage sainct sur les infidelles, je le serviray de
mon corps et de mes biens, au cas toutesvoyes que
je n'auray maladie ou leal ensoingne de mon corps;
V
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 385
et en ce cas, je y envoyerai huict ou dix gentilshommes
payez pour ung an . »
Le veu de monseigneur de Cry. — € Je, Anthoine,
seigneur de Cry, considéré le veu qu'a fait mon très
redoubté seigneur monseigneur le duc de Bour-
goingne, en ensuyvant icelluy, voue à Dieu, mon
créateur, aux dames et au faisant, que ou cas que mon-
dit seigneur le duc entretienne son voyaige et armée,
que soubz les condictions contenues en sondit vœu,
que il a voué de faire sur les Sarrasins et mescreans,
par ainsi que ce soit son plaisir, j'yray avecques luy et
en sa compaignie, et le serviray pour Thonneur de
Dieu, en sondit voyaige, de mon corps et à mes des-
pens, ung an entier, sans pour ce prendre ne de luy
ne d'aultres chrestiens aucungs gaiges ou bienfaictz ;
et obeiray à luy ou à celluy qu'il luy plaira ordonner
son lieutenant en ces te partie, en tout ce qu'il luy
plaira à moy enjoindre et commander, en renonçant à
toutes vaines gloires, orgueil et aultres choses mon-
daines qui en aucunes manières pourroient empescher
ou retarder ce que dessus est dit, et généralement
à toutes aultres choses qui me pourroient survenir,
excepté mort, prison ou maladie, ou autre empesche-
ment raisonnable, et tel que à mondit seigneur et
aultres princes sembleroit estre digne et souffi^ant pour
excusacion; et tellement que ce sera au plaisir de
Nostre Seigneur, à la salvacion de mon ame et à mon
honneur. Tesmoing caste cedule, signée de ma main.
A. DE Cry. >
Le veu de monseigneur de Cymay. — « Je, Jehan
de Cry, seigneur de Cymay, fay autel et semblable
n 25
9
388 MÉMOmES d'olivier de la marche.
aux daines et au faisant, que se mon très redoubté
seigneur prend la croisée et va en ce sainct voyaige,
je le serviray de mon corps et de ma puissance tout
le mieulx que je pourray , et se liiondit seigneur avoit
ensoingne parquoy il n'y puist aller en sa personne,
et il y envoyé aucung de son sang en son nom, je
luy serviray et obeiray comme je feroye à mbndit
seigneur, et ne laisseray que je ne voise audit sainct
voyaige en la manière dicte, se mehaing ou pri-
son ne m'en destournent, et n'en retourneray que
je ne m'y soye employé ung an du moins, se ce n'est
pour aucungs grans biens ou prouffictz pour la chres-
tienté, et par l'exprès commandement ou ordonnance
des princes avec qui je seray; et s'il advient que
pendant le temps que je seray audit sainct voyaige il y
ait journée de bataille, je feray tant, au plaisir de Dieu,
que chrestiens et Turcz auront congnoissance de mon
nom ; et me mectray en mon leal devoir, sans passer
touteffois ne aller hors l'ordonnance faicte et comman-
dée par les princes, se je suis en la bataille ou eschelle
à l'endroit où le Turc soit, que je aborderay le jour à
sa personne. Et se Dieu par sa grâce donne victoire
aux chrestiens, et que je puisse veoir que le Turc parte
de la bataille pour soy sauver, quelque chose qu'il m'en
puisse advenir, je ne laisseray la chasse de luy se je ne
suis mort, ou se fort navré que je ne le puisse par-
fournir, ou que mon cheval me faille en chemin,
jusques je l'aye mort ou prisonnier, se avant que je
l'ataigne, il ne se saulve en forteresse ou par si fort
passaige qu'on ne le puist passer. »
Le veu de monseigneur le chancelier de Bourgaingne.
HÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 389
— c Pour ce que je, Nicolas Raoulin, obstant mon
encienueté et foiblesse, ne pourroye bonnement aller
en personne au sainct voyaige que mon très redoubté
seigneur monseigneur le duc de Bourgoingne entend
faire pour la deffense de la foy chrestienne, et ainsi et
par la manière qui declairée est en son veu sur ce faict,
je voue à Dieu premièrement, et après aux dames et au
faisant, qu'en mon b'eu j'envoyeray avecques mondit
très redoubté seigneur , en son service audit sainct
voyaige, ung de mes enfans, accompaigné de vingt
quatre gentilzhommes armez et montez soufïisanmient
et les entretiendray à mes despens, tant et si longue-
ment que mondit seigneur le duc y sera. »
Le veu de monseigneur de Bergues^. — t Je voue
aux dames et au faisant que, ou cas que mon très
redoubté seigneur le duc voise en ce sainct voyaige
et qu'il luy plaise que je le serve, je le serviray de
ma personne, en telle façon que mondit seigneur le
me ordonnera; et se par maladie ou autre empes-
chement, je n'y puisse aller, je y envoyeray et entre-
tiendray douze gentilz compaignons crannequiniers,
ung an, à mes despens. >
Le veu de monseigneur de Commines. — t Je,
Jehan, seigneur de Commines, voue à Dieu et à la
vierge Marie, aux dames et au faisant, que se mon très
redoubté seigneur monseigneur le duc va en ce sainct
i . Dans Mathieu d'Escouchy , il est donné sous le nom de
« Messire Jehan de Ghines, seigneur de Bergues-sur-le-Zon (Berç'
ofhZoom), premier chambelan du duc de Clèves, • et dans le ms.
Baluze sous celui de t Jehan de Ghelines, seigneur de Verges, i
Il est enfin suivi de ces mots : « Escript et soigné de ma main en
la ville de Lille, le xviii*jour de février mil IIII^'LIU. i
390 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
voyaige qu'il a intencion de faire pour résister aux
emprinses du Grand Turc et des mescreans, je le ser-
viray partout où bon luy semblera soit par mer ou par
terre, de mon corps et à mes despens ; et ou cas de
maladie ou autre empeschement si apparent que
chascun congnoisse que je n'y puisse aller, je y envoye-
ray quatre gentilzhommes de nom, et à mes despens;
lesquelz je payeray tant et si longuement que l'armée
àe mondit seigneur s'entretiendra de par là, pourveu
que ce soit le bon plaisir de mondit seigneur. »
Le veu de monseigneur de Roche fort. — t Je,
Charles, seigneur de Rochefort, fay vœu à Dieu, mon
créateur, et à la glorieuse vierge Marie, aux dames
et au faisant, que se mon très redoublé seigneur mon-
seigneur le duc va au sainct voyaige sur les infidelles,
ennemys de nostre foy, se son bon plaisir est, je yray
avecques luy, et l'accompaigneray et serviray de mon
corps et de ma puissance ; et ou cas que mondit sei-
gneur ne yra en ce dit sainct voyaige, et mondit très
redoublé seigneur et maistre monseigneur le conte d'Es-
tampes y va, se c'est son plaisir, je yray semblable-
ment avecques luy, et le serviray de mon corps et de
ma chevance, pourveu que aucung accident de maladie
ou aultre ne me survienne, parquoy je ne puisse aller
au sainct voyaige ; ouquél cas j'y envoyeray six gen-
tilzhommes armez et habillez, et les payeray pour ung
an entier. Et se ainsi est que mondit seigneur d'Es-
tampes trouve lesditz infidelles, qui le fournissent pour
son veu, c'est asçavoir de combatre deux contre deux,
trois contre trois, quatre contre quatre, ou cinq contre
cinq, et le plaisir de mondit seigneur et maistre est
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 391
que je raccompaigne, en ce cas je seray voulentiers
Tung^ de ceulx qui combatV'ont avecques luy lesditz
infidelles, par la manière dicte, et ainsi que mondit
seigneur Tentent. »
Le veu de Jehan du Bois^. — c Je voue à Dieu, à
Nostre Dame, aux dames et au faisant, que s'il est
ainsi que mon très redoublé seigneur monseigneur
le duc de Bourgoingne entreprenne et voise au sainct
voyaige ordonné pour la deffense de la foy chres-
tienne, et que son plaisir soit que je voise en sa com-
paignie, je le serviray de mon corps et chevance,
et ne le habandonneray tant qu'il y sera, ou que la vie
me durera ; et que, dois le jour que partiray, ne man-
geray par vendredy chose qui ait receu mort, jusques
à ce que je me seray trouvé embesoingné, cômbatant
main à main à ung ou plusieurs ennemis de ladicte foy.
Itenij et se mondit très redoubté seigneur a bataille au
Grant Turc, et que la bannière de mondit très redoubté
seigneur et celle de ses adversaires y soient desployées
et je soye en ma franchise et liberté, sans estre mehai-
gné, je me aborderay à la bannière du Grant Turc, se
je la puis nullement congnoistre, et la trebucheray par
terre, ou je mourray en la peinne. Et ou cas que les
affaires de mondit très redoubté seigneur ne puissent
porter d'y aller en sa personne, ou il y commette mon-
seigneur son filz,monseigneurd'Estampes,ou aultre, je
le serviray en toute obeyssance, comme la personne de
\ . Mot omis dans les précédentes éditions.
2. « Jehan de Bos, seigneur de Honneizin. » (Math. d'Esc.)
f Jehan, seigneur du Boc et d'Avequin. » (Ms. Baluze.) — Il
s'agit de Jean du Bois ou du Bos, seigneur d'Annequin.
392 BIÉMOIRES d'OUVIER DE LA IIARGHE.
raondit seigneur. Et s'il advient que mondit seigneur
d'Estampes emprende bataille à aucung prince, accom-
paigné de certain nombre de nobles hommes, et il luy
plaise de sa grâce moy faire cest honneur que j'en
soye Tung, je m'y employeray tellement, que, au plaisir
de Dieu, de Nostre Dame et de monseigneur sainct
George, ausquelz je prie qu'ils m'en donnent la grâce,
je luy feray honneur. »
Les veuz de monseigneur de Botissu ^ et de messire
Philippe de Lalain. — c Monseigneur de Boussu et
messire Philippe de Lalain vouent à Dieu, à Nostre
Dame, aux dames et au faisant, que se mon très
redoubté seigneur monseigneur le duc de Bour-
goingne va en Turquie à l'encontre des infidelles, les
dessus ditz le serviront bien et loyaulment, se le
plesir de mondit seigneur est qu'ilz y voisent ; et du
jour qu'ilz partiront, ilz porteront une emprinse pour
en combatre deux ; et se le tiers y venoit, ilz en pren-
dront telle adventure que Dieu et Nostre Dame leur
vouldront envoyer. »
Le veu de messire Claude de Thoulongeon^ . — t Je
voue à Dieu, à Nostre Dame, à madame saincte Anne,
aux dames et au faisant, que je serviray mon très
redoubté et souverain seigneur monseigneur le duc
et conte de Bourgoingne, au sainct voiaige qu'il a
intencion faire à l'encontre du Turc, ennemy de nostre
foy, et le serviray du corps tout le temps qu'il y sera,
et des biens que Dieu m'a donnez j'y emploieray tout
ce qu'il me sera possible ; et ou cas que mondit sei-
1. Pierre de Hénin, seigneur de Boussu.
2. « Seigneur de la Bare » {la Basile) (Mathieu d'Escouchy).
IIÉMOIRES d'OUYIER DE LA MARCHE. 393
gneur ait quelque empeschement par quoy il n'y peust
aller, s'il y envoyé aucung de son sang, je le serviray
et obeiray durant ledit voiaige, comme je feroye la
personne de mondit seigneur ; et oultre plus, inconti-
nent que je seray hors des marches de pardeçà, je
porteray une emprinse, pour faire armes, à pied ou à
cheval, à l'encontre d'ung des gens dudit Turc ; laquelle
je feray signiffier se je puis en son ost, et tout par le
bon grée et licence de mondit seigneur, lequel j'en
supplieray et requerray. Et se celluy qui vouldra lever
madicte emprinse ne me vouloit venir combatre devant
mondit seigneur ou son commis, je l'iray combatre
devant le Turc, moiennant que je puisse avoir bonne
seurté. »
Les veuz de messire Chrestien et de monseigneur
Evrard de Digoine^. — « Nous, Chrestien et Evrard
de Digoine, frères, chevaliers, vouons à Dieu, à la
benoiste vierge Marie, aux dames et au faisant, que
se nostre très redoublé seigneur monseigneur le duc
de Bourgoingne va au sainct voiage contre les infi-
delles, nous yrons avecques, et le servirons de corps
et avoir ; et s'il advient que nous nous trouvions en
bataille avecques les infidelles, nous ferons nostre
pouvoir de porter jus la première enseigne qui
apperra des ennemis ; et de ce ferons si grant deb-
voir, qu'il ne sera point dit que nous n'en ayons
faict nostre possible. Et s'il plaisoit à nostre très
1. « C'est le veu de messire Grestien de Digonnes, seigneur de
Targes {Thianges), et de messire Erard de Digonnes, seigneur de
Saint-Sonay, frères, vouans ensambie » (Math. d'Esc, et ms.
Pkiiuze).
394 MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE.
redoublé seigneur monseigneur d*Ëstempes de nous
faire cest honneur et grâce que nous feussions de ceulx
dont il se accompaignera pour fournir aux armes de
son veu, nous le servirons tellement, que, au plaisir de
Dieu, luy et tous aultres debvront estre contens. Et
outre, je, Ghrestien de Digoine, voue comme dessus
que s*il plaist à mon Créateur et à sa glorieuse mère
que s*il leur plaist^ moy faire tant de grâce que je
retourne, je repasseray par trois royaulmes chrestiens
dedans lesquels je porteray emprinse, pour faire armes
à pied et à cheval. »
Et fine cy^ ledit banquet et lesditz veuz.
CHAPITRE XXXI.
Du mariage de Faisné fils de Crouy à une fille du comte
de Sainct Pol; du voyage du bon duc Philippe en
AlemaignCy et du mariage du comte de Charolois
avec madame Ysabeau de Bourbon.
En ce mesme temps ^ le seigneur de Cry^, estant
à Lucembourg, fit espouser Jehan de Cry^, son filz
aisné, à la fille du conte de Sainct Pol ; laquelle fille
fut baillée es mains du seigneur de Cry, qu'elle estoit
i . Ces cinq derniers mots ont été supprimés dans les éditions
précédentes.
2. € Sur quoy finit. »
3. 1455.
4. Antoine de Croy.
5. Non pas Jean, mais Philippe de Croy, fils aîné d'Antoine,
marié en 1455 à Jacqueline de Luxembourg, fiUe du connétable
de 8aint-Pol (Gfr. Math. d'Escouchy, t. U, p. 308).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 395
jeune et enffant ; et fut traictié icelluy mariaige entre le
conte de Sainct Pol, père de la fille, et le seigneur de
Gry, père du filz. Mais pour aucung malcontant ou
aultres causes, ledit conte de Sainct Pol ne vouloit
point que le mariaige se parachevast ; et touteffois il
n'aToit sa fille en ses mains, mais Tavoit le seigneur
de Cry, comme dit est. Pourquoy il fit consommer
le mariaige, et envoya prier le conte et ses amis nota-
blement ; mais le conte n'y voulut point aller, ne les
amis, dont grant haine se conceut entre les parties ; et
touteffois fut et demoura faict ledit mariaige, et soub-
tiva chascun de troubler son compaignon ; et de l'effect
et de ce qui en advint, je deviseray cy après. Et en ce
temps du bancquet du duc, se trouva à l'Isle le conte
de Sainct Pol, comme Ton peult veoir cy dessus; et
ne se contenta point le duc du veu qu'il avoit fait en
sa présence, pour ce qu'il ne se monstroit point sub-
gect tel qu'il estoit. Et fit le conte une grant feste à
Gambray et une grant assemblée, où il y eut tournois
et joustes, et grans entremectz* ; et à ceste cause* ne
voulut souffrir le duc que nulz de son hostel y allast;
et se commencèrent les choses à mectre le conte à defi-
dence et soupeson ; parquoy il s'eslonga de la maison
de Bourgoingne, et se tenoit avecques le Roy de France.
Et en ce temps le conte avoit besoingné avec le duc
Charles de Bourbon pour avoir Ysabel de Bourbon, sa
fille, en alliance de mariaige pour Jehan de Lucembourg,
aisné filz du conte, mais la damoiselle avoit esté norrie
avec la duchesse de Bourgoingne, et estoit en la mai-
1. La fête dite de la Licorne (18 mars 1454, n. st.). Elle est
décrite par Mathieu d'Ëscouchy, ch. ox, t. II, p. 238.
2. « Mais, pour la cause susdicte. »
396 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
son du duc, quy estoit son oncle ; parquoy le conte ne
parvint point à son emprinse ; et advint que, en dissi-
mulant ledit mariaige, le bon duc qui avoit emprins
d'aller à Rissebourg^, et ne sçavoit s'il passeroit oultre,
ou s'il auroit aultre destourbier, fut conseillé que avant
son partement il mariast son filz ; et veant les meurs,
vertuz et condicions de sa niepce Ysabel de Bourbon
dcssusdicte, il print en son oppinion de la donner à
femme à son filz, et envoya querre le conte à toute
diligence, qui desjà avoit prins congié de luy pour
aller en Hollande es affaires du duc, son père, lequel
revint hastivement pour obeyr; et, à la vérité, la
duchesse ne conseilloit point le mariaige, pour ce
qu'elle queroit et entendoit de marier son filz en Engle-
terre à la fille aisnée du duc d'Yorc qui depuis fut
duchesse d'Exestre', pour ce qu'elle le vouloit allier en
Engleterre, où elle avoit le cueur par nature, car elle
fut fille d'une fille de Lenclastre, mariée au Roy de
Portugal, son père ; et touteffois fut le bon duc obey de
la mère et du filz, combien que à ceste cause furent
aucungs differendz en ceste matière. Mais prisoit et
louoit la mère les vertuz et condicions de la noble
damoiselle. Si furent fiancez secrètement, pour ce que
le duc n'avoit le consentement et le sceu du duc de
Bourbon, père d'elle, ne de la duchesse, seur germaine
du duc; et tendoit le duc d'avoir la seigneurie de
Ghasteau Chignon, pour joindre à Bourgoingne^. Si
i. Ratisbonnc.
2. Anne, fille du duc Richard II, mariée en premières noces à
Henri Holland, duc d'Excester.
3. Quelque temps avant lemariage, leduc de Bourbon s'était engagé
à donner en dot à sa fille la seigneurie de Ghâteau-Chinon, plus
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 397
Alt envoyé Jehan Boudault^ , escuyer dessus nommé,
pour conduyre ceste matière ; et s'en retourna le conte
en son voiage de Hollande,
lie bon duc, qui tout ardoit de faire son voiage ^ et
cent mille écus. Il voulut ensuite revenir sur sa promesse et fit
appuyer cette prétention par une lettre du roi Charles VII sous
prétexte : i* que cette terre était promise au fils du duc qui avait
épousé Jeanne de France; 2^ que les femmes n'y pouvaient
succéder, comme devant, faute d'hoir mâle, faire retour à la
couronne. Il offrait en échange une dot de 150,000 écus ou
quelqu'autre terre et revenu de valeur à peu près égale. D. Plan-
cher, ou plutôt son continuateur, qui a publié la lettre d'excuse
du duc en date du 20 septembre 1454 (t. IV, pr. p. ccxiv), pré-
tend (ibid., p. 285) que la clause du contrat relative à la donation
de Chàteau-Chinon ne put être exécutée par suite de cette résis-
tance. C'est une erreur. Le duc de Bourgogne tint bon et son fils
Charles resta en possession de cette terre qui passa après lui suc-
cessivement à sa fille Marie et à ses deux petits-enfants, Philippe
le Beau et Marguerite d'Autriche (l'abbé Baudiau, Le Morvand,
2* édit, 1. 1, p. 394 et suiv.). Gonf. Chastellain,'îiv. IV, ch. i,
t. III, p. 8, et J. du Clercq, liv. III, ch. xvi.
1. Mathieu d'Escouchy, oh. cxi, t. II, p. 242.
2. Pour subvenir aux dépenses que lui occasionna ce voyage,
le duc, souvent à court d'argent, dut faire de nouveaux emprunts.
Au compte de la recette générale de Bourgogne pour 1454 (Arch.
de la Gôte-d'Or, B 1728, fol. 100), le receveur marque en dépense
52 fr. et demi payés à Jean de la Mote, de Dijon, pour être allé
en la compagnie du duc • es marches d'Allemaigne jusques en la
ville de Berne, et pour son retour à Dijon, tant pour trouver
avecques lui et par son advis argent par emprunt et à finance au
lieu de Basle et ailleurs pour convertir ou voiage et es frais d'icel-
luy que mondit seigneur fait présentement vers l'empereur , i
et aussi « pour estre venu vers mondit seigneur en sa ville de Nuys
et d'ilec estre aie à Chalon porter lettres de par mondit seigneur à
Oudot de Molain, lequel mondit seigneur mandoit venir devers
lui en sa ville de Saint-Jehan de Leone pour lui requérir de lui
faire prest de la somme de deux mille escus d'or, ce qu'il accorda
faire et iceulx promist apporter à mondit seigneur en la cité de
Besançon, à certain jour ensuivant. » Le duc ne se trouvant plus
à Besançon lorsque Oudot de Molain s'y présenta, il fut ordonné
398 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
d'exécuter ce qu'il avoit promis, fit diiigenter son par-
lement, et se partit,, à moings de cent chevaulx, de la
ville de l'IUe, le quinziesme jour de mars icelluy an
cinquante trois \ et se fit guyder à Ghastel Pourcîen,
dont le seigneur de Gry est conte et seigneur ; et siet
assez près de Bar sur Aube, entrée du pays de Bour-
goingne, où il fut noblement receu ; et ainsi se mit le
bon duc en son voiage d'Âllemaigne, et laissa son filz
gouverneur de tous ses pays en son absence. Il laissa
ses pays en paix et unyon, en richesses, en justice et
en toutes les bonnes prosperitez que prince peult lais-
ser pays. Il laissa son filz pourveu de conseil, comme
du chancelier Raulin, du seigneur de Gry, du seigneur
de Goux et aultres grans personnaiges, et certes ses
pays demourerent en telle prospérité, que l'on pour-
roit dire d'eulx ce que dit le poète, quant il dit que les
ciecles estoient dorez. Et en ce gouvernement se gou-
verna le conte Gharles si bien et si vertueusement, que
nulle chose n'empira en sa main ; et quant le bon père
revint de son voiage, il trouva ses pais entiers, comme
devant. En ce temps, plusieurs nobles hommes et
femmes de l'hostel du duc se rendirent en l'observance ;
et nommément Anthoine de Sainct Symon, Ânthoine
de Sailly, Jehannin d'Or et plusieurs aultres, qui
menèrent moult belle et saincte vie ; et ainsi s'en alla le
à celui-ci de lui porter les 2,000 écus à Neufchâtel. — Au compte
de 1455 (B 1729, fol. 92), le receveur emploie 13,990 1. t. en rem-
boursement de prêts faits au duc par son chancelier et plusieurs
antres pour ce môme voyage d'Allemagne.
1. D'après Mathieu d'Escouchy, ch. cxii, le départ du duc eut
lieu le samedi 24 mars 1454 (n. st.), à cinq heures du matin.
On remarquera qu*en 1454, le 24 mars tombait un dimanche. —
Le 15 dans J. du Glercq, loc. cit.
BIÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 399
duc eo Âllemaigne, et son filz demoura gouverneur
pour luy ; et nous tairons ung peu à parler du noble
conte, et parlerons du père, et comment il exploicta en
Âllemaigne.
Quant l'Empereur Frederich d'Austrice sceut la
venue du duc Philippe de Bourgoingne en Allemaigne,
luy, craintif de sa personne, et veant que tous les
princes d' Allemaigne faisoient grant honneur audit
duc et le festeioyent honnorablement^, se retira es der-
nières parties de son empire, et tfnanda au duc qu'il
n'allast plus avant pour celle fois, et qu'il envoyeroit
devers luy pour eulx entendre l'ung l'aultre ; ce qu'il
fist, et y envoya son chancellier qui fut despuis Pape
Pie^. Mais ilz ne se peurent accorder, et demoura la
chose en rompture ; et durant ce temps le duc Philippe
pnnt une grant maladie, et fut longuement malade en
une bonne ville d'Allemaigne^. Touteffois, par la
grâce de Dieu, il en eschapa; et, sans faulte, les
princes d' Allemaigne le festoierent grandement, comme
ceuix de Bavière à qui il estoit parent, et aultres nobles
princes, qui moult honnorablement le receurent et
festoyèrent; et le bon duc, voiant et congnoissant
qu'il n'auroit aultre responce de l'Empereur, se desli-
bera de s'en retourner en ses pays*. Ce qu'il fit, et fut
1. Consulter, sur le voyage de Philippe le Boa en Allemagne,
Barante, édit. Gacbard, t. II, p. 124 et suiv.; Mathieu d'Escouchy,
ch. cxiii, t. U, p. 246, et la lettre de J. Meurin, clerc de Jean Scohen-
hove^ du 6 juin 1454, publiée par M. de Beaucourt aux Pièces jus-
tificatives, t. m, p. 444.
2. iEneas-Sylvius Piccolomini.
3. Meurin écrit de Longingen que le duc sera probablement
rétabli à la Pentecôte.
4. Ce n*est pas à l'aller, comme le dit M. de Beaucourt (Math.
iOO MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
^ndement festoyé en l'hostel du prinœ d'Oranges^ .
Et en ce temps le seigneur d'Autre^ maria son filz à
la fille de Neufchastel, et de ceste alliance de Vei^
et de Neufôhastel fut faicte grant extime en Bour-
goingne, pour ce que ce sont deux grans maisons. Le
seigneur d'Autre fict diligence d'arrester le duc son
seigneur à icelles nopces, lesquelles furent moult plan-
tureusement servies de vins et de viandes, et y furent .
toutes les dames du pays ; et devez entendre que le
seigneur d'Autre fut le plus large et habandonné de ses
biens que homme de son temps, et ne plaindoit nulle
despence.
Les nopces durèrent quatre jours, et y estoit tout
homme deffroyé, et mesme par les villaiges, aux frais
et à la despence dudit seigneur d'Autre ; et, à la vérité,
icelluy seigneur d'Autre fut ung des larges despensiers
et des liberaulx hommes qui fust de son temps. Et, la
feste achevée, le bon duc, qui avoitle cueur et la vou-
lenté que le mariaige se parfist de son fîlz et de sa
niepce, despescha^ messire Philippe Pot, un sien che-
valier privé ; et par lettres et par commandement de
bouche, manda à son filz qu'il espousast sadicte niepce,
d'Escouchy, t. II, p. 246, note 2), mais au retour de ce voyage et
même assez longtemps après, en janvier 1454 (v. st.), que le duc
étant à Dijon se fit accorder par les pays de Bouigogoe Taide de
102,200 fr., dont il a été question plus haut, p. 338, note.
1. Louis de Ghalon.
2. Charles de Vergy, seigneur d*Autrey, dont le fils Antoine,
seigneur de Montferrant, épousa en 1454 Bonne de Neufchfttel,
sœur du maréchal de Bourgogne (Du Ghesne, Histoire généalogique
de la maison de Vergy, p. 278).
3. Octobre 1454. Le duc était alors à Nevers (Math. d'Escouchy,
t. II, p. 270), ou à Dijon (J. du Clercq, liv. III, ch. xvii).
^
MÉMOIRES d'olivier DB LA MARCHE. lO\
et qu'il trouvast le mariage consommé à son retour.
Ce qui fut faict et accompli selon le désir du père ; et,
à la vérité, ladicte dame estoit toute vertueuse et digne
de ce grant bien avoir. Les nopces furent à l'Isle*, et
y eusl riches joustes ; car monseigneur de Ravestain et
monseigneur le bastard firent la feste grant et plantu-
reuse ; et ainsi fut madame Ysabel de Bourbon contesse
de Gharrolois , et fut ledit mariage en Fan mil quatre
cens cinquante quatre^.
i. U y eut une fête à Lille, la nuit de la Saint-Martin 1454,
pour célébrer ces noces, et l'on y donna des joutes où figurèrent
Charles le Téméraire, Adolphe de Glèves et Antoine, bâtard de .
Bourgogne (V. Mathieu d'Escouchy, ch. cxxii ; Mémoires sur Van-
cienne chevalerie, de La Gurne de Sainte-Palaye, t. Il, p. 146).
2. Le mariage fut accompli dans la nuit de la Toussaint 1454,
d'après Mathieu d'Escouchy, ch. cxxii, t. II, p. 270 ; le 30 octobre,
d'après J. du Glercq, liv. III, ch. xvn, et non le premier
dimanche de Ckrême, comme le dit Ghastellain, liv. IV, ch. v,
t. III, p. 25. Quant au contrat de mariage, il porte la date, à Mou-
lins, du 12 novembre 1454 [Titres de la maison ducale de Bourbon^
t. II, p. 313), et Philippe le Bon donna sa ratification à Dijon le
28 du même mois (Ihid.). On trouve également dans ces titres, à
la date de la môme année, des instructions données par Gharles, duc
de Bourbon, à ses ambassadeurs près du duc de Bourgogne pour
régler la dot et les apports d'Isabeau {Ibid.). Sauf la terre de Ghâ-
teau-Ghinon, elle apportait de médiocres biens à son mari, car
son père n'était pas riche, et sa mère, Agnès de Bourgogne, dut
renoncer à la communauté (Titres de la maison, etc., t. II, p. 319).
On conserve aux Archives de la Gôte-d'Or, B300, plusieurs pièces
relatives à ce mariage et à la cession de Ghâtean-Ghinon, notam-
ment les deux lettres plus haut citées, du duc de Bourbon et
de Gharles VII ; une autre lettre du même duc et de sa femme,
du 5 novembre, contenant off*re de faire abandon de cette sei-
gneurie sous certaines conditions qu'il est inutile d'indiquer ici ;
le vidimus des pouvoirs donnés par le duc de Bourbon à ses ambas-
sadeurs (12 novembre) pour traiter du mariage et de la cession de
Ghàteau-Ghinon, avec ratification de la duchesse; enfin le procès-
u 26
40S nÉMOmES d'olivier de la marche.
CHAPITRE XXXII.
D'un combat à outrance faict entre deux bourgeois de
ValencienneSf en la présence du duc Philippe de
Bourgongne^ comte de Hainaut.
Et en continuant ma matière, le bon duc se partit de
ses pays de Bourgoingne, et vint tout droit à Yalen-
ciennes^, auquel lieu il trouva la bataille preste entre
deux hommes pour franchise de ville ; et devez savoir
que la ville de Yalenciennes est fondée sur previleges
donnez par les Empereurs et par les contes de Hain-
nault, et, entre aultres, ilz ont ung privilège que quant
un homme a occis ung aultre de beau faict, c'est à dire
en son corps deffendant, il peult venir demander la
franchise de Yalenciennes, et qu'il veult maintenir, à
l'escu et au baston, qu'il a faict le faict de beau faict ;
et sur ce luy est accordée la franchise, et ne lui peult
nul riens demander pour ceste querelle, sinon qu'on le
prenne et maintienne à l'escu et au baston, comme dit
est, et devant la loy de la ville. Et pour ce que telles
verbal de réception, avec inventaire, de quelques-unes de ces
pièces et autres relatives à la môme affaire, lesquelles furent
remises le 2 mai 1459 par le chancelier aux gens des comptes
pour être déposées provisoirement à la chambre des comptes
et placées ensuite au trésor des chartes. Parmi ces pièces figure
une expédition scellée du contrat de mariage qui, dès le siècle
dernier, n'était plus portée sur les inventaires de la chambre.
1. D'après Barante, Philippe le Bon revint à Lille en février
1455 (vers le 4, d'après J. du Glercq, loc. cti.), et se rendit de là à
Arras, Bruges et Valenciennes. (Édit. Gachard, t. II, p. 131
et 132.)
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 403
choses n'aviennent pas souvent, le bon duc s'arresta à
Yalenciennes pour veoir celle bataille ^ Et fut vray
qu'un nommé Mahuot avoit tué ung parent de Jacotin
Plouvier ; et à ceste cause ledit Jacotin poursuy vit ledit
Mahuot devant la loy de Yalenciennes, et disoit qu'il
avoit murdry son parent par aguet, et non pas de beau
faict ; et que^ ce luy vouloit ledit Jacotin prouver et
monstrer à l'escu et au baston, selon la franchise de
la ville. Et de ce fut grant procès tenu devant la loy;
et, fin de compte, fut jugé et dit que le gaige de bataille
estoit manifeste, et furent prins tous deux par la jus*
tice, et mis chascun en prison fermée à part ; et atten-
dirent si longuement que le duc revint des Allemaignes,
et se trouvèrent le4)ere et le filï à Yalenciennes, pour
veoir l'exécution des deux champions, combien que le
duc n'estoit point juge en ceste partie; mais Festoient
et sont ceux de la ville; et, à la vérité, ilz tindrent
moult belle serimonie à la bataille des dessusditz.
Combien que j'aye parlé de ceste matière au volume
que j'ay fait du gaige de bataille, touteffois ne me puis
je tenir ne passer que je ne die aucune chose de ce que
je veiz en ceste bataille. Et les principaulx assistans
furent le provost le conte et le provost de la ville ; et
fut, pour cejour^, provost le conte messire Gilles de
i. Ce combat est décrit dans Mathieu d'Escouchy, ch. cxxxin,
t. Il, p. 297 et suiv. ; dans la Chronique de Ghastellain, iiv. IV,
ch. IX, t. ni, p. 58 et suiv., édit. Kervyn, dont le récit est cepen-
dant inachevé; enfin dans la chronique anonyme, Corpus chron.
Flandriœ^ t. in, p. 525. V. aussi les Gages de bataille d'Olivier de
la Marche et une note de M. Gachard (Barante, t. II, p. 132,
note 2), tirée d'un ms. de la Bibl. nat., ancien fonds de Balaze
6993^, et portant pour titre : Traité du comportement des armes.
2. Le 20 mai 1455.
40& MÉMOIRES d'olivier DE Là MARGISB.
Harchies, seigoeur de Belligniers, et provost de la
ville ung notable bourgeois nommé Marciot du Gardin ;
et tenoient ces deux la gravité et serimonie du camp ;
et, de l'ordre de la ville, deux gentilzhommes avoient
le regard aux portes. Le peuple estoit grant sur le
marchié, et estoit conduit par ung nommé Nycolas du
Gardin, qui se tenoit^ en une garite, à Thostel de la
ville, à tout ung grant baston; et s'il vebit que le
peuple se desrivast ou muast en riens, il feroit de son
baston et crioit : c Guare le ban ! » Et sur ce mot chascun
êe tenoit coy, et doubtoit la ptinicion de justice ; et, à
la vérité, tout le peuple et ceulx de la ville estoient pour
Mahuot en couraige, pour ce qu'il combatoit pour la
querelle de la ville. Or avons devisé de l'ordre de
ladicte ville; et fault escripre du ftdt de la lisse et du
champ cloz, et comme les champions se maintindrent
en ceste bataille.
Ce champ cloz estoit rond, et n'y avoit que une
entrée ; et tantost ceulx de la ville firent apporter deux
chaires couvertes de noir, mises et apposées à l'oppo-
site l'une de Taultre ; et tantost après entra Mahuot en
ladicte lisse, et s'alla seoir eo sa chaire, et n'arresta
guieres que Jacotin Plouvier vint de l'aultre part, qui
semblablement s'asseit en la chaire pour luy préparée.
Les champions estoient semblables d'abillemens : ilz
avoient les testes raises, les piedz nuz, et les ongles
coppez des mains et des piedz ; et au regard du corps,
des jambes et des bras, ilz estoient vestuz de cuyr
bouilly, cousu estroictement sur leurs personnes, et
avoient chascun une bannerolle de sa devocion en sa
main ; et ^toat entrarent ceulx de la loy commis à
ce, qui portoient ung grant missel ; et feirent le sere-
MÉMOmBS d'olivier de la BfARGIIE. 405
ment l'ung contre l'aaltre, assavoir que Mahuot jura
qu'il avoit tué son homme de beau faict, et Jacotin
Plouvier jura le contraire. Ettantost leur fut apporté
à chascun ung escu peint vermeil, à une croix de Sainct
George ; et leur furent baillez escuz la pointe dessus,
et me fut dit que quant le plus noble honrnie du
monde corobatroit à Yalenciemies, il n'auroit aultre
advantaige, sinon que la pointe de son escu seroit en
bas, et pourroit porter son escu conune ung noble
homme le doit porter. Itenij leur furent baillez deux
bastons de mesplierS d*ung poix et d'une grandeur; et
puis furent les chaires ostées et mises hors de la lice ;
et s'en retournèrent ceulx de la loy, et laissèrent les
champions Tung devant Taultre ; et le provost de la
ville rua le gand qui avoit esté gecté plour faire ladicte
bataille, et cria : c Chascun face son debvoir! » Et
prestement se levèrent les champions, et coururent
sus Fung à Faultre moult vigoureusement. Et devez
entendre que les champions demandèrent à ceulx de
la loy trois choses, assavoir sucre, cendres et oino-
ture. Et premièrement leur furent appourtez deux
bassins plains de gresse , dont les habillemens , que
chascun d'eulx avoit vestu, furent oingtz et engressez,
afïîn que Fung d'eulx ne peust prendre prinse sur
Faultre. Secondement leur furent apportez deux bas-
sins de cendres, pour oster la gresse de leurs mains,
afin qu'ilz puissent mieulx tenir leurs escuz et leurs
bastons ; et tiercement fut mise en la bouche de chas-
cun d'eulx une portion de sucre, autant à Fung comme
à Faultre, pour recouvrer salive et alaine ; et de chas-
i. Mespilus, néflier.
406 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
cun des trois leur fîit faict Tessay devant eulx, comme
devant deux princes. Et combien que ledit Mahuot ne
fust si grant ne si puissant de sa partie, touteffois
vigoureusement ii puisa du sablon, et le gecta aux
yeulx et au visaige de Jacotin Plouvier ; et de ce cop
luy donna de son baston sur le front, dont il luy fit
playe et sang. Mais ledit Jacotin, qui estoit homme fort
et puissant, poursuivit tellement et si aigrement sa
bataille que ledit Mahuot fut abatu à bouchon, et Jaco-
tin Plouvier lui saillit dessus ; et fut la bataille à ce
menée, que ledit Jacotin creva les deux yeulx à son
adversaire, et puis luy donna ung grant cop de son
baston, dont il Tassontuna, et le mist hors de la hce ; et,
en ce faisant, mourut ledit Mahuot, et fut condamné
à estre mené au gibet et pendu; et ainsi fina la
bataille entre Jacotin Plouvier et Mahuot. Si soit pris
en gré ce que j ay sceu ramentevoir de ceste matière.
Assez tost après se firent unes autres armes à Yalen-
ciennes, de deux nobles hommes, dont Tung fut che-
valier, et se nommoit messire ^.., et Taultre fiit ung
escuyer de Thostel de monseigneur le bastard, et se
nommoit Jehan de Rebremettes, seigneur de Thibau-
ville ^. Ces deux, pour aucung estrif, comparurent à
jour ordonné au lieu de Yalenciennes, armés comme il
appertenoit pour combatre à pied, et dévoient iceulx
jecter ung gect de lance, et puis combatre de haches,
jusques à vingt cinq coups. Les deux nobles hommes
1. Quatre mots omis dans les éditions précédentes. Le nom est
en blanc dans le ms. n? 2869.
2. Sur ces armes qui eurent lieu le 14 décembre 1458, v. J. du
Glercq, liv. III, ch. xl, et Ghastellain, édit. Kervyn de Let-
tenhove, 1. 1, p. xxxn , et t. III, p. 358, note.
MÉMOIRES d'OUVIER DE LA MARCHE. 407
se comparurent parez de leurs cottes d'armes, et se
combatirent chevaleureusement, sans faire grant foulle
l'uDg sur Faultre, et ainsi se partirent icelles armes ;
et disoit on que Dieu avoit envoyé ces deux nobles
hommes pour faire honneur à Yalenciennes, et tenoit
on la bataille faicte entre Jacotin Plouvier et Mahuot
plus honte que honneur, à cause du murdrc perpétré
en la presance du prince.
CHAPITRE XXXm.
De quelques particularités en la maison de Bourgongne;
de la retraite du dauphin Louis vers le bon duc Phi-
lippe ^ et du courroux d'iceluy duc contre le comte de
CharoloiSy son fils.
Le duc s'en retourna à Tlsle, où il fit de grans
chieres et de grans festiemens ; et puis se tira en Hol-
lande, où lefaict de la Thoison estoit préparé^. Et en
ce temps devint grosse madame de Gharrolois, dont le
pays fust moult resjouy ; et en ce mesme temps monsei-
gneur David% bastard deBourgoingne, fut esleu evesque
d'Utrecq^; et ne furent pas ceulx de Devante^ obéis-
sans audit evesque; mais faillut faire une armée ^, en
laquelle le duc Philippe en personne, et tous les grans
1. La fôte de l'ordre se célébra à la Haye, le 2 mai 1456. D'après
Ghastellain, liv. IV, ch. xv, le duc n'arriva à la Haye que le
29 avril précédent.
2. Fils de C!olette de Bosquiel.
3. 1455.
4. Deventer.
5. D'après Mathieu d'Ëscouchy, ch. cxxxvni, le duc leva 20,000
408 MÉMOIRES d'olivier DE LÀ MARCHE.
de ses pays allèrent en armes, comme il appertenoit.
Et leur fit on forte guerre par eaue et par terre, car
ledit Devantel est fortifiié d'une grosse rivière, et estoit
le siège des Bourguignons deçà la rivière ; et à passer
celle rivière eust plusieurs vaillances faictes, et plusieurs
appartises d'armes, dont je me taiz pour abréger^. Et
en ce temps^, vint devers le Koy Charles l'ambassade
du Roi Lancelot de Honguerie^, pour avoir madame
Magdelaine de France en mariaige pour ledit Roy Lan-
celot ; et fut la plus belle et la plus grosse embassade
qui oncques vint en France ; car ilz portoient le biUon
d'or, et par privilège du Roy de France ilz forgeoient
florins d'or parmy les villaiges où ilz se trouvoient;
et de trante six articles dont ilz avoient à faire au Roy
Charles, jamais ne voulurent parler du second que le
premier article ne fust vuydé, feust par refinz ou par
accord; et ainsi de tous les aultres pointz. Et sans
faulte le mariaige eust esté faict, se ne feust la mort
dudit Lancelot, qui mourut durant le parlement^.
Et durant icelluy siège de Devantel, nouvelles vin-
combattants, dans ses pays de Picardie, de Flandre, de Hainaut,
dé Brabant et autres. V. aussi Ghastellain, liv. IV, ch. xix.
i. Sur le siège de Deventer, qui fut levé, sur traité, le 27 sep-
tembre 1456, V. Ghastellain, liv. FV, ch. xxxiii et xxxv, et J. du
Glercq, liv. III, ch. xrx.
2. Novembre 1457, le roi étant à Tours, plus d'un an après le
siège de Deventer.
3. ,V. Jean Chartier, t. UI, p. 74 et suiv., édit. Vallet de Viri-
ville; Mathieu d'Escouchy, ch. cxlvi, t. II, p. 354; Ghastellain,
liv. IV, ch. Lix, et J. du Glercq, liv. El, ch. xxx et xxxi.
4. 23 novembre 1457, le jour de Ht Saint-Clément. L'ambassade
assista à un ser\'ice fait dans Téglise Saint-Martin de Tours le
29 décembre pour le repos de Tàme de ce prince (Math. d'Escou-
chy, ch. cxLvi).
MÉMOIHES d'OUVI£R DE LA IIARGHE. 409
drent au duc que monseigneur Loys de France, daul-
phin de Viennois, venoit de par deçà, et prenoit son
chemin contre Brucelles ^ Et à cesle cause furent
moyens trouvez de surseance de guerre entre le duc
Philippe et ceulx de Devante!, et print le duc son che-
min pour venir au devant de mondit seigneur le daul-
phin ; et envoya au devant de luy jusques à Louvain
le conte d'Estempeset aultresgranspersonnaiges, pour
le bien viengner i et depuis y vint monseigneur le conte
de Gharrolois, et aussi y envoya madame Ysabeaa de
Portugal, madame de Gharrolois et madame de Ravcs-
tain, pour recepvoir mondit seigneur le daulphin; et
mondit seigneur le daulphin se tira à Brucelles, et fut
logié au logis du duc ^; et ne demoura guieres après
que le duc vint^; et tandis qu'il parloit à madame sa
i. Louis XI quitta le Dauphiné pour se réfugier vers Louis de
Ghalon qui le reçut dans sa principauté d'Oraoge où il résidait
alors, et le conduisit de là en Franche-Comté, dans son châtoau
de Nozeroy, en passant par 8aint-Œaude. Ils y arrivèrent au com-
mencement de septembre 1456 (Gollut, note de la colonne 1179).
Après quelque temps de séjour à Nozffoy, le dauphin se dirigea
sur Saint-Nicolas de Varengeville en Lorraine et de là, gagnant
le Brabant, arri?a à Bruxelles vers la Saint-Martin, d'après le
récit d'Aliénor de Poitiers (Voy. aussi Math. d'Escouchy, ch. cxli,
t. II, p. 328, et J. du Glercq, liv. III, ch. xxii). Il fit ce trajet
sur sa demande sous l'escorte du maréchal de Bourgogne qui
en donna avis au duc par un courrier parti de Dijon le 10 septembre
(Gachard sur Barante, t. II, p. 146, note 1), et il fut en outre
accompagné, depuis son arrivée en Brabant, par Etienne de Saint-
Mauris, écuyer panetier du duc, et ami d'Olivier de la Marche
(Archives du Nord, B 2026, compte de Guyot du Champ, 1457).
2. V. Mathieu d'Escouchy, loc. cit., et les Honneurs de la œur,
par Aliéner de Poitiers, II, p. 466.
3. 15 octobre (Barante, t. II, p. 147). La rencontre des deux
princes ne se fit donc pas i aux champs, » comme le dit Mathieu
d'Escouchy.
410 MÉMOIRES d'OUYIER DE LÀ MARCHE.
femme, monseigneur le daulphin descendit les degrés,
dont monseigneur le duc fut moult desplaisant; et là
s'embrassèrent , et fit le duc moult grant honneur et reve-
rancc à mondit seigneur le daulphin ; et faire le devoit,
car c*estoit l'héritier de France. Ainsi s'entre rencon-
trèrent monseigneur le daulphin et monseigneur de
fiourgoingne, et eurent plusieurs parolles ensemble
secretz et qui ne sont pas venues à ma con^oissance ; et
firent grants chieres ensemble, et y eut grans joustes
et grans festiemens ; et fut sa venue par deçà en l'an
mil quatre cens cinquante six.
En ce mesme temps, madame de Ravestain accoucha
d'une fille, laquelle monseigneur le daulphin tint sur
les fondz ; et assez tost après madame de Gbarrolois
accoucha ^ d'une fille, qui fut madame Marie, mère de
monseigneur l'archiduc qui est à présent ; et estoit mon-
seigneur le daulphin alléchasser à Geneppe^, mais mon-
seigneur de Gharrolois, fort accompaigné, l'alla prier et
requérir d'estre son compère et de tenir l'enfant^. Ge
qu'il accorda benignement, et retourna à Brucelles;
et furent les choses préparées pour le baptisement de
madamoiselle de Bourgoingne ; car en ce temps on ne
la disoit point madame, pour ce que monseigneur
n'estoit pas filzde Roy. Ainsi se fit ce baptisement moult
solempnel de prelatz, de noblesse et de luminaire^;
et du surplus je me passe pour abréger.
1. Le 13 février 1457 (ii. st.).
2. Genappe, à 9 kil. de Nevelle ou Nivelles.
3. c Dieux I quel parrin I » dit en marge la chronique manus-
crite de la Haye.
4. Les cérémonies et les règles d'étiquette observées lors de
ce baptême sont décrites par Aliénor de Poitiers dans son livre
sur les Honneurs de la cour (La Gurne de Sainte-Palaye, Mémoires
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 411
Le Roy Charles de France veant que son (ilz ne
venoit point à son obéissance, se mecontanta, et mes-
mement du duc de Bourgoingne, et disoit qu'il le
tenoit en ceste obslinacion. Mais il fut trouvé aultre-
ment, car mondit seigneur le daulphin declaira plaine-
ment que, s'il n'estoit soubstenu en ceste maison, il
avoit son appoinctement en Angleterre, ennemis du
royaulme de France, et que là il seroit soubstenu
et bien venu. Et pour Tentretenement de mondit sei-
gneur le daulphin, monseigneur de Bourgoingne luy
bailla trante six mille frans de pension ordinaire^,
pourveu qu'il espousast madame Charlotte de Savoy e,
laquelle il avoit pieçà fiancée^. Ce qui fut faict, et
vint par deçà, et leur fut baillé le chasteau et la ville
sur la chevalerie, III, p. 216), et par Ghastellain, liv. IV, ch. Lrv.
Le baptême eut lieu à l'église de Gaudenberg, à Braxelles. Voir
aussi J. du Glercq, liv. III, ch. xxvi.
i. Le 26 février 1457, le duc alloua 2,000 fr., monnaie royale,
au dauphin par mois, à compter du i«' mars, a pour lui aidier à
conduire son estât et despense, i II lui donna en outre 1,000 écus
d'or, en une fois, pour payer les frais du voyage de la dauphine
à Namur. Le 14 août 1457, il alloua à la dauphine 3,000 fr., mon-
naie royale, pour ses dépenses des mois de septembre, octobre et
novembre, plus 1,550 écus d'or de 48 gros aux officiers du dau-
phin (Archives du Nord, 1" compte de Guyot du Ghamp, 1457.
B 2026). V. aussi Mathieu d'Escouchy, loc. cit., t. II, p. 333.
2. Gharlotte de Savoie, fille de Louis, duc de Savoie, et d'Anne
de Ghypre, d'abord accordée en mariage avec Frédéric, duc de
Saxe, épousa, par contrat dressé à Genève le 14 février 1451, le
dauphin, depuis Louis XI. Le mariage fut célébré à Ghambéry le
8 mars suivant, mais ne fut consommé qu'en juillet 1457, à Namur,
où la jeune princesse, mandée par son mari, arriva le 10 juillet
avec une suite de 80 chevaux, le prince d'Orange et le sire de
Montagu que le dauphin avait envoyés vers elle. (Chroniques de la
ville de Metz, recueillies par Huguenin, p. 287.) V. aussi Ghastel-
lain, liv. IV, ch. Lz, xjuv et f.xvi.
412 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
de Genespe^ pour tenir leur estât, et demoura par
deçà mondit seigneur le daulphin bien cinq ans^ pen-
dant lequel temps il eut de beaulx enffans, et mes-
mement monseigneur Joachin *, qui fut Taisné, et fut
baptisé audit Genespe, où le duc, la duchesse et son
filz furent au baptisement^, et furent le duc Philippe et
le seigneur de Cry compères, et madame de Charro-
lois commère ; et certes monseigneur le duc Philippe
fut si joyeulx de la nativité de ce noble enffant, qu'il
donna mille lions d'or à Josselin du Bois quant il luy
apporta les nouvelles de celle nativité, et fut nommé
monseigneur Joachin ; mais il ne vesquit gueres, ainsi
qu'il pleust à Nostre Seigneur^. Et deppuis fut née audit
Genespe madame de Bourbon d'à présent^ et aultres
nobles enffans, et resjouyt moult le pays. Et au partir
de ce premier baptesme, monseigneur de Gharrolois,
madame et son mcsnaige s'en retournèrent au Ques-
noy, qui estoit lors le lieu de leur demeure; et le bon
duc Philippe s'en retourna en ses affaires. Et se pas-
soit le temps en embassades ^, pour obvier à la guerre
1. Le dauphin était installé depuis quelque temps déjà au châ-
teau de Genappe, lorsqu'au sortir de Namur il y amena sa aouvelle
épouse. Le texte d'Olivier de la Marche pourrait induire en erreur
sur ce point.
2. En août 1459, les gens du conseil à Dijon envoyèrent 34 lettres
closes à plusieurs gens d'église, nobles et habitants des bonnes
villes de Bourgogne pour leur signifier, de la part du duc, qui
leur en avait écrit, « que madame la daulphine estoit acouchéo
d'un beau filz le xxvii« jour de juillet précèdent oudit an i (Arch.
de la Ckite-d'Or, B 1742, fol. 125); — le 25 d'après Moréri; le 17
dans J. du Glercq.
3. « Baptesme. •
4. Mort le 29 novembre 1459 (J. du Glercq, liv. IV, ch. n).
5. Anne de Beaujeu.
6. Le duc de Bourgogne envoya au Roi, « touchant le fidt du
MÉMOIRES d'OLTVIER DE LA BIARCHE. 413
d'une part et d'aultre ; et tellement fut praticqué que
nulle guerre ne se meust; et, à la vérité, le duc se
mectoit en grant devoir devers le Roy Charles pour
obvier à ces inconveniens ; et monseigneur le daulphin,
de sa part, se conduisoit saigement, et par conseil
dudit duc Philippe, et furent les principaulx du conseil
dudit daulphin le seigneur de Montauban^ et le bastard
d'Armignac*, avec le seigneur de Craon^ ; et avoit moo-
dit seigneur le daulphin de moult notables et jeusnes
gens, conune le seigneur de Gressol ^, le seigneur de
yilliers de TEstanc, monseigneur de Lau^, monsei-
gneur de la Barde^, Gaston de Lyon, et moult d'aultres .
nobles gens et gens esleuz ; car il fut prince, et ayma
chiens et oyseaulx '^; et mesmes où il sçavoit nobles
honmies de renommée, il les achetoit au poix d'or,
et avoit très bonne condicion^. Mais il fut homme
dauphin, > une ambassade composée de Jean de Groy, de Simon
de Lalaing, de Jean de Gluny et de Le Fèvre de Saint-Remy, dit
Toison d'or, avec des lettres de créance, datées du 23 octobre 1456
(Ms. Baluze, n«» 9675b, fol. 14, et 9675d, fol. 36). V. Mathieu d'Es-
couchy, ch. cxui ; Jean Ghartier, t. III, p. 58, et Duclos, Histoire
de Louis XI, t. III, p. 138 et suiv.
i. Jean, sire de Montauban. ^ A
2. Jean, bâtard d'Armagnac, comte de Gomminges.
. 3. Georges de la Trémouille.
4. Louis, seigneur de Grussol.
5. Antoine de Ghâteauneuf, seigneur du Lau.
6. Jean d'Estuor, seigneur de la Barde, écuyer d*écurie du
dauphin.
7. c Genepe, dit Mathieu d'Escouchy, ch. cxli, place plaisante
à déduit des chiens et des oyseaulx. •
8. f S'accointa ledit dauphin de tous les nobles hommes, barons
et seigneurs du pays ses voisins, et les fit venir en son chasteau
de Geneppes devers sa femme, et se contint privéement aveuc eux »
(Chastellain, liv. IV, ch. lxvi).
414 MÉMOIRES d'olivier DE LA BIARGHE.
soupsonneux, et ligierement attrahoit gens et ligiere-
ment il les reboutoit de son service; mais il estoit
large et habandonné, et entretenoit par sa largesse
ceulx de ses serviteurs dont il se vouloit servir, et
aux aultres donnoit congié b'gierement, et leur donnoit
le bon à la guise de France.
. En ce temps et en celle saison, se meust une soup-
peson et une deflidence entre le conte de Gharrolois
et les seigneurs de Gry , ses parens et aliez ^ ; et disoit
on que ceste souppeson mouvoit à cause des meubles
de madame de Bethune, tante de madame de Gry, du
Gosté de Lorraine et de Baudremont ^, pour ce que
ledit seigneur de Gry avoit prins et n^s en ses mains
grant portion des meubles de madicte dame de Bethune ;
et le conte Gharlcs disoit que son père luy avoit donné
lasuccession de madicte dame de Bethune en heritaiges
et en meubles^; et fut le premier poinct de la hayûe
et de la souppeson dudit conte de Gharrolois. D'aultre
i. Sur rirritation du comte de Gharolais contre les seigneurs
de Groy, voir Ghastellain, iiv. IV, ch. xlvii; J. du Glercq, liv. m,
ch. XXVI, et John Foster Kirk, Hist, de Charles le Téméraire,
trad. franc., t. I, p. 150 et suiv.
2. Lisez : Vaudemont,
3. Il s'agit ici de Jeanne d'Harcourt, comtesse de Namur et
dame de Bethune, qui mourut à Bethune le 16 février 1455, sans
laisser d'enfants de son mariage avec Guillaume de Flandre,
comte de Namur, deuxième du nom et dernier représentant de sa
hranche. Guillaume était mort en 1418, et la terre de Bethune
avait été cédée dès cette époque au comte de Gharolais. Les pré-
tentions des Groy à la succession de Jeanne se basaient sur leur
alliance avec les d'flarcourt par suite du mariage en deuxièmes
noces d'Antoine, seigneur de Groy et de Renty, avec Marguerite
de Lorraine, dame d'Arschot et de Bierbeck, dont la mère, Marie
d'Harcourt, femme d'Antoine de Lorraine, comte de Vaudemont,
était la propre nièce de la défunte.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 415
part le seigneur de Gry et les siens faisoient plus grant
adresse à monseigneur le daulphin qu'il ne sembloil bon
audit conte pour son prouflit, et avoit habandonné le
faict du conte pour celluy de monseigneur le daulphin.
A quoy mondit seigneur de Gharrolois veoit grant dom-
maige pour la maison de Bourgoingne ; et avoit grant
alliance le seigneur de Cry, car il avoit fait venir et
arrester pardeçà le mareschal de Bourgoingne, homme
actif, vindicatif et prest pour soy venger ; et heoit le
chancellier de Bourgoingne Raulin, à l'occasion de la
mort du seigneur de Pesmes, que ledit chancellier
avoit faict mourir par justice*. Et ainsi ceulx de Cry
et leur maison faisoient leur faict à part, portez et
amez du duc merveilleusement; et d'aultre part le
chancellier Raulin se fit serviteur du conte de Charro»
lois, et ainsi entra la maison de Bourgoingne en bende
et en partialité, les uns portez du père et les aultres
portez du filz ; dont grant dommaige vint à ceste
maison.
Et de nouvel estoit faict Testât du conte de Gharro-
1. Jean de Granson, sire de Pesmes, accusé d'avoir voulu sou-
lever contre le duc la noblesse du comté de Bourgogne, avait été
étouffé entre deux matelas, malgré les instances de son parent le
maréchal de Bourgogne. « Sy cuisoit, dit Ghastellain, ceste mort
durement au maréchal... par quoy... bouta sa haine... en contraire
du chancelier. » — M. Gachard (Barante, t. II, p. 134, note 5) a
donné quelques extraits de la lettre écrite à ce sujet par Philippe
le Bon à Richard de Plaine, chef de ses conseils et président de
ses parlements de Bourgogne, le 28 novembre 1455. Il a tiré cette
pièce d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale, ancien fonds
de la Mare, 9484-16, intitulé Meslanges de pièces pour servir à l'his-
toire de Bourgogne. lien existe une copie dans \q9> Mémoires généa-
logiques de Palliot, ms. de la Bibliothèque de Dijon, t. II, p. 137
et 138.
416 BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
lois, auquel je fus mis et couché premier panetier du
conte ; et un moult honneste escuyer, nommé Philippe
de Sasa, fut mon compaignon en icelluy estât par
demy an, selon et par la manière que sont comptez la
plus part des nobles hommes par les escrocs S et selon
la coustume de la maison de Bourgoingne ; dont il ^
advint qu'en faisant icelluy estât, furent mis chambel-
lans messire Philippe de Gry, filz de messire Jehan de
Gry, et aussi messire Anthoine Raulin, seigneur
d'Emeries, qui avoit espousé la seur de madame d'Es-
tampes^. En ce temps allèrent dehors et à leurs affaires
le seigneur d'Aussi, premier chambellan du conte ^,
et le seigneur de Formelles, second chambellan ; et
demouroit la place de tiers chambellan et du plat, et
▼ouloit le duc que ledit Philippe de Gry tint la place
de tiers chambellan, et le conte de Gharrolois y vou-
loit avoir le seigneur d'Emcries; et ainsi furent en
question le père pour l'ung et le filz pour l'aultre ; et
le duc veant qu'il n'estoit point obey de son filz, et
1. On appelait escroes ou escroues les rôles journaliers de dépense
des différents services ou offices de la maison ducale. Ces rôles
étaient dressés par le clerc des offices et ils servaient au maître de
la chambre aux deniers pour la justification de ses comptes. Les
gages des officiers commensaux et domestiques du duc, la plupart
gentilshommes ou anoblis, étaient ordinairement payés par les
escroes, tandis que ceux des officiers de justice et de finance en-
traient dans la dépense des recettes générales et des recettes par-
ticulières des bailliagei et des châtellenies.
2. Ces doux mots ont été supprimés par les précédents éditeurs,
en terminant la phrase après le mot : Bourgogne.
3. Marie d'Ailly.
4. Jean d'Auxy était chambellan du comte de Charolais depuis
la formation de la maison de celui-ci. Il fut en outre garde de sa
personne, et ligure comme tel en 1443 (Archives du Nord, B 1978).
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 417
qu'il vouloit tenir son oppinion contre luy, par un
jour de Sainct George au matin ^, ledit duc manda à
son filz qu'il luy apportast lesdictes ordonnances en son
oratoire. Ce qu'il fit; et le père, qui moult estoit de
grant cueur, print les ordonnances et en la présence
de la mère et du filz les gecta dedans le feu et dist à
son filz : c Or allez querre voz ordonnances, car il vous
c en fault de nouvelles. > Et là moult furieusement^
fit partir son filz hors de l'oratoire ; et la duchesse se
monstra mère et suyt son filz, et ainsi commença le
débat entre le père et le filz ^, et la maison entra en
partialité , dont moult de maulx advindrent ; et advint
que le duc habandonna sa maison^ et s'en ala seul
parmy les champs, comme un homme troublé oultre la
raison ; et debvez croire que monseigneur le daujphid'
fut moult esbahy et epouventé de ceste adventure ^, et
queroit par toutes voyes d'amender ce meschief ; et
luy sembloit bien qu'il seroit dit en France et ailleurs
que sa personne portoit maie adventure et qu'il ne
i. 23 avril. Le 17 février 1456 (v. st.), d'après J. du Glereq,
liv. III, ch. XXVI.
2. Il était, dit Ghastellain, « enfelly de ire. » Sauf Guillaume
Fillastre, tous les chroniqueurs représentent Philippe le Boa
comme très colère.
3. V. Ghastellain, liv. IV, ch. xlvii, t. III, p. 230 et suiv., et J.
du Glereq, loc. cit. On peut encore consulter, sur les suites de
cette querelle, Barante, t. U, p. 180 ; Kirk, Hist. de Charles le
Téméraire, t. I, p. 194 et suiv.; J. du Glereq, liv. IV, ch. xvin,
et liv. V, ch. XX ; D. Plancher, t. IV, pr. p. ggxlvi et ggxlix,
4. Ghastellain, ch. XLvm, p. 239 et suiv. ; J. du Glereq, loc. ât,
5. « Qui moult donques, dit Ghastellain, estoit courcié et esbay,
c'estoit rhéritier de France, le dauphin Viennois, de voir ceste
division sourdre tantost avecques sa venue et de laquelle il crai-
gnoit fort la conséquence soaverainement de sa part. »
II «7
418 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
viendroit en lieu où le débat et la question ne se meust
par son malheur. Grans diligences furent faictes pour
trouver le duc, et fut sceu qu'il estoit arrivé en la
forest, au feu d'ung charbonnier^; et de là se feit
emmener au lieu de Sevenbergue ^, où il trouva ung
sien veneur qui le logea, et le traitta de ses biens selon
sa possibilité^; et ainsi demeura ce grand duc celle
nuyct en la compaignie d'icelluy veneur et en sa povre
maison; et devez croyre que ses povres serviteurs
furent celle nuyct en grant soulcy de leur maistre, qui
s'en estoit allé et esgaré en grant soulcy et mélanco-
lie^. Et reviendrons à parler conmient se conduisit le
filz en soy veant en la maie grâce de son père, qui ^
s'en alla à Termonde, luy et son estât, escoutant et
attendant nouvelles de son père ; et le lendemain furent
advertiz monseigneur le daulphin et les gens du duc qu'il
s'estoit à Sevenbergue arresté comme dit est ; et tan-
tost vindrent devers luy ses principaux serviteurs. Les
ungs le tensoient, les aultres le resjouyssoient et fai-
soit chascun le mieulx qu'il pouvoit ; et, entre autres
choses, se plaindoit le duc de sa femme la duchesse,
qui l'avoit habandonné pour suyr son filz ; et je fuz
présent où le mareschal de Bourgoingne ^ dist à madicte
4. Ghastellain, ch. xux.
2. Sevenberghe, petite ville voisine de Bréda. Genappe, d'après
J. du Glercq.
3. Ghastellain, ch. l, p. 263 et suiv. — Le veneur s'appelait
Loykin.
4. « En grand soucy et melancholie, pour leur maistre, qui s'en
estoit allé et égaré d'eux si estrangement. »
5. a ... le fils. Soy voyant en la maie grâce de son père,
il .... »
6. Deux mots omis dans les précédentes éditions.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. &1d
dame le regrect que mondit seigneur le duc avoit en
ceste partie. A quoy elle respondit qu'elle congnois-
soit monseigneur son mary pour ung à redoubler che-
valier, et en ceste fureur doubla qu'il ne courust sus à
son filz ; parquoy elle le mist hors de l'oratoire et
s'en alla après, priant à mondit seigneur qu'il luy voul-
sist pardonner, et qu'elle estoit une estrangiere par^
deçà et n'avoit point de soubstenue que de sondit filz. *
Ainsi se faisoient allées et venues ; et fut ordonné
que, de par monseigneur le daulphin, monseigneur de
Ravestain et le roy d'armes de la Thoison d'or yroient
à Terremonde pour entendre la voulenté du conte de
Gharrolois et de ses praticques, dont je sçauroye à
parler ; car je fuz par plusieurs fois envoyé à Brucelles
de par mondit seigneur de Gharrolois, pour avoir
Tadvis du chancellier Raulin comment ilz se debvoient
conduyre en ce présent affaire. Les dessus ditz mon^
seigneur de Ravestain et Thoison d'or demandèrent à
mondit seigneur de Gharrolois s'il vouloit demouref
en ceste obstinacion envers son père ; mais ledit conté
leur respondit qu'il ne vouloit point demourer obstiné,
mais tout humble et tout obéissant au duc, son père,
comme c'estoit raison ; et sur ce point y eust allées
et venues ' ; car le duc fut contant de se contenter de
son filz, pourveu qu'il envoyeroit deux hommes hors
de son hostel, dont il avoit ^ ymaginacion que ceiilx
i . Ghastellain dit que Philippe Pot et le maréchal de Bourgogne
allèrent chercher le comte de Gharolais à Termonde, c où il se tenoit
mérancolieux durement et bien esbay, i et le ramenèrent à Bru-
xelles, vers le dauphin, qui le présenta à son père en c se ruant
à genoux » et en sollicitant le pardon de cehii-ci. V. du rest^ La
Marche, infra.
2. « Ayant le duc. »
4310 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
estoient cause de tenir en fierté le filz contre le père.
L'uDg des deux fut Guillaume Bische et l'aultre fut
Guyot d'Usie ^ . Icelluy Guillaume Bische se tira à Sois-
sons et à Paris, et Guyot d'Usie se tira en sa maison
en Bourgoingne, et à ces deux fit le conte de grans
biens en leur exil, et mesme le Roy de France retint
de son hostel ledit Guyot d'Usie, et, à la venté, ledit
Guyot estoit pour lors ung des gentilz escuyers de la
maison. Et ainsi fut le duc obey; et Guillaume Bische,
qui estoit ung honmie saige et subtil, s'accointa de ceulx
de Paris, tellement qu'il sçavoit les secretz des con-
saulx tenuz par les gens du Roy de France ; et moy
mesme fus par plusieurs fois envoyé devers luy pour
advertir monseigneur le duc et monseigneur le daulphin
de choses qui grandement leur touchoient ; et par telles
manières se commença à bander le royaulme de France,
les ungs pour le Roy Charles, le père, et les aultres pour
monseigneur le daulphin, le filz; et se concluoit en
France bien peu de matières de grant effect, dont
monseigneur le daulphin ne feust adverty.
Ainsi se dissimuloitf^le temps par embassades et par
grans personnaiges envoyez de par le duc devers le
Roy de France, qui moult prouffitarent que la guerre
ne commença point pour ceste matière, mais demeura
chascun en son entier ; et au regard du conte de Ghar-
rolois, il retourna à Brucelles, où il trouva le duc, son
1. D'après Ghastellain, on éloigna du comte de Gharolais le fils
du chancelier Rolin, le seigneur d'Aymeries, qui fut privé de sa
charge tant que vécut Philippe le Bon, et Ton chassa en outre
deux Portugais attachés à la personne de Charles le Téméraire.
— Après la mort de ce dernier, Guillaume Biche livra la place
de Péronne à Louis XI.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 421
pere^; et par le moyen de monseigneur le daulphin
furent ces choses appaisées, et aussi moyennant les
choses dessusdictes.
CHAPITRE XXXIV.
D'une maladie du bon duc Philippe; de la mort du Roy
Charles septième et du couronnement du Roy Louis
onziems^ son fils.
Et en ce temps ^ le duc Philippe eust une maladie,
et par le conseil de ses médecins^ se fit resre* la teste
et oster ses cheveulx ; et pour n'estre seul rez et des-
nué de ses cheveulx, il fit un edit que tous les nobles
1. V. la note 1 de la page 419. Le 30 mars (vers Pâques
1457, d'après J. du Glercq, liv. III, ch. xxvn) le duc et le dau-
phin quittèrent Bruxelles pour se rendre à Bruges où ils arri-
vèrent le 4 avril et où on leur fit une brillante réception (Ghastellain,
liv. IV, ch. Lvi). Le dauphin assista au mois de mai suivant à la
procession du Saint-Sang dans cette ville.
2. Février 1462 (n. st.). V. Ghastellain, liv. VI, ch. lxiv, t. IV,
p. 207. Allas, le 18 janvier 1462 (n. st.), le lendemain du festin
donné par le duc à l'occasion des noces de Jean de Vautravers et
d'Isabelle de Francières. Philippe le Bon fat malade ou plutôt
convalescent jusqu'au 4 juillet. Voy. une note de M. Gachard (édit.
Barante, t. II, p. 195), d'après laquelle le duc, tombé malade en jan-
vier, était déjà hors de danger le 6 février ; le 11 mars, le conseil de
ville de Mons nomma une députation pour aller le complimenter
sur son rétablissement. — On remarquera que cette maladie da
duc Philippe fut postérieure à la mort de Gharles VII, dont le
récit est néanmoins reporté plus loin par notre chroniqueur.
3. Les médecins les plus célèbres de l'époque, Barthélémy Gazai,
de Venise ; Luc Alexandre, de Milan ; Pierre de Herlain, de Savoie ;
Dominique, de Genève, et un chirurgien d'Arménie, nommé Jean
sans Pitié, furent appelés près du duc Philippe.
4. Raser.
iSiSI MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
hommes se fegroient resre leurs testes comme luy ^ ; et
se trouvèrent plus de cinq cens nobles honunes qui
pour Tamour du duc se firent resre comme luy ; et
aussi fut ordonné messire PierreYacquembac*et aultres,
qui, prestement qu'ilz veoient ung noble homme, luy
ostoient ses cheveulx ; et vint ceste chose mal à point,
pour la pareure de la maison de Bourgoingne ; car en
ce temps vindrent nouvelles à monseigneur le daulphin
que le Roy Charles, son père, estoit malade à Meun sur
Yevre ; et ne demoura guieres de temps après que les
nouvelles vindrent qu'il estoit mort. Ce qui fut vray ;
et mourut audit chastel de Meun sur Yevre, le jour
de la Magdelaine mil quatre cens soixante et ung^.
Ces nouvelles de la mort du Roy Charles furent
tost publiées; car monseigneur le daulphin, que je
nonmieray Roy de cy en avant, fit ces choses has-
tivement sçavoir à monseigneur le duc Philippe
1. La mode vint non seulement de se couper les cheveux, mais
de raccourcir ses vêtements. Voici, à cet égard, un curieux extrait
de la Petite Chronique manuscrite qui se trouve à la suite de VÉtat
de la maison du duc Charles, dans le ms. 5365, f. fr. de la Bibl.
nat. : c Les hommes aussi se prindrent à vestir plus court que
oncques, mais si qu'on veoit leurs derriers et leurs devans ainsi
comme on souloit vestir les singes et avoient (?) pour ce si longs
cheveulx qui leur empcschoient les visaiges et les yeulx; pour-
toient haulx bonnetz sur leurs testes trop mygnotement et souliers
à trop longues poulaines. Les varletz mesmement et les petites
gens indifféremment pourtoient les pourpoints de soye ou de
velours, choses moult vaines et par adventure hayneuses à Dieu. »
2. Pierre de Hagenbach, décapité en 1474.
3. Le 22 juillet 1461. V. le récit de la mort de Charles VU à la fin
de la Chronique de Derry, roi d'armes de France. Un ms. de cette
chronique se trouve à la Bibliothèque publique de Lyon, sous le
n» 789. Voy. aussi Math. d'Escouchy, ch. cuii, et J. du Giercq,
liv. IV, ch. XXIX à XXXI.
MÉMOIRES d'OUYIËR DE LA MARCHE. 423
et à monseigneur de Gharrolois ; et devez savoir
que grandes preparacions se firent de pompes et
autrement, pour mener le Roy en son sacre, où le
bon duc le voulut bien accompaigner, pour ce qu'il
l'avoit nourri cinq ans en sa maison et à ses despens;
et luy vouloit bien monstrer qu'il ne le vouloit pas
abandonner à son besoing ; car, à la vérité, la faveur
du duc de Bourgoingne fit maint couraige bon en France
et dont les affaires du Roy Loys ne valurent pas pis.
Or revenrons à la manière que tint mondit seigneur
le daulphin quant il se trouva Roy. Il estoit à Genespe,
ung petit chasteau et ung petit bourg qui estoit à
monseigneur de Bourgoingne, comme duc de Brabant,
et de là se tira à Mabeuge ^ , et quist toujours les plus
petites villes^ des pays du duc de Bourgoingne ; et luy
croissoient gens dS tous coustez, grans seigneurs, gens
d'armes et aultres ; et le duc de Bourgoingne le suy-
voit, quelque part qu'il voulsist aller ^. Le conte de
Gharrolois, par le moyen d'aucungs ses serviteurs, et
disoit on que c'estoit Guillaume Bische, s'entendit fort
avec le nouveau Roy de France ; et tellement que des-
puis son sacre il le mena à Tours, où il le festoya
grandement et luy donna trente six mil frans de pen-
cion ; mais il ne l'entretint gueres en celle pension,
dont le débat et la noise commença entre eulx, conmie
vous orrez cy après. Ainsy fut conduit et mené le nou-
i. Maubeuge.
2. Notamment Avesnes, où Louis XI assista au service que le
duc y fit célébrer pour le défunt. (J. du Glercq, liv. IV, eh. xxx.)
3. V. sur le départ du dauphin de Genappe, où la nouvelle de
la mort de son père lui parvint le 24 juillet 1461, et l'escorte que
lui donna Philippe le Bon, Ghastellain, liv. VI, ch. i, t. IV,
p. 22 et suiv., et Thomas Basin, édit. Quicherat, t. II, page 3.
4S4 MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
veau Roy de France à Reims S où il fut sacré moult
hoDDorablement et solempnellement ' ; et de là vint à
Paris ^y où il print sa couronne, au plus grant triumphe
que fit oncques Roy de France couronné ; car le duc
de Bourgoingne avoit amené, pour accompaigner le
Roy, une noblesse si bien accoustrée de pompes et
d'abillemens, que c*estoit belle chose à les veoir*; et
estoit le duc de Bourgoingne richement paré d'or et de
pierreries, et son filz le conte de Gharrolois sembla-
blement ; et se je me vouloye arrester à escripre les
pompes et les parures qui furent faictes cedit jour, je
pourroie estre prolix en mon escripture et ennuyeux
aux lisans ; et pour ce m'en passeray, pour abréger^.
1. Le duc avait pensé un instant à lever une armée tout entière
pour l'accompagner au sacre. Voir dans les Retmeils de Bourgogne
de Peincedé aux Archives de la Gôte-d'Or, t. XXIEE, p. 793,
quelques fragments d'une longue liste de gentilshommes à qui le
maréchal de Bourgogne avait mandé se trouver en armes autour
de 8aulx-le-Duc le 15 août 1461 (sic) pour accompagner le duc
au sacre du roi, et qui furent contremandés peu après par lettres
closes à eux individuellement adressées. Le duc se conforma en
cela au désir de Louis XI qui l'avait fait prier a qu'il se deportast
de faire sy grande armée. » (J. du Glercq, liv. IV, ch. xxix.) L'en-
trée des deux princes à Reims n'en fut pas moins très somptueuse.
(V. Chastellain et Gachard, Collection de documents inédits, t. II,
p. 162 et suiv.)
2. Le 15 août 1461.
3. Le duc de Bourgogne arriva le 30 août à Paris, où Louis XI
fit son entrée le lendemain (Barante, t. II, p. 189, et iôtd.,
note 1).
4. Voir dans Barante, édit. Gachard, t. U, p. 190, note 1, la
liste des seigneurs de la cour de Bourgogne qui accompagnaient le
duc et son fils à l'entrée du roi à Paris.
5. V. le Cérémonial de France, 1. 1, p. 172 et 179; Thomas Basin,
édit. Quicherat, t. II, p. 8, et les détails très circonstanciés don-
nés par J. du Glercq (liv. IV, ch. xxxii et suiv.) sur le sacre,
l'entrée du roi à Paris et les fêtes qui suivirent.
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 4S5
Et pendant le temps que le Roy se tenoit à Paris, le
seigneur de Lau estoit le mignon du Roy, et s'abilloit
pareil de luy ; et se faisoient parmy Paris grans guorres*
et grans festiemens ; et le duc de Bourgoingne estoit
logié en sa maison d'Artois, auquel lieu il fit par plu-
sieurs fois et comme tous les jours grant assemblée de
dames, de damoiselles et aussi des plus notables bour-
geoises de la ville, et leur donnoit grans soupez et
grans banquectz ; et chascun jour estoit la salle parée
de grans buffetz de nouvelle vaisselle, aucunes fois
dourée, et aucunes fois blanche^; et se firent joustes
moult riches et moult pompeuses, où jousta le conte
de Charrolois^, qui vint sur les rens moult pompeuse-
ment, à campannes d'or et de soye ; et s'armèrent le
conte et ses gens à l'hostel de messire Jehan d'Ëstoute-
ville% lors provost de Paris; et tenoient les gens du
conte de Gharrolois, et leurs pompes, toute ceste belle
rue des Tournelles, qu'il faisoit moult beau veoir.
Moult de nobles seigneurs de France jousterent bien
en poinct ; mais quand vint à deviser du pris, il fut
trouvé que Frederich de Wittem ^, avec son escu et
son cheval couvert de la peau d'ung dain, avoit le
1. Divertissements.
2. « Dont l'extime fut faite grande et merveillease, » dit Ghas-
tellain.
3. V. Ghastellain, liv. VI, ch. xxxvii, t. IV, p. 134, qui donne
aussi au chapitre xxxix la description d'un banquet offprt par le
duc à l'hôtel d'Artois aux seigneurs et aux dames de Paris. Les
joutes eurent lieu le 13 septembre 1461.
4. Non pas Jean, mais Robert d'Estouteville, nommé prévôt de
Paris le 7 mars 1447, mort en 1479. Dès son avènement, Louis XI
lui ôta la charge de prévôt pour la donner à Jacques de Villiers,
lils du maréchal de TIsle-Adam. (J. du Glercq, liv. IV, ch. xxxiv.)
5. Fils de Jean de Witthem et de Marguerite de Pallant. Il était
426 BfÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE.
mieulx couru, rompu et gaigné le pris ^ . Icelluy Fre-
derich de Wittem estoit lors ung josne escuyer subject
de monseigneur de Bourgoingne , et des, pays d'outre
Meuse ^; et pourtant se son cheval n'estoit couvert se
richement comme les aultres, si ne luy veulx je point
dérober son bien faict. Et ainsi se passa celle jouste; et
assez tost après le conte de Gharrolois fît ung toùrnoy
en la salle de Bourbon, qui fut moult bien combatu ;
et y fut monseigneur Philippe de Savoye, qui s'aquicta
très bien, pour sa première fois.
Le Roy et la seigneurie demourerent à Paris aucung
temps, et se partist le Roy et le convoya monseigneur
de Bourgoingne et tous les princes de France. Le Roy
print le chemin de Thounânne, et monseigneur de Bour-
goingne s'en retourna en ses pays ^, en apparence de
toute bonne paix. Le conte de Gharrolois print le che-
min de Bourgoingne^, et de là passa la rivière de
Loyre, et alla à Tours devers le Roy de France, qui le
receut et traicta honnorablement pour celle fois ^. Et
maréchal héréditaire de Limbourg et descendait d'un fils naturel
de Jean U, duc de Brabant.
1. Le phx fut une lance d'or garnie de trois diamants. (Ghas-
tellain.)
2. Du Brabant, dit Ghastellain, et en avait été amené par le roi.
3. Philippe le Bon partit de Paris le 30 septembre et arriva le
lundi 12 octobre à Yalenciennes, où il reçut les ambassadeurs du
pape et du roi d'Angleterre. Il était de retour à Bruxelles le samedi
28 novembre. Le roi avait quitté Paris le 24 septembre, six jours
avant Philippe.
4. Le comte de Gharolais arriva à Dijon le dimanche 11 octobre
et en partit le 19 pour aller à Saint-Glaude, où il arriva le 26. Le
lendemain il se rendit à Ghalon-sur-Saône, ensuite à Bourbon-
Lancy et à Moulins, puis à Nevers, et arriva à Tours le 22 octobre.
5. Le 24, Gharles le Téméraire donna à souper au roi et l'ac-
compagna au pèlerinage de Sainte-Gatherine de Fierbois, d'où ils
MÉMOIRES d'olivier DE LA MARCHE. 427
devoit le duc François de Bretaigne venir devers le
Roy de France * ; mais le Roy ne voulut jamais souffrir
que le duc de Bretaigne et le conte de Gharrôlois se
trouvassent ensemble, et pour ce depescha il le conte
de Gharrôlois avant la venue du duc de Bretaigne; et
s'en alla devers son père au pays de Flandres^, et le
duc de Bretaigne besongna avecques le Roy de France
ce qu'il y avoit affaire.
revinrent ensemble à Tours le 4 décembre. Pendant tout ce voyage,
il fut défrayé par le roi. Pendant qu'il était à une chasse en Tou-
raine avec Louis XI, il se perdit (V. Ghastellain, liv. VI, ch. lvii,
t. IV, p. 188, et J. du Glercq, liv. IV, ch. xxxvm), mais Jean de
Montauban et d'autres chevaliers envoyés par le roi à sa recherche
le retrouvèrent dans une maison d'où il partit le lendemain matin
l)0ur aller retrouver son hôte royal (Id.).
i. Pour lui rendre hommage de son duché de Bretagne.
2. Charles le Téméraire arriva à Bruxelles le 19 janvier 1462
au soir.
FIN DU TOME SECOND.
TABLE
Chapitre X. Gomment le bon duc Philippe de Bourgongne gai-
gna plusieurs places en la duché de Luxembourg. Page 1
Chapitre XI. De ce qui fut parlementé, sur la querelle de
Luxembourg, entre le duc de Bourgongne et les Sassons. 23
Chapitre XII. Gomment les Bourgongnons surprirent la ville de
Luxembourg par eschelles ; et comment le duc de Bourgongne
fut maistre de tout le reste. 35
Chapitre XIII. Gomment le duc de Bourgongne se retira en ses
pais de Brabant et de Flandres ; et comment la duchesse de
Bourgongne alla visiter la Royne de France. 50
Chapitre XIV. Gomment le seigneur de Ternant, chevalier de
la Toison d'or, fit armes à pié et à cheval contre Galiot de
Baltasin, chambrelan du duc de Milan. 64
Chapitre XV. Gomment le bon duc Philippe de Bourgongne
teint la solennité de la Toison d'or en sa ville de Gand. 83
Chapitre XVI. Gomment messire Jaques de Lalain et messire
Jehan de Bonniface firent armes à pié et à cheval devant le
duc de Bourgongne. 96
Chapitre XVII. Gomment messire Jaques de Lalain fit armes en
Escoce ; et de plusieurs autres particularités en la maison de tf
Bourgongne. 104
Chapitre XVIII. Du pas de la Pèlerine, tenu par le seigneur de
Haubourdin ; et des armes faictes entre le seigneur de Lalain
et un Anglois, devant le duc de Bourgongne. 118
Chapitre XJX. Gomment le seigneur de Haubourdin, continuant
son emprise du pas de la Pèlerine, fit armes contre le bastard
de Bearne. 129
Chapitre XX. Gomment dom Jaques de Portugal, neveu de la
duchesse de Bourgongne, veint à refuge vers le bon duc
Philippe. 135
430 TABLE.
CuApiTRE XXI. Commfint le bon duc Philippe fit délivrer un
riche Anglois que le seigneur de Ternant avoit fait prisonnier ;
et comment le seigneur de Lalain teint le pas de la fontaine
de Plours à Ghalon sur Sosne. 141
Chapitre XXII. Comment le duc de Bourgongno fit sa festc de
la Toison à Mon s en Hainaut ; comment les Gandois se firent
ennemis d*iceluy leur seigneur, et comment le comte de Cha-
rolois fit ses premières joustes. 204
Chapitre XXIII. Comment les Gandois coururent le plat païs de
Flandres , y prenans quelques chasteaux et forteresses ; et
comment ils assiégèrent Audenarde. 221
Chapitre XXIV. Comment le siège d'Audenarde fut levé par
bataille que gaignerent les gens du duc de Bourgongno contre
les Gandois. 231
Chapitre XXV. Comment le duc de Bourgongno défit ceux qui
fuyoyent du siège d'Audenarde vers Gand ; et comment plu-
sieurs rencontres et escarmouches se firent entre les Bour-
gongnons et les Gandois durant cette guerre. 242
Chapitre XXVI. Comment le Roy Charles septième envoya ses
ambassadeurs vers le duc de Bourgongno et les Gandois, pour
cuider faire paix entre eux; et comment les Gandois conti-
nuèrent en obstination et rcl)ellion. 271
Chapitre XXVII. De plusieurs escarmouches et rencontres entre
le duc de Bourgongno, comte de Flandres, et les Gandois. 291)
Chapitre XXVIII. De la bataille do Gavre, gaignée par le duc
de Bourgongno sur les Gandois ; et comment paix fut faicte
entre luv et eux. 315
Chapitre XXIX. Cy commence l'ordonnance du bancquet que
fit à la ville de Lisle très hault et très ])uissant prince Philippe,
par la grâce de Dieu duc do Bourgoingne, de Brabant, etc.,
l'an mil quatre cens cinquante trois, le dix septiesme jour de
février. 340
Chapitre XXX. Ensuyt une partie des veulz que feirent le très
noble et très redoubtô prince Philippe, par la grâce de Dieu
duc do Bourgoingne, do Brabant, etc., et plusieurs aultres
grans seigneurs, chevaliers et gentilzhommes, l'an 1453 ; et
premièrement le veu d'icelluy prince. 381
Chapitre XXXI. Du mariage de l'aisné fils de Crouy à une fille
TABLE. 431
du comte de Sainct Pol ; du voyage du bon duc Philippe en
Alemaigne, et du mariage du comte de Charolois avec ma-
dame Ysabeau de Bourbon. 394
Geiapitre XXXII. D'un combat à outrance faict entre deux
bourgeois de Valenciennes, en la présence du duc Philippe de
Dourgongne, comte de Hainaut. 402
CiiAPiTBE XXXin. De (luolques particularités on la maison de
Buurgongne ; do la retraite du dauphin Louis vers le bon duc
Philippe, et du courroux d'iccluy duc contre le comte de Cha-
rolois, son fils. 407
Chapitre XXXIV. D une maladie du bon duc Philippe ; de la
mort du Roy Charles septième et du couronnement du Roy
Louis onzième, son tils» 421
FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.
Nogent-le-Rotroa, imprimerie Daupbley-Gouyehneub.
• « «